Vers une non-violence spécifiquement anarchiste

, par  Laly (Jean-Pierre) , popularité : 3%
Le violent à l’état pur n’existe pas ; on n’est pas violent de naissance, on le devient. Au cours de circonstances, d’expériences, on en arrive à user de la violence. Quelque chose en nous peut provoquer la violence. La violence est quelquefois un réflexe, quelquefois une habitude. On ne peut être foncièrement violent, mais quelque chose en nous ou une autorité externe peut pousser à la violence ; la violence est une manifestation intermittente et non un état permanent. La violence est en moyenne plus souvent le fait d’un groupe, d’une masse, d’une horde, que le fait d’un isolé.

L’ennemi n’est pas le violent, mais ce qu’il nous faut combattre, c’est l’erreur du violent, c’est la violence ; la violence, c’est l’erreur qu’il commet lorsqu’il s’imagine qu’il est notre ennemi ; il faut se faire l’allié du violent contre son erreur.

Naturellement, pour montrer au violent que sa violence est une erreur, il serait aussi ridicule qu’inutile de réagir par la violence. La première attitude à adopter, que ce soit dans les rapports interindividuels, intersubjectifs, ou de groupe à groupe, est une attitude de non-agression, d’immobilité, une attitude désarmée, de manière à décontenancer l’adversaire. Il faut lui faire savoir, le plus vite possible, qu’aucune violence ne sera opposée à la sienne. On n’est belligérant que dans la mesure où l’on a un adversaire ; si l’on n’a pas d’adversaire qui accepte le combat, on n’est plus belligérant. J’imagine mal, par exemple, un boxeur sans adversaire (ou sans partenaire si l’on préfère) qui boxerait l’air du ring, il perdrait tout simplement sa raison d’être. Si nous ne nous faisons pas les partenaires, les complices de la violence, il n’y a plus de violence.

Plusieurs expériences non violentes ont abouti, apporté des résultats positifs dans la résorption de la violence. Je veux parler de l’expérience mystique de défense passive.

Je ne sais pas si les disciples de Lanza del Vasto, une des figures les plus marquantes de la non-violence, sont en Europe les non-violents par excellence, mais s’ils le sont réellement, c’est-à-dire s’ils suivent et appliquent à la lettre les préceptes de leur maître spirituel, il est certain que leur abnégation, leur courage, leur renoncement débouche en maints points sur le masochisme.

« Le masochisme est une anormalité psychologique assez répandue. L’écrivain Masoch lui donne son nom, non pour avoir inventé cette déviation probablement aussi vieille que l’humanité, mais pour avoir complaisamment décrit son comportement. Par cette anormalité l’être éprouve une satisfaction (sexuelle ou morale) par la douleur. Cette satisfaction ne sera atteinte que si on le fait souffrir, soit physiquement (coup, simulacres de coups, etc.), soit moralement (insultes, humiliations, mépris, etc.).

« On peut observer de nombreux degrés dans cette déviation sexuelle. La souffrance demandée peut être physique ou morale ; elle peut être imaginée par le masochiste, il demande alors à son partenaire de simuler des sévices. » (Pierre Daco, Les prodigieuses victoires de la psychologie moderne.)

Qui me démontrera que Lanza del Vasto n’était pas profondément atteint de masochisme lorsqu’il écrivait :

« J’essayai le remède du poinçon. Chaque fois que ma pensée avait failli, je me le piquai jusqu’au manche dans la cuisse. La chair supporta les coups sans broncher. Je crois même que la chienne finit par y prendre plaisir. » (Le Pèlerinage aux sources, VI-29.)

Si n’étant pas anarchiste, je devais être un disciple, un suiveur, une remorque, il me semble que je ne prendrais pas précisément Lanza. del Vasto pour maître spirituel.

« La résistance non violente que dirige Gandhi se montra plus active que la résistance violente. Elle demande plus d’intrépidité, plus de sacrifice, plus de discipline, plus d’espérance. » (Le Pèlerinage aux sources, IV-19.)

« Gandhi a dit : Je vois comment je peux prêcher la non-violence à ceux qui savent mourir, à ceux qui ont peur de la mort je ne peux. » (Le Pèlerinage aux sources, IV-20.)

