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La vie ouvrière n°5 (5 décembre 1909)
La grève des boutonniers de l’Oise (2)
Article mis en ligne le 24 novembre 2007

par Platel (Jean-Baptiste)
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La généralisation de la grève

On peut dire que la
révolte est dans l’air partout ; les boutonniers des
communes voisines, même ceux des plus reculées,
s’interrogent pour savoir s’ils vont suivre l’exemple de leurs
camarades d’Andeville. Ils ont vite fait d’y répondre. La
grève s’étend rapidement.

Le mardi 9, elle éclate
à Lormaison, Saint-Crépin, Amblainville, Fresneaux,
Lardières, Montherlant. Le mercredi, à Laboissière,
Petit-Fercourt, Lavilleneuve.

Le jeudi à
Valdampierre et Corbeil-Cerf.

Le vendredi, à
Esches et au Déluge.

Le samedi, une tentative
est faite au Mesnil-Théribus. Avec Thuillier, de l’Union des
Syndicats de la Seine, j’y vais faire une conférence. La
situation dans cette commune est spéciale. Les ouvriers y ont
peur. Un an auparavant, des militants, comme Fortin, Dégrémont,
Legrand, etc., en furent chassés par l’inique patron
Lemaire-Vallée. Depuis, il n’y a plus personne pour donner
l’élan, pour relever les courages. Tout le monde a peur de
nouvelles représailles.

Pour les faire entrer à
la salle de réunion, les grévistes de Saint-Crépin
et de Fresneaux sont obligés de barricader les rues. La
réunion se tient, enfin. Elle est houleuse. Nous adjurons ces
camarades de faire cause commune avec leurs frères. C’est en
vain.

Quel bagne pourtant que
l’usine Lemaire-Vallée ! Défense absolue de parler
pendant les heures de travail. Mise à pied pour les ouvriers
qui arrivent en retard. Pour que leur attention ne soit pas distraite
par la vue du dehors, on a entouré l’usine de murs aussi
élevés qu’elle ; pour que personne ne puisse
prendre la fantaisie d’escalader ces murs, on y a piqué, au
sommet, des pointes de fer.

Mais cet insuccès
est sans importance. Le mouvement général est bon. Les
cuisines communistes s’installent et fonctionnent avec entrain. Les
commissions d’achat reçoivent bon accueil auprès des
commerçants, qui accordent des conditions avantageuses pour
les achats en gros. Déjà, l’on commence à
organiser l’exode des enfants. Le syndicat des caoutchoutiers de
Persan a offert d’en prendre un certain nombre dont il paie les frais
de voyage.

Pendant ce temps, les
patrons ne restent pas inactifs ; à Saint-Crépin,
Doudelle fait passer le tambour, le jeudi, invitant ses ouvriers à
venir le trouver individuellement. Pas un ne bouge.

Le bruit court que les
patrons d’Andeville préparent un nouveau tarif qui ne
comporterait plus qu’une diminution de 10%. Le but de la
manœuvre, c’est de faire rentrer Andeville et de couper le mouvement
dont on ne prévoyait pas la vigueur. Mais, les ouvriers sont
unanimes à déclarer que le conflit est régional
maintenant, que les deux syndicats, ouvrier et patronal, doivent
discuter pour toutes les communes.

Le samedi, les patrons
d’Andeville sortent enfin leur fameux tarif intermédiaire et
le distribuent, accompagné d’une circulaire. Ce n’est pas le
tarif du syndicat patronal, mais c’est encore loin du tarif que les
ouvriers veulent maintenir. Certaines parties du métier, comme
l’encartage, ne subiraient pas de diminution. C’est que ce travail
est fait par les femmes et que dans la grève elles font preuve
d’une rare énergie. On espère ainsi les détacher
du bloc gréviste. Elles ne s’y laissent pas prendre ;
elles sont trop clairvoyantes pour ne pas voir que si les ouvriers
étaient battus, les patrons ne se gêneraient pas pour
appliquer, dans toute sa teneur, le tarif du syndicat patronal.

La circulaire qui
accompagne le tarif, et qui est sans doute destinée à
le faire avaler, est un modèle de jésuitisme et
d’incohérence. Après avoir gémi, au début,
sur les bas salaires payés dans les autres centres et sur la
concurrence étrangère, ce qui les met en état
d’infériorité au point de vue de la vente, après
avoir reconnu la nécessité d’unifier les prix de façon
dans toute la région, ne voilà-t-il pas qu’ils écrivent
un peu plus loin que les prix d’Andeville doivent être
supérieurs vu la main-d’œuvre mieux soignée !

