Renvois de livrets

, par  Bertrand (Jean-Pierre), Machy (Jean-Pierre) , popularité : 7%

Pendant
la guerre d’Algérie, pour manifester leur opposition à
cette guerre et par solidarité avec les objecteurs de
conscience, un certain nombre de militants de l’Action civique non
violente renvoyèrent leur livret militaire. L’indépendance
obtenue, il y eut d’autres renvois qui alors exprimèrent la
désapprobation à la politique nucléaire du
gouvernement.

A
chaque fois, ces gestes individuels se situaient dans une certaine
actualité ; gestes de protestation, ils tendaient pourtant à
une contestation plus globale des structures de la société.

C’est
avec le renvoi du livret de Georges Pinet, avocat, sa condamnation à
4 mois de prison ferme et 1.000 F d’amende, que l’acte de renvoi
atteint à une certaine notoriété : la profession
du renvoyeur y contribuait pour beaucoup. Le retentissement donné
à un geste bien qu’isolé accéléra sans
doute la prise de conscience et la détermination des
« renvoyeur » actuels. Des contacts individuels furent pris,
des idées échangées qui conduisirent les futurs
« renvoyeurs » à envisager un acte collectif malgré
leurs options morales, religieuses, politiques et sociales les plus
diverses.

Ces
échanges aboutirent à la rédaction d’un texte
commun, d’une plateforme qui restreint sans doute l’expression de
chacun et qui, sans être une synthèse, a le mérite
de mettre en évidence ce qui les unit alors qu’on pourrait
penser que tout les divise. Nous ne publions pas toutes les lettres
accompagnant chaque renvoi de livret, mais nous pourrions les fournir
aux lecteurs intéressés.

La
conséquence pratique du renvoi : il signifie que le
« renvoyeur » met l’administration militaire dans
l’impossibilité de le mobiliser normalement en cas de
conflit ou de lui donner une affectation en temps de paix.

Nous
publions ci-dessous la lettre collective et les lettres de deux de
nos camarades, mais il serait souhaitable qu’une sorte de « livre
blanc » réunisse l’ensemble des lettres actuelles et
celles à venir car certainement d’autres sont en
préparation.

Après
Me Georges Pinet, Dominique Halévy, Roland Grun, Jacques
Atger, Jean Coulardeau, René Huard, Guy Chatelan, Jean-Pierre
Perrin, Aimé Léaud, Jean Desbois, Jean-Marie Muller,
Jacques Poisson et Alain Vérignon ont renvoyé leur
livret militaire.

D’autres
l’ont fait également en signant la déclaration
commune suivante. Ce sont : Bruno Abeille, Adolphe Bedoin,
Jean-Pierre Bertrand, Hughes Faynel, Jean-Philippe Hamon, Jean-Pierre
Machy, Yves Ruellan et Pierre-Luc Séguillon.

« Nous
avons renvoyé notre LIVRET MILITAIRE au ministre des Armées ? Pourquoi avons-nous accompli ce geste ? Parce que, venus d’horizons
philosophiques et sociaux très différents, mais ayant
pour exigence commune le respect de l’homme, nous refusons
l’actuelle course aux armements, et spécialement aux
armements atomiques. Notre acte, bien que posé dans notre
pays, concerne une situation mondiale.

La
course générale aux armements s’aggrave d’année
en année de par le monde, et touche même des pays en
voie de développement (tels l’Amérique latine, le
Proche-Orient, etc.), incités à agir ainsi par
l’attitude des grandes puissances.

Même
si la force de frappe française constitue pour le moment un
procédé de « dissuasion » (!), elle ne
saurait en aucune manière être une voie sûre pour
le MAINTIEN DE LA PAIX : elle ne peut aboutir qu’à une
impasse, à un impossible
« équilibre de la
terreur ». Loin d’éliminer les causes de la guerre,
nous sommes responsables de leur aggravation, ainsi que des crimes
d’ores et déjà commis au nom d’expériences
nucléaires prétendues « propres » (Ex. :
POLYNÉSIE).

Malgré
la menace nucléaire, les conflits ensanglantent la planète,
en particulier l’atroce guerre du VIETNAM : nous saluons ici
fraternellement les milliers de jeunes Américains qui
renvoient ou détruisent leurs papiers militaires en signe
d’opposition active à cette guerre.