Les deux extraits ci-dessus me semblent assez spécifiques de la non-violence mystique et ils ne me paraissent pas particulièrement séduisants.

Personnellement, je ne suis pas né pour le sacrifice, ni comme sacrificateur ni comme sacrifié ; je ne sais absolument pas mourir n’en ayant pas fait l’expérience ; j’essaie simplement de savoir vivre ; chaque jour, chaque rencontre, chaque épreuve m’apprend à vivre, à me sentir mieux dans ma peau, plus complet, plus solide, plus achevé ; mon intrépidité se situe au niveau de l’originalité et de la multiplicité de mes expériences vitales, à la hauteur de l’affirmation personnelle, de l’enrichissement pour mieux vivre ; quant à la discipline, chacun sait qu’elle est la force majeure des armées.

La violence me répugne puisqu’elle peut me diminuer, me mutiler, me priver de cette vie que j’aime tant, puisqu’elle peut me priver à jamais de cet individu que je voudrais parfaire sans cesse, c’est-à-dire MOI. Mon refus de la violence se situe dans une optique de vie intense, et non dans l’hypothèse de l’acceptation de la mort pour une cause quelle qu’elle soit. La vie peut être belle à vivre, âpre, rude, comme la nature elle-même, qui se donne ou qui se refuse, mais qui nous montre son visage de lutte, de dynamisme, d’évolution.

Le sacrifice, l’intrépidité ne me sont d’aucune utilité ; le monde n’existe pour moi que dans la mesure où je suis vivant ; je n’éprouve d’ailleurs aucune joie dans la souffrance ; je suis hédoniste jusqu’au bout des ongles, des plaisirs les plus matériels, y compris celui de déféquer, jusqu’aux joies les plus achevées.

La non-violence anarchiste n’a rien à voir avec la non-violence mystique. La non-violence prêchée par Gandhi a certes porté ses fruits, mais c’était la non-violence de ceux qui ont appris à mourir. Lanza del Vasto, que Gandhi appelait Shantidas, c’est-à-dire Serviteur de la paix, a en Europe un prestige assez considérable parmi les mystiques éprouvant le besoin d’un renoncement à eux-mêmes, pensant trouver une voie de salut dans l’acceptation de la souffrance et de la mort (acceptation qui est une autre forme de violence, se rappeler le poinçon). La morale de Lanza del Vasto n’a vraiment rien de commun avec l’épanouissement de l’EGO ou avec une quelconque ouverture sur une multiplicité d’uniques.

« Le grand danger du yôg, c’est qu’il fait grandir l’homme. » (Le Pèlerinage aux sources, VI-31.)

Si les expériences de défense passive des mystiques ont eu beaucoup de points d’aboutissement, c’est justement par cet aspect de résignation, de renoncement qui leur a permis d’aller jusqu’au bout, c’est-à-dire quelquefois jusqu’au néant. Les non-violents mystiques finissent à force d’entraînement, et par enchaînement à une force spirituelle d’essence divine, par ignorer complètement la peur, à tel point que l’instinct naturel de conservation ne joue plus. Ils n’envisagent aucune échappatoire, aucun moyen de repli, ils font comme Guillaume le Conquérant qui fit brûler ses bateaux pour ne pas reculer ; ils brûlent, ils détruisent en eux tout désir de sauvegarder leur peau. À ce point, il est incontestable que l’efficacité de leur action devait atteindre le meilleur rendement.

L’attitude non violente religieuse est beaucoup trop résignée ; elle ressemble fort à l’axiome bien connu par lequel la religion a, de tout temps, entretenu son troupeau sous la houlette de ses bergers : « Si l’on te frappe sur la joue droite, tends la joue gauche. »

Cette attitude ne nous convient pas, car le genre de non-violent qui s’en inspire soumet son impulsion vitale, naturelle de conservation à une autorité spirituelle absolue qui l’aide à surmonter sa peur ; cette autorité est peut-être encore plus esclavagiste qu’une autorité externe, en ce sens qu’elle refoule et supprime l’abréaction [1].