C’est à n’y rien
comprendre. Les grévistes sont mis en gaîté par
tant d’incohérence.

L’Union des Tabletiers
répond à cette manœuvre du tarif intermédiaire
en publiant, par affiches, les réductions de salaires subies
depuis 10 ans et dont nous avons donné plus haut le tableau
suggestif.

Puis, elle adresse la
lettre suivante à M. Marchand, président du syndicat
patronal :

L’Union
Syndicale des ouvriers Tabletiers de l’Oise a l’honneur de vous
rappeler qu’elle n’a jamais refusé une entrevue avec le
syndicat patronal mais que, vu le mouvement général et
les décisions prises dans les différentes réunions
ouvrières, il est indispensable que cette entrevue soit
ménagée de façon à ce que tous les
patrons, syndiqués ou non, soient mis en présence de
notre Commission Exécutive, assistée de délégués
de toutes les Communes intéressées.

Pensant
que vous réserverez bon accueil à la présente
demande, dont vous voudrez bien nous accuser réception en nous
fixant le jour, l’heure et l’endroit que vous aurez choisis pour
ladite entrevue.

Recevez,
etc.

Le
secrétaire général,

J.-B.
Platel

Une réponse vient
du Syndicat patronal, nous demandant de préciser ce que nous
voulons.

Nous y répondons
dans ces termes :

Pour
dissiper toute équivoque, nous vous renouvelons nos principaux
desiderata sur lesquels nous restons intransigeants :

1o
Unification du tarif, basé sur celui d’Andeville — payé
jusqu’au jour du conflit — pour toutes les communes en grève
ou sur le point d’y être ;

2o
Rentrée certaine de tous les ouvriers et employés en
conflit ;

3o
Les camarades scieurs de la région étant solidaires de
tous les ouvriers en conflit, il est entendu qu’une délégation
sera admise pour transmettre leurs revendications aux patrons réunis,
syndiqués ou non. Ces revendications seront adjointes aux
revendications générales.

Le Syndicat patronal est
convoqué pour le mercredi 17 mars, à deux heures de
l’après-midi, à l’hôtel de ville de Méru.
Son président nous demande de convoquer nous-mêmes pour
cette même heure, et au même lieu, les patrons
non-syndiqués et nos délégués.

Malgré notre
bonne volonté, il nous est impossible de convoquer tout le
monde pour le lendemain même. Nous demandons le renvoi de
l’entrevue au lendemain jeudi. Le Syndicat patronal nous répond
en la reportant au vendredi. Nous acceptons.

Durant ces journées,
les cortèges de grévistes parcourent les villages ;
des démonstrations sont faites devant les maisons des patrons.
Le jeudi, il y a plus de 1.000 grévistes venus, à
Andeville, des communes de Laboissière, Le Déluge,
Corbeil-Cerf, Lormaison. Cette foule, enthousiasmée, conspue
énergiquement les affameurs. Un incident faillit éclater.

Une patronne, Mme
Ausotte, fait le geste de me lancer un coup de poing à la
figure, en me traitant de sale révolutionnaire. Les
manifestants l’entourent. Bravement, ma foi, elle leur tient tête :
« Tas de fainéants », crie-t-elle. Mais
son mari l’entraîne. Quant aux grévistes, ils ne veulent
pas répondre à ces provocations trop visibles.

Une série d’entrevues

Nous voici au vendredi
19 mars. À 2 heures
de l’après-midi, délégués ouvriers de
tous les centres boutonniers et patrons syndiqués ou non, nous
sommes réunis à l’hôtel de ville de Méru.

Les fabricants déclarent
qu’en conformité des décisions prises l’avant-veille
par leur syndicat, ils ne peuvent accepter les revendications
ouvrières. Toutefois, ils offrent de discuter sur un tarif
intermédiaire entre celui d’Andeville et le tarif de famine.

La réponse des
délégués ouvriers est nette. Nantis d’un mandat
impératif, ils ne peuvent accepter aucune diminution sur le
tarif d’Andeville.

De vives discussions
éclatent alors entre certains petits fabricants et les gros.
Les premiers reprochent aux autres de vouloir leur casser les reins
par l’arrêt du travail et de viser rien moins qu’à
former un trust du bouton. Ils n’avaient pas tout à fait tort
les petits fabricants !