Cette
course aux armements est en effet le signe le plus manifeste et le
plus scandaleux de la situation de violence à laquelle se
trouve acculée l’humanité ; ceci par suite de
l’exploitation inévitable, dans notre système
économique actuel, des pays pauvres par les puissants et
privilégiés dont nous sommes.

Mais
si nous dénonçons cet état de fait, c’est que
nous croyons l’homme capable de maîtriser le développement
de l’humanité et de l’orienter vers le service de tous les
hommes, dans ce qu’il y a de meilleur en eux. C’est ainsi que
nous entendons participer à la construction d’un monde plus
juste et plus solidaire.

Nous
savons que notre geste ne se suffit pas à lui seul et réclame
de nous une
participation active à toutes les formes de
lutte, tendant à libérer les peuples de la FAIM et de
la PEUR.

Pour
chacun de nous, c’est notre foi, notre philosophie ou notre
idéologie qui donne sa pleine signification à notre
décision. »

En
ce mois de février 1968.

 A
la suite de ces renvois, il s’est constitué dans la région
lyonnaise un groupe de soutien moral et financier. Fin janvier, 170
personnes y avaient adhéré.

Soutien
financier
 :
Paulette
DECLIPELLEIR, 19,
Grande-Rue, 69 – OULLINS, CCP
Lyon 1156-71

Secrétariat
et correspondance : Mireille
DEBARD, Oasis
allée 1, 3,
rue F.-Jomard 69 – OULLINS

  * *

Lettre
de Jean-Pierre Bertrand

Herblay,
le 21 novembre 1967

La
politique du gouvernement actuel donne la priorité à la
mise en place d’une force de frappe moderne basée sur un
armement nucléaire et thermonucléaire.

Cette
politique est inutile et absolument inefficace car, en comparant les
moyens de l’État français aux possibilités des
deux Grands, il est certain que l’accentuation du retard existant
déjà ne fera que se confirmer.

Cette
politique est dangereuse car la construction de la bombe provoque
même en temps de paix des radiations consécutives aux
explosions expérimentales (Mururoa) qui rendent radio-actives
la faune et la flore sous-marines environnantes ; la radio-activité
de l’atmosphère s’accroît, amenant à plus ou
moins brève échéance une augmentation du nombre
des leucémies et des malformations congénitales (les
conséquences de l’explosion de la bombe d’Hiroshima en
1945 se font encore ressentir).

Cette
politique entraînera immanquablement l’utilisation de la
force atomique. Qu’une guerre nucléaire soit déclenchée
et, même si nous y sommes étrangers, nous serons
immédiatement détruits par l’un des belligérants,
voire les deux, afin de nous empêcher de prendre part au
conflit et d’utiliser nos bombes. Si nous étions les
premiers à nous en servir, une riposte immédiate nous
conduirait également au désastre ; d’ailleurs la
construction d’une « force de dissuasion » n’amène
pas les autres puissances à réfléchir, comme
vous le prétendez et comme vous essayez de nous le faire
croire, mais au contraire à préparer des armes plus
perfectionnées et plus terribles pour rendre les nôtres
inoffensives.

Enfin,
elle incite, dès maintenant, d’autres pays plus petits à
suivre notre mauvais exemple et au lieu de détruire uniquement
le potentiel militaire, les bombes anéantiront pays entiers
voire continents ; les répercussions seront terribles sur
toute la planète.

Cette
politique est ruineuse à cause des sommes considérables
qu’elle engloutit et qui dépassent nos moyens ; elle
gaspille de l’énergie humaine qui pourrait servir à
protéger la vie plutôt qu’à la détruire.
Comme le dit Jean Rostand : « Peut-on ne pas flétrir la
révoltante disparité entre les budgets de la mort et
les budgets de la vie, entre la munificence dont on fait preuve pour
ce qui tue ou qui détruit et la lésinerie pour ce qui
soulage et qui sauve. »

C’est
pourquoi, en conscience, je ne peux accepter cette politique. Mais,
bien que je condamne l’armement atomique parce qu’il est un pas
aussi gigantesque qu’inadmissible dans le développement de « l’art de la guerre »
, je ne saurais pour autant
approuver l’emploi des armes dites conventionnelles. Ce que j’ai
vu en Algérie pendant mon service militaire, bien que j’aie
eu la chance d’avoir un poste d’ins­tituteur pendant un
certain temps, m’a montré les conséquences
inévitables de la guerre : répression, torture,
chantage, haine, misère matérielle et morale, rancune,
vengeance, etc. Ce qui est condamné par les tribunaux en temps
de paix devient acte de courage en temps de guerre, ce que la morale
réprouve devient un état de fait normal ; la mise en
condition amène l’abêtissement de l’homme le plus
sensé.