En tant qu’anarchiste, il me faut rejeter, briser, détruire les chaînes que forgent les autres, mais ceci est inutile et inefficace si je n’ai pas auparavant détruit toutes celles que je me suis moi-même forgées, et je sais que, face à une violence véritablement meurtrière, rester en place, faire le sacrifice de sa vie ne peut se faire qu’après un enchaînement spirituel qui va au-delà du contemplatisme.

L’anarchisme est une méthode, une conception de vie positive, dynamique, émancipatrice. La violence est une impulsion naturelle, niais inévoluée, animale ; celui qui a recours à la violence subit l’esclavage de cette impulsion. Accepter la violence comme moyen de propagande, d’abord, et comme moyen de défense, ensuite, c’est admettre l’autorité d’une impulsion animale, inévoluée, inéduquée. La non-violence est l’affirmation d’un être libéré de l’autorité zoologique de la violence. La non-violence est anarchiste.

La non-violence est anarchiste à condition qu’elle ne tombe pas dans le travers de la défense passive mystique ; la non-violence ne peut être anarchiste que dans la mesure où la vie de l’EGO n’est pas mise en danger, où le sacrifice n’est pas risqué, dans la mesure où l’on se réserve une échappatoire, où l’on met une réserve dans le risque encouru.

La non-violence anarchiste ne doit pas avoir de critères absolus, c’est affaire de disposition individuelle, de déterminisme particulier. Il faut que chacun fixe sa limite personnelle : limite de résistance aux coups, limite de résistance à la peur.

Si les non-violents mystiques pouvaient aller jusqu’au bout, jusqu’à la privation de vie, les anarchistes ne peuvent aller que jusqu’à la limite de sécurité.

Si un non-violent mystique est tué au cours d’une manifestation, c’est qu’il s’était très certainement enchaîné spirituellement sur place.
Si dans une manifestation analogue un anarchiste non violent est tué, ce ne peut être qu’accidentellement, mais non par sacrifice pour la cause, ou autre abstraction du même genre.

À ce moment se trouve posé le problème de l’efficacité, car la forme de manifestation n’aura pas le même caractère que celle employée par les mystiques.

Il me semble que l’action doit être principalement engagée sur les deux bases suivantes :

  1. Action locale, c’est-à-dire une action en France, ou des actions parallèles et simultanées, qui fassent officiellement proclamer la liberté des individus à l’objection de conscience ou de raison, et de résistance à la guerre. Je pense que nous pourrions par exemple refaire l’expérience Lecoin à grande échelle et de façon plus spectaculaire.
  2. Action internationale : il faut que la résistance à la guerre soit unanime, il faut donc que la lutte soit simultanée dans le maximum de pays ; par exemple, effectuer d’un commun accord, dans tous les pays, une grève de la faim, pour affirmer le refus de faire la guerre — et cela dans le même laps de temps.

Si je parle de grève de la faim, c’est qu’il me semble que c’est la méthode la plus efficace ; cette technique a l’avantage de montrer l’exemple et de réveiller quelque peu la conscience et le raisonnement humains qui sont plus que jamais en léthargie. D’autre part, cette formule ne demande qu’un minimum de préparation, beaucoup moins par exemple que pour un cycle de conférences. En outre, effectuée sous contrôle médical, chacun a, à tout instant, conscience de sa limite de sécurité, et, si cela devient trop dangereux pour ses jours, il saura quand et comment s’arrêter.

Je pense que les camarades plus âgés que moi devraient examiner les quelques suggestions que je viens de formuler attentivement afin de les compléter [2], ou de les réfuter, à partir de leurs expériences personnelles, et proposer eux aussi le maximum de solutions afin que nous puissions mettre le maximum de chances du côté de l’efficacité.

J.-P. Laly

[1Abréagir : réaction d’un être qui se libère d’un refoulement, comme dans une confession consciente ou inconsciente ! Exemple : un état de détente et de relaxation au cours duquel des souvenirs traumatisants peuvent être abréagis.

[2Existe-t-il un ouvrage traitant de la préparation rationnelle à la grève de la faim ? N’existerait-il point un camarade spécialiste de ces questions pouvant rédiger un article exposant les méthodes de préparation ?