À
l’issue de l’entrevue, quelques-uns de ces petits fabricants
demandent à discuter avec les délégués
ouvriers ; ils se montrent disposés à accepter nos
conditions.

Un contrat provisoire
serait signé par eux, avec obligation : de payer le tarif
d’Andeville ; puis de verser une somme hebdomadaire à la
caisse de grève ; d’opérer une retenue de 25%
sur le salaire de leurs ouvriers et de 12% sur celui des femmes
et des enfants pour alimenter la caisse de grève. Enfin de
prendre l’engagement formel de ne pas exécuter de commissions
pour les gros patrons.

Une entrevue est décidée
avec eux pour le dimanche. Le jour venu, 17 d’entre eux viennent,
mais ils font comme les gros ; ils parlent de tarif
transactionnel ; finalement, deux fabricants seulement acceptent
les conditions de l’Union des Tabletiers.

À
la nouvelle que les gros fabricants ont été
intraitables, une effervescence se manifeste. Le lendemain, samedi,
1.000 grévistes des environs rappliquent à Méru,
parcourant les rues, conspuant patrons et renégats. Dès
ce moment, on a la sensation que les grévistes sont las d’être
patients et calmes. L’orage gronde.

Réunions et
manifestations se succèdent. Les gendarmes arrivent partout.
Les gros fabricants ont beau multiplier leurs manœuvres. Malgré
des menaces, Doudelle ne voit aucun de ses ouvriers réintégrer
l’usine.

Les petits fabricants
font distribuer un nouveau tarif, encore inférieur à
celui d’Andeville ; il est repoussé comme les deux
précédents. Alors quelques maisons rouvrent, le
mercredi 24, aux conditions de l’Union des Tabletiers : Cotelle,
à Méru ; Miron, à Fresneaux ;
Cangnies, Bellemère et Maubert, à Andeville.

Le préfet de
l’Oise, convoque une entrevue pour le samedi 27 au matin, à
Méru. L’effervescence n’est point calmée par la vue des
gendarmes. Tout au contraire. À
Andeville, les grévistes font signer une demande de retrait
immédiat des gendarmes à 10 conseillers municipaux sur
16. Le vendredi, un cortège de grévistes d’Andeville,
Méru, Saint-Crépin, traverse Lormaison en chantant
l’Internationale. Est-ce puissance du souffle des grévistes
ou bien vertu magique des couplets révolutionnaires ?
Toujours est-il que, malgré la présence des gendarmes,
les usines Troisœufs et Lignez, impressionnées sans doute,
laissent entendre un fracas de vitres brisées.

Le lendemain a lieu la
deuxième entrevue. Cette fois, c’est le préfet qui
dirige la comédie. D’accord avec les patrons, il ne voit pas
d’autre terrain d’entente que la rentrée immédiate aux
tarifs payés avant le mouvement. Une commission mixte serait
chargée d’élaborer de nouveaux tarifs et les ouvriers
devraient s’engager d’avance à se soumettre à ces
décisions quelles qu’elles soient. Naturellement, la
délégation ouvrière refuse de se laisser prendre
à un piège aussi grossier, et déclare qu’elle
n’a d’autre mandat que d’exiger le tarif d’Andeville.

Une foule énorme
de grévistes s’était concentrée à Méru,
autant pour connaître les résultats de l’entrevue que
pour faire escorte à une vingtaine d’enfants partant chez les
allumettiers de Saintines. À 1 h. 16, ces pauvres petits
montent dans les wagons ; ils s’empressent aux portières.
Le quai de la gare et les environs sont noirs de monde ; le
train part ; tout le monde crie : Vive la grève !

Au retour de la gare, le
cortège parcourt Méru. Salle Angonin, nous rendons
compte de l’insuccès de l’entrevue. Les grévistes sont
indignés de la comédie jouée par le préfet
et les patrons. Exaspérés, ils se répandent par
la ville. Il y a pas mal de vitres cassées aux usines et aux
habitations des patrons les plus réfractaires. De même à
Andeville, aux usines Ausotte, Marchand et Leprince.

Le lendemain, dimanche,
la colère n’a fait que monter. À
Amblainville, un cortège d’un millier de grévistes
arrivant devant l’usine Delamotte-Médard se voit barrer la
route par des gendarmes à cheval. Il veut passer. Une charge
sauvage se produit. Une vingtaine de personnes, dont plusieurs
femmes, sont grièvement blessées. L’exaspération
des grévistes, alors, ne se contient plus. Une grêle de
pierres et de briques s’abat sur les gendarmes qui sont forcés
de battre en retraite. Furieuse, la colonne des manifestants entre
dans la cour de l’usine et, pour se venger des blessés, la
saccage de fond en comble. Le patron, Médard, a beau menacer
les grévistes d’un fusil, sa femme brandir un revolver. Leur
résistance ne fait pas long feu : ils sont rondement
désarmés et rossés d’importance. On les force à
s’agenouiller et à demander pardon.

