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Témoins n°18/19 (automne 1957/hiver 1958)
Le nouveau capitalisme
Article mis en ligne le 22 novembre 2007

par Silone (Ignazio)
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Sous
ce titre, Ignazio Silone vient de consacrer dans
Epoca (numéro
du 8 nov.) une étude au livre de Djilas,
la Nouvelle
Classe, et dont nous ne voulons pas manquer de signaler au moins à
nos lecteurs quelques-uns des passages les plus pénétrants.
Une remarque préalable, cependant, s’impose. Sans doute pour
la commodité du discours, Silone identifie le régime
actuellement en vigueur en Russie avec le
capitalisme d’Etat,
alors que, comme on l’a pu voir dans le premier article de ce
cahier, Djilas insiste sur la nécessité d’en
souligner le caractère non point étatiste, mais
essentiellement bureaucratique, le soi-disant étatisme de
l’ensemble n’étant qu’un masque du pouvoir réel
exclusif de la « nouvelle classe ». Ce qui
n’empêche pas que Lénine lui-même a cru
s’embarquer sur la voie du capitalisme d’Etat proprement dit
(malgré l’opposition de Boukharine et des communistes de
gauche). Silone a tenu à rappeler d’abord (après
Jules Humbert-Droz) cette naïve et grave illusion léninienne,
d’où devait découler tout le reste :

« 
Il suffit de reproduire le texte de Lénine paru dans la Pravda
du 9 mai 1918 et intitulé « L’infantilisme
de gauche et l’esprit petit-bourgeois », pour entrevoir
la route fatale sur laquelle s’engagea alors la révolution.
Voici ce texte [1] : « Le capitalisme d’Etat sera
pour nous un grand pas en avant. La victoire sur le désordre,
les destructions, la négligence est plus importante que tout
le reste… Le capitalisme d’Etat est de beaucoup supérieur
à notre économie actuelle. Il n’a rien de dangereux,
puisque l’Etat soviétique est un Etat dans lequel le pouvoir
est assuré aux ouvriers et à la population pauvre. Tant
que l’Allemagne tardera à faire sa révolution, notre
devoir est d’apprendre des Allemands le capitalisme d’Etat ;
d’assimiler le capitalisme d’Etat de toutes nos forces, sans
reculer devant aucune mesure dictatoriale tendant à accélérer
cette assimilation à un rythme encore plus rapide que ne l’a
fait Pierre le Grand pour assimiler la culture occidentale à
la Russie barbare, — sans reculer devant aucun moyen barbare dans
notre lutte contre la barbarie… »


Le texte à l’instant reproduit est historiquement la
première annonce du futur stalinisme. Or, l’oraison funèbre
de l’espérance léninienne dans la population pauvre,
qui eût dû contrôler l’Etat, nous la trouvons
dans le récent livre de Milovan Djilas, la Nouvelle
classe…


Il faudra à l’avenir renvoyer à ce livre quiconque
osera encore, de bonne foi, parler d’une Russie socialiste, et
quiconque s’entêtera à croire que les nationalisations
représentent la voie royale conduisant à la société
nouvelle… Le livre de Djilas constitue le démasquement
définitif du nominalisme soviétique. Il a fait pour la
« démocratie économique formelle »
des régimes communistes et de démocratie populaire, ce
que Marx avait fait pour la « démocratie politique
formelle » des pays capitalistes ; avec cette
différence que, après de nombreuses luttes et
difficultés, les libertés politiques, dans ces derniers
pays, sont devenues moins fictives, alors que, pour le moment, la
« nouvelle classe » soviétique tient
barrées toutes les voies d’un développement
démocratique. La critique de Djilas, il faut le reconnaître,
n’épargne pas non plus l’actuel régime yougoslave.
Lui qui a été, avec Tito, l’un des chefs de la
résistance yougoslave, avait espéré que
l’introduction des conseils d’usine pourrait conduire à
une forme d’économie de marché décentralisée,
sous contrôle populaire immédiat. Mais l’expérience
yougoslave est restée sur le papier. Comment pouvait-il en
être autrement ? Il ne peut y avoir d’économie
décentralisée sous la direction d’un parti
totalitaire fortement centraliste tel qu’est encore celui de Tito.
Mais, au-delà de la polémique politique immédiate,
il faut dire ici que c’est tout le problème des
nationalisations qui se trouve ainsi mis en cause.