Et
si je réprouve l’emploi de la violence en général
et si je condamne la force de frappe en particulier, c’est que je
pense que la France, au lieu d’être la grenouille envieuse de
la fable, pourrait devenir le pays modèle du désarmement
unilatéral et, par ses ressources ainsi libérées,
ouvrir des perspectives nouvelles. Actuellement, le gouver­nement
français favorise le développement et l’expansion des
mono­poles et des grosses entreprises privées, ce qui
enrichit les financiers et les capitalistes au détriment des
travailleurs. Car une politique
« sociale » ne
consiste pas à avoir des transports publics ou une Sécurité
sociale « rentables », mais à développer le
pays dans un sens tel que chacun ait à sa disposition ce dont
il a besoin et qu’il se sente à sa place dans la société.
Or nous manquons d’écoles, de loge­ments (sociaux),
d’hôpitaux, de centres culturels et sportifs, de routes et
d’autoroutes, etc. Comment le Français pourrait-il se sentir
à sa place, à son aise dans une société
où il est esclave de la production, où il est menacé
de chômage à tout moment, où les moyens efficaces
de ne donner la vie qu’à des enfants désirés
lui sont refusés à moins d’enfreindre une loi
réactionnaire qui interdit la vente des produits contraceptifs
ainsi que l’avortement thérapeutique ?

Mais
prendre les mesures nécessaires exigerait de votre part un
respect de l’homme que vous n’avez pas et que vous ne pouvez pas
avoir car vous êtes au service du capitalisme, car vous
recherchez la grandeur de l’État au lieu du bonheur de
l’individu, car vous considérez l’homme comme un pion que
vous déplacez, au gré de vos besoins, de vos
fantaisies.

Face
à la situation des pays moins favorisés ou moins
évolués, la France, pays riche, pourrait alors
pratiquer, à une échelle bien supérieure à
tout ce qui a été fait jusqu’à maintenant, une
aide permettant la formation de cadres compétents,
l’acquisition de techniques applicables en fonction des problèmes,
et cela sans paternalisme condescendant profitant aux bourgeoisies
locales ni néocolonialisme ayant pour seul but réel le
« prestige » français.

Mais
ces considérations ne seraient que verbales et n’auraient
aucune valeur si je restais passif ; je serais complice d’une
politique inacceptable. C’est pourquoi je vous renvoie ci-joint mon
livret militaire, symbole d’acceptation d’un embrigadement dans
une armée que je condamne et signe d’obéissance à
un gouvernement qui poursuit solitairement une politique que je ne
peux cautionner.

Conscient
des conséquences judiciaires que cet acte peut entraîner,
je n’ai pas l’intention de m’y soustraire.

A
la suite du renvoi de son livret, la deuxième chambre
correctionnelle de Pontoise a condamné, le 27 mars 1968, J.-P.
Bertrand à un mois de prison avec sursis et 500 F d’amende.

 Lettre
de Jean-Pierre Machy

Paris,
le 25 octobre 1967

Engagé
volontaire de 1955 à 1960, j’ai participé à la
quasi-totalité de la guerre d’Algérie. J’en revins
conscient d’avoir combattu en vain et pour une cause injuste :
celle d’un impérialisme décadent qui depuis 1945 a
accumulé quinze années durant les crimes au Vietnam, à
Madagascar, au Maroc, en Tunisie, en Algérie, en Égypte.

Témoin
des cruautés inexcusables commises par l’armée
française en Algérie ainsi que des multiples complots
d’officiers fascistes, je nourris depuis cette époque le
plus complet mépris pour la caste militaire.

Les
souvenirs de ce passé détestable suffiraient à
motiver mon refus de participer de quelque façon que ce soit
aux affaires militaires. Mais, si je vous renvoie aujourd’hui mon
livret individuel, c’est surtout en pensant à l’avenir :
l’avenir des hommes de ce pays gravement compromis par la
construction de la force de frappe nucléaire, l’avenir de
l’Humanité que la course aux armements risque de conduire à
la guerre totale.

L’arme
nucléaire est condamnable à bien de points de vue et
d’abord simplement en tant qu’arme. Comment, après avoir
jugé les criminels nazis à Nuremberg, osons-nous
préparer des exterminations massives qu’Hitler n’eut pas
désavouées ?