Sa vengeance calmée,
la colonne reprend le chemin de Méru. Arrivant devant la villa
de Doudelle père, vice-président du syndicat patronal,
un des principaux meneurs patronaux, la foule crie vengeance :
Voilà l’un des vrais responsables du sang qui a coulé
tout à l’heure. La grille est arrachée, la maison
envahie, et la plupart des meubles luxueux — un piano entre autres  sont réduits en
miettes. La maîtresse du logis est là toute seule. Elle
n’a à subir aucune brutalité de la part des grévistes.

Coup de police — Assaut du panier à salade

Des renforts de
gendarmerie arrivent, le lundi matin, de tous les coins du
département. Il s’agit de terroriser les grévistes.
Ceux-ci, comme de coutume cependant, font les cortèges et
leurs manifestations d’une commune à l’autre.

Une réunion doit
être faite à Lormaison. Les gendarmes qui pullulent dans
ce coin, veulent en interdire l’entrée aux grévistes de
Méru et des environs. Les militants parlementent, expliquant
qu’ils se rendent à la réunion, et cela sans intentions
violentes. Les grévistes réussissent à passer ;
mais, arrivés devant la fameuse usine Troisœufs, nouveau
barrage. Là un employé de ce fabricant remet
l’acceptation de son patron aux conditions de l’Union des Tabletiers.
Le cortège, joyeusement, continue sa marche vers la salle de
réunion ; en chemin, quelques vitres de la maison du
patron Ligne ont volé en éclats. Mais on est arrivé,
on tient la réunion, exposant la situation.

Au beau milieu, les
patrons Ligne et Caron font demander les délégués
de l’Union et font dire qu’ils sont prêts à signer le
contrat provisoire.

Nous sommes à
Lormaison ; on y garde très vif le souvenir du traquenard
tendu, en 1907, à un certain nombre de militants. — C’est un
guet-apens ! crie-t-on. N’y allez pas. Si les patrons veulent
signer, qu’ils viennent ici. — Vingt camarades partent chercher les
patrons et leur assurer toute sécurité et liberté ;
ils les ramènent et la signature est donnée.

Les deux gros patrons,
Troisœufs et Tabary, sont mandés à la réunion ;
ils arrivent, escortés de gendarmes, qui, bien entendu, sont
priés de rester dehors. Ils font la promesse de convoquer le
Syndicat patronal pour le mercredi 31 mars, à 3 heures de
l’après-midi.

Tout va pour le mieux ;
les craintes de la foule sont à peu près tombées.
Mais voici qu’au moment de quitter la salle de réunion, on
annonce qu’un omnibus, devant servir de voiture cellulaire, stationne
sur une place voisine.

Pour qui le panier à
salade ? On se le demande avec anxiété. Les
autorités vont-elles recommencer leur coup de 1907 ?

Quelques minutes après,
on en a la conviction. Un ouvrier s’amène disant qu’un
capitaine de gendarmerie demande le secrétaire de la section
de Lormaison. — Merci bien de l’invitation, répond le
camarade Tavaux ; qu’il vienne lui-même, ce citoyen, s’il
a à me causer.

Les grévistes
sortent de la salle en bon ordre ; sur la recommandation des
militants, ils se serrent les coudes. Ne voilà-t-il pas qu’à
ce moment le capitaine de gendarmerie, en veine d’invitations
probablement me fait demander. Trop aimable, le pandore ! je
suis sourd, comme Tavaux.

Tout cela ne faisait pas
l’affaire de la centaine de gendarmes postés en face de la
salle de réunion ou de la mairie. Tout de même, ils
n’osent pas. Ils doivent se dire que leur coup est raté.

Le cortège des
grévistes se dirige vers Méru, en bon ordre, sans
pousser le moindre cri.

Mais, à mi-chemin
de Méru, voilà que l’on aperçoit le fameux
omnibus, flanqué d’une quarantaine de gendarmes. Ses premières
manœuvres ayant échoué, le chef des pandores s’est dit
sans doute qu’il pourrait se rattraper en faisant passer sa voiture
cellulaire sous le nez des grévistes. Cette fois, la
provocation dépasse les bornes.