Après
un rapprochement des analyses de Djilas avec celles qu’a formulées
Arthur Wauters en un article intitulé « 
L’État
contre le socialisme » (titre qui, écrit Silone,
ne va pas sans rappeler, par contraste, celui du fameux livre de
Vandervelde,
le Socialisme contre l’Etat), paru dans la
Revue des sciences économiques, Silone ajoute :


La théorie même des classes, telle qu’elle a été
formulée par les marxistes, devra donc être revue à
la lumière de ce phénomène imprévu (la
naissance de la classe bureaucratico-technocrate). (Un pas de plus
et, tant Wauters que Djilas, comme quiconque réfléchit
à fond à ces problèmes, se trouverait
confronté avec cette question soulevée par Simone
Weil : une fois écartées toutes les autres formes
d’exploitation, est-ce que la dernière ne subsistera
pas, la plus oppressive et la plus humiliante, inéliminable
d’une société industrielle toujours plus fortement
hiérarchisée : la tyrannie des fonctions ?
Comment éviter que les détenteurs d’une fonction
supérieure constituent une classe pour soi ?)


La démystification sociale du régime a ôté
à la bureaucratie communiste les derniers restes de bonne foi,
en même temps que la prétention d’être la force
motrice du Progrès, la locomotive de l’Histoire. Son
agitation frénétique pour les revendications immédiates
des couches laborieuses ne réussit plus à
masquer son embarras idéologique dans les questions
supérieures. Si vous demandez aux bureaucrates ce qu’ils
pensent, maintenant, des formes politiques du passage du capitalisme
au socialisme et s’ils estiment toujours fatalement
nécessaire une période de terreur comportant la
destruction complète de l’appareil étatique
bourgeois, la suppression du Parlement et du suffrage universel, la
dissolution de tous les autres partis et la dictature prolétarienne,
ils ne savent plus que répondre. Ce n’est pas un silence de
circonstance ou de timidité tactique ; en fait, la
démystification russe a paralysé leurs esprits. Ils ne
savent plus que penser des problèmes fondamentaux, même
si dans leurs écoles, comme en Russie, les vieux manuels sont
encore en vigueur. Telle est la bureaucratie : tant que ne
paraissent point de nouveaux livres avec de nouveaux principes (mais
qui osera les inventer ?) on continue à étudier
d’après les anciens.

La
fragilité extrême de la situation russe, sa crise
permanente est là tout entière. Elle s’appuie par la
force sur ce mensonge : une idéologie officielle
égalitaire et une réalité sociale dominée
par une nouvelle classe privilégiée. Ainsi s’explique
aussi que les velléités de libéralisation du
régime de la presse, de la littérature et de l’art, à
diverses reprises exprimées par Khrouchtchev, restent lettre
morte. La censure ne peut pas être éliminée d’une
société qui repose sur une contradiction à tel
point criante entre la loi et les faits. C’est la condition typique
de tous les régimes réactionnaires.

Toutefois,
sur un point important, je ne suis pas d’accord avec Djilas, — je
veux dire sur la solidité de la « nouvelle
classe ». Si certains des fils de la bourgeoisie ont au
siècle dernier donné forme au mouvement ouvrier,
pourquoi des transfuges de la « nouvelle classe »
ne pourraient-ils pas faire cause commune avec le peuple ? Cela
s’est déjà produit en Pologne et en Hongrie, et l’on
en a déjà vu les premiers symptômes également
à Moscou et à Léningrad, avec les manifestations
des étudiants, lesquels sont précisément les
« fils à papa » de la « nouvelle
classe ». Il ne faut pas, surtout dans les situations
désespérées, manquer d’accorder leur juste
poids aux ressources de la conscience.

Quand,
à présent, on dit Belgrade, les diplomates, les
militaires, les banquiers pensent naturellement à Tito ;
mais pour nous et pour les centaines de milliers d’hommes de tous
pays qui lisent son livre, Belgrade, c’est Djilas. Bien qu’enfermé
dans une fétide cellule de prison, bien que malade, bien que
privé de correspondance, de journaux, de livres, cet homme est
aujourd’hui l’une des principales forces de la conscience
humaine.

Ignazio
Silone

Notes :

[1Nous le donnons ici retraduit de l’italien.


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