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Témoins n°18/19 (automne 1957/hiver 1958)
La poésie
Léopold Sédar Senghor
Article mis en ligne le 16 novembre 2007

par Morvan (Jean-Jacques)
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Léopold Sédar Senghor est né le 9 octobre 1906 au Sénégal. Agrégé de l’université, il est depuis 1945 professeur à l’Ecole nationale de la France d’outre‑mer (langues et civilisations négro‑africaines).

« Voici que je suis devant Mère, soldat aux manches nues
Et je suis vêtu de mots étrangers, où tes yeux ne voient qu’un assemblage de bâtons et de haillons ».

Le français n’est pas pour Senghor une langue étrangère, puisqu’on le lui a enseigné dès l’enfance. Il lui semble seulement qu’il y ait un léger décalage entre ce qu’il voudrait dire et ce qu’il dit. Mais les mots retrouvent souvent une pureté originelle, ils se « déblanchissent », révèlent des arêtes oubliées et, lancés par le poète noir, ils se cognent, dansent. On assiste à une destruction du langage et à une récréation en profondeur d’une langue surréaliste. Ceci est encore plus remarquable chez Césaire où sous un soleil guerrier tout éclate : les mots, les idées et les hommes — où une poésie sanglante et dorée ruisselle. Echo des cris de Rimbaud. Il y a déracinement. Puisque ses études ont été faites en France, comme tous ses frères noirs Senghor est un être dédoublé, mais il y a la marche lente et sûre vers la « négritude retrouvée », une Afrique réapprise de l’intérieur au « temps des signes et des comptes », une Afrique redonnée à voir aux peuples noirs et par accident aux Blancs.

« … Ecoutons battre notre sang sombre, écoutons
Battre le pouls profond de l’Afrique dans la brume des villages perdus. »

Prise de conscience. Poésie fonctionnelle.

« Ecoutez‑moi, tirailleurs à la peau noire, bien que sans oreilles et sans yeux dans votre triple enceinte de nuit. »

Collée à la vie de tous les jours cette poésie engage tout naturellement l’homme qui l’a faite sur le chemin de la politique. Le Noir ne peut dissocier la pensée du geste. Si le chant appelle la danse, le mot appelle l’acte. Léopold Sédar Senghor comme son ami Césaire défend au parlement les aspirations de ses frères de race. Le Noir, race traquée, race élue, image de la souffrance universelle, « les victimes noires paratonnerres ». Chez Senghor cette pensée est renforcée par la présence du catholicisme. La liberté a la même couleur que la souffrance. Et pour entendre le chant de l’Afrique future il faut mourir à la culture blanche… « Mais je déchirerai les rires banania sur tous les murs de France. » — et « je n’amène d’Europe que cette enfant amie, la Clarté de ses yeux parmi les brumes bretonnes ». Tout naturellement Senghor se penche sur son enfance : « Qu’il est radieux le royaume d’enfance », symbolisme magique, « temps d’avant l’emprise blanche » — « Mon enfance, mes agneaux, est vieille comme le monde et je suis jeune comme l’aurore éternellement jeune du monde. »

Acte magique aussi l’emploi du rythme primitif, — très souvent les poèmes portent en sous‑titre le nom d’un instrument de musique. Tam‑Tam, etc., échos anciens des tambourinaires africains. Mais si chez quelques Noirs, ceux arrachés par l’esclavage à la terre première, on note une recherche crispée de l’âme folklorique africaine, chez Senghor, Sénégalais, le temps des anciens s’installe en lui. — La poésie redevient magie. « Tam‑Tam voilé », douceur de la nuit, des choses premières, rythmes naturels, Senghor est un paysan. Il en a la patience, la même croyance en la vie, âme végétale à la même résistance que la nature. Optimiste malgré que l’Europe l’ait broyé comme le « plat guerrier sous les pattes pachydermes des tank », malgré « la meule à broyer la farine si blanche des tendresses noires ».

A chaque page de « Chants d’ombre » et « d’Hostie noire » éclate l’amour de la vie, et le mélange des danses et des rites phalliques est rejoint :

« Oho. Congo couchée dans ton lit de forêts, reine sur l’Afrique domptée
Que les phallus des monts portent haut ton pavillon
Car tu es femme, par ma tête, par ma langue, car tu es femme par mon ventre.
Rythme roi, symboles végétaux et sexuels étroitement mêlés, c’est la langue de l’amour retrouvé.
Femme nue, femme noire
Vêtue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté…
Femme nue, femme obscure
Fruit mûr à la chair ferme, sombres extases du vin noir, bouche qui fait lyrique ma bouche. »

On a rapproché du lyrisme de Senghor celui de Claudel, mais la longue phrase du poète noir n’est jamais boursouflée, nourrie de tics, comme celle de l’auteur de « La Ville » ; seules ici quelques maladresses.

Et leur instinctive défense devant notre technicité a été renforcée par la connaissance qu’ils ont acquise des Blancs. Ils nous regardent, ces peuples « qui entassent des montagnes d’or noir, d’or rouge et qui crèvent de faim ». Perdu dans New York, Senghor a le même cri que Lorca contre cet enfer :

« Pas un sein maternel, des jambes de nylon. Des jambes et des seins sans sueur ni odeur. »
« Et j’ai vu le long des trottoirs des ruisseaux de rhum blanc, des ruisseaux de lait noir dans le brouillard bleu des cigares. »

Et puis son histoire se confond avec la nôtre. Il ne hait, ne peut haïr « les roses‑d’oreilles », il y a eu les mêmes combats, les mêmes barbelés, les mêmes soldats désarmés, les mêmes hommes nus. La souffrance à fenêtre ouverte sur la révolte et la liberté.

« … Oui Seigneur pardonne à la France qui dit bien la voie et chemine par les sentiers obliques
Oui Seigneur pardonne à la France qui hait les occupants et m’impose l’occupation si gravement. »

Pleine de la « loi du cœur » la poésie de Senghor accepte de perdre, et avec elle la négritude. Et là elle gagne sûrement :

« Vous savez que j’ai lié amitié avec les princes proscrits de l’esprit, avec les princes de la forme
Que j’ai mangé le pain qui donne faim de l’innombrable des travailleurs et des sans travail
Que j’ai rêvé d’un monde de soleil dans la fraternité de mes frères aux yeux bleus. »

Jean-Jacques Morvan


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