Le panier à
salade approche. Trente gendarmes se détachent : ils
poussent une charge, ventre à terre. Ah ! ils l’auraient
balayée, la route ! Mais les grévistes parent le
coup en se rejetant des deux côtés de la route. La
trombe passée, ils s’élancent à la tête
des chevaux du panier à salade et les détellent.
D’autres tiennent, en respect, à coups de pierres, le groupe
des gendarmes. Ces derniers dégainent et chargent.

Le camarade Dubus,
d’Ivry, est renversé et sérieusement blessé au
visage par le cheval du capitaine. Il reste étendu sans
connaissance sur la route. Des grévistes le ramassent, tout
ensanglanté et couvert de boue ; une mare de sang marque
l’endroit où il est tombé. Un camarade le tient sous
les bras et, invectivant les gendarmes, leur crache son dégoût.

D’autres camarades, en
dépit des charges réitérées, font
l’impossible pour délivrer les deux prisonniers — car il y
en a deux dans la voiture. Enfin, après avoir brisé les
vitres, ils parviennent à les en tirer. Comme le soir tombe,
les gendarmes fuient à Méru où ils sont
accueillis à coups de pierres, en arrivant, car la nouvelle du
coup de police s’est répandue.

Les grévistes
rentrent à Méru. Devant la caserne de gendarmerie, une
foule indignée pousse les cris de : Assassins !
Assassins ! La population ne peut plus maintenir sa colère.
Comment, ce n’est pas assez de vouloir la forcer à crever de
faim ! Il faut encore que la gendarmerie, aux ordres des
affameurs, sabre des femmes et des pères de famille !

Cet état
d’esprit, ce n’est pas l’arrivée, à Méru, de 200
dragons qui le modifiera. Non plus que l’interdiction des
attroupements par le préfet. Lefèvre, de la C.G.T.,
et Tesche, rédacteur de l’Humanité, sont
délégués par l’Union des Tabletiers, pour
demander au préfet de dissimuler tout au moins ses dragons,
dont la vue ne peut que surexciter encore les colères. Ils ne
sont pas reçus.

Le lendemain, mercredi
31, deux escadrons des hussards de Senlis arrivent renforcer les
dragons à Méru. Qu’espère donc le préfet
de l’entrevue qui doit avoir lieu l’après-midi ?

Les patrons signent le contrat ouvrier

À
3 heures, délégués ouvriers et patrons sont
assemblés. Le préfet Meunier préside.
Immédiatement, nous protestons contre l’arrivée des
troupes qui ne peuvent qu’exciter les grévistes et nous nous
plaignons de la non-réception des délégués
Lefèvre et Tesche.

Le préfet nous
répond qu’il n’a pas voulu les entendre parce qu’ils sont
étrangers à la corporation. Mais, vous, lui répliquent
les délégués ouvriers, n’êtes-vous pas
étranger à la corporation ? MM. Doudelle père,
Troisœufs père et Dalleré, ne sont plus fabricants
puisqu’ils ont cédé leurs usines à leur fils ;
ils n’ont donc aucun droit à prendre part à la
discussion.

Devant ces arguments, le
préfet se penche, dit quelques mots à voix basse à
l’oreille de ces messieurs qui quittent la salle.

La discussion se
poursuit pendant trois heures, les patrons cherchant à
démontrer la logique de leurs agissements. Nous voyons M.
Marchand qui, de tout temps, s’est plaint de la concurrence de ses
confrères des environs, M. Marchand qui, en 1907, encourageait
les grévistes de Lormaison, prétendre maintenant que
les salaires de Lormaison et d’ailleurs doivent être inférieurs
à ceux d’Andeville où la main-d’œuvre est plus
soignée. Il a la mémoire courte, cet homme !

Mais il faut sortir de
la situation. Le préfet pose alors ces questions à M.
Marchand :


Vous avez de la main-d’œuvre supérieure ? Vous payez des
tarifs supérieurs ? Et bien ; vendez-vous à
des prix plus élevés.


Non ! répond le président du syndicat patronal.

— Eh bien !
réplique le préfet, puisque malgré la
supériorité de vos tarifs, vous ne vendez pas plus cher
que les autres, il n’y a pas de raison pour que tous ne paient pas le
même prix que vous à leurs ouvriers.

Puis, sautant sur sa
chaise en signe de satisfaction, il invite tous les patrons à
signer le contrat ouvrier, en déclarant par trois fois
l’accord conclu.