Les
essais atomiques que le gouvernement français s’obstine à
poursuivre font par ailleurs courir aux populations des dangers
certains ; d’autant plus difficiles à évaluer que la
propagande officielle les minimise. En dépit de vos propres
affirmations, vous devez, Monsieur le Ministre, connaître ces
dangers mieux que personne puisque vous fûtes irradié
lors d’une expérience souterraine (donc… « inoffensive »). A propos, combien de soldats moururent-ils à
la suite de cette « bavure » ?

Condamnable
aussi est la stratégie qu’entraîne la possession de
l’arme nucléaire. « Stratégie anti-cités »
,
« objectifs démographiques » « MEGAMORT »…
tel est le hideux vocabulaire des théoriciens de l’assassinat
collectif.

Comment
croire les auteurs de pareils blasphèmes lorsqu’ils nous
affirment qu’ils ne tireront pas les premiers et seulement en cas
de légitime défense ? Sur quelle loi, sur quelle morale
s’appuient-ils pour « légitimer » le génocide ?

De
nombreux auteurs ont analysé les conséquences
économiques de la course aux armements ou critiqué
l’efficacité de la force de frappe. Je m’en tiens pour ma
part aux arguments moraux : ce qui est moralement inacceptable l’est
aussi politiquement.

L’arme
atomique est devenue le symbole d’une politique de violence, d’une
société, d’un ordre nucléaire où l’on
tolère tous les crimes pourvu qu’ils soient crimes d’État.

Chaque
jour, violence est faite aux humbles, dans l’indifférence ou
avec la complicité des pouvoirs publics : violence aux
millions de vieillards qui vivent dans des taudis avec cinq francs
par jour ; violence aux jeunes ; abandonnés à la
délinquance dans les rues sans joie des banlieues surpeuplées ; violence aux six cent mille malades mentaux dont cinq sur six ne
peuvent être accueillis dans des centres spécialisés
 ; violence aux travailleurs les plus pauvres sans cesse victimes de
réformes économiques peut-être utiles mais
appliquées sans nuances.

Cette
violence intérieure, la France l’exporte sans vergogne dans
ses « territoires d’outre-mer » où sévissent
la fraude électorale, la répression policière et
les discriminations raciales, ce qui n’est pas sans rappeler
dangereusement l’Algérie.

Elle
l’exporte aussi, malgré la position neutraliste qui est
officiellement la sienne, partout où des conflits menacent.
Nos usines ont fourni la moitié des armes utilisées
lors du récent conflit du Moyen Orient, équipé
l’aviation du gouvernement raciste d’Afrique du Sud et, pour
comble, exporté vers les États-Unis des armes légères,
notamment des engins sol-sol que l’industrie américaine ne
produit plus ET QUI SONT UTILISES EN TOTALITÉ CONTRE LE
VIETNAM.

Devant
de tels faits, il m’apparaît impossible de garder un silence
résigné ou complice. L’objection de conscience reste
la seule attitude lucide devant la course à l’abîme.
Mais mon geste n’aurait pas de sens s’il n’était qu’un
simple refus : aux côtés des militants pacifistes,
j’entends agir positivement en faveur des plus déshérités.

C’est
là une tâche de justice inséparable de la cause
de la Paix. Puisque l’État a failli à cette tâche,
c’est désormais à chacun de s’en charger, et
d’opposer au pari de la dissuasion par la terreur celui de la
persuasion par la non-violence.

Je
pense, par cette attitude, défendre et illustrer mon pays
autant que quiconque, tout en y préparant la nécessaire
Révolution sociale.

Pour
la région parisienne, il s’est constitué un groupe de
soutien, à Machy et à Bertrand, analogue à celui
de la région lyonnaise. Nous y adhérons et invitons nos
lecteurs à y participer. N’oublions pas que ceux qui
renvoient leur livre militaire prennent des risques immédiats
mais aussi à longue
échéance.

Soutien
financier
 :
Michel
CHEMIN, CCP
Paris 24 827-62

Secrétariat
et correspondance : Jacques
BOUTEMAIN, 9,
allée Fragonard 95

  • SARCELLES-LOCHERES

Comment
participer
 ? D’abord en manifestant votre intérêt
et votre sympathie en nous écrivant et en nous autorisant, le
cas échéant, à faire état de votre
signature.

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