Tous les patrons, sans
la moindre protestation, signent alors le contrat et le tarif qu’ils
avaient discuté au début :

Entre
les soussignés :

L’Union
Syndicale des ouvriers Tabletiers de l’Oise, représentée
par MM. Coatannay, Alfred, secrétaire adjoint ;
Delachaussé, Henri, trésorier ; Bizet, Victor,
contrôleur ; Platel, Jean-Baptiste, secrétaire de
ladite Union, ouvrier tabletier, domicilié à Andeville
(Oise).

D’une
part.

Et
la Chambre syndicale des fabricants de boutons de nacre de l’Oise,
représentée par MM. Marchand-Hébert, président ;
Jules Potelle, secrétaire ; Dumas, Paul, trésorier ;
Fortin-Carbon, Lignez Ernest, membres.

D’autre
part.

Et,
troisièmement, les patrons non syndiqués, MM. Gay
Félix, et Dourdain Antoine.

À
été convenu ce qui suit :


Les fabricants susnommés s’engagent à payer les prix du
tarif d’Andeville annexé au présent contrat et proposé
par l’Union Syndicale des ouvriers Tabletiers de l’Oise et déclarent
accepter les conditions qui suivent :

3o
Les patrons s’engagent à reprendre tous les ouvriers et
employés qu’ils occupaient avant la grève, et à
ne faire aucun renvoi pour faits de grèves, faits connexes et
faits syndicalistes.

Le
tarif ci-annexé sera affiché dans tous les ateliers et
bureaux par les soins des patrons.

CONDITIONS
DU TRAVAIL

La
durée du travail est fixée à dix heures par jour
au maximum.

Les
boutons doivent être comptés par trente-sept comptes.

Le
travail de la nacre franche et autres coquillages déjà
en usage avant la grève bénéficiera du tarif qui
était appliqué à Andeville comme tarif minimum.

Les
fraises au delà de six lignes continueront comme par le passé
à être fournies par les patrons.

La
durée du contrat est fixée à un an à
dater du 31 mars 1909 au 31 mars 1910.

Le
présent contrat a été élaboré sous
la médiation de M. Meunier, préfet de l’Oise, à
qui patrons et ouvriers adressent l’expression de leur
reconnaissance.

Fait
en double et de bonne foi à Méru, le 31 mars 1909.

Le secrétaire du
Syndicat patronal, M. Potelle, nous demande un exemplaire du tarif,
qui lui est remis aussitôt, en présence du préfet.
C’est pour le faire imprimer aux frais du syndicat patronal et le
distribuer à tous les ouvriers.

Tout permet de croire
que le conflit est solutionné. Les patrons ont donné
leur signature : l’un d’eux, M. Dumas, trésorier du
syndicat patronal, demande au préfet d’offrir, lui, les
cigares. Le préfet s’exécute et fait apporter une boîte
de cigares à deux sous.

Ouvriers et patrons
fument le cigare de la paix, et chacun s’en va. Non sans que nous
ayons encore une minute de plaisir. Ne voyons-nous pas le patron
Médard, qui a, sans doute, l’habitude de ne rien laisser
traîner, ratisser la boîte où il reste encore une
vingtaine de cigares, la mettre sous son bras et partir. C’est comme
ça probablement qu’on fait les bonnes maisons

Pendant toute la durée
des pourparlers, des gendarmes cernent l’hôtel de ville ;
des hussards sont dissimulés non loin de là.

Il y a foule. Plus de
2.000 personnes sont venues accompagner un nouvel exode d’enfants
partant à Persan par le train de 5 h. 50.

À
sept heures et demie, la salle Angonin est comble. Dubus, blessé
par les gendarmes à Lormaison, est acclamé président.
Il a la tête entourée de bandelettes.

Les résultats de
l’entrevue sont communiqués à l’assemblée qui
manifeste sa satisfaction. Puis Lefèvre fait d’utiles
recommandations : « Obtenir des avantages, c’est très
bien, et vous pouvez être fiers de votre victoire. Mais ça
n’est pas tout. Il faut savoir conserver ce que vous avez obtenu.
S’il venait à l’esprit de quelques patrons de vous les
retirer, il faut qu’ils se trouvent devant un bloc inattaquable. Il
faut pour cela que tout le monde soit syndiqué. »

(À
suivre.)

J.-B. Platel

P.S. :

La première partie a été publiée dans le numéro 4 de la vie Ouvrière.


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