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La vie ouvrière n°5 (5 décembre 1909)
La lutte des employés parisiens
Article mis en ligne le 24 novembre 2007

par Biais (Maximilienne)
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La grève
d’employés du Bazar de l’Hôtel de Ville a manifesté,
dès son origine, un caractère si particulier qu’il n’a
échappé à personne, et encore moins à la
direction de cet établissement de commerce. L’un des patrons,
M. Ruel, s’épanchant en interviews auxquelles la presse a
donné la publicité la plus large, disait notamment :

Une
agitation a été créée et entretenue par
le syndicat des employés affilié à la
Confédération Générale du Travail
et
ayant son siège à la Bourse du travail…


Les deux membres du syndicat s’étant présentés
pour nous imposer les conditions de la C.G.T


En refusant de nous incliner devant les ordres de la C.G.T.,
nous ne poursuivons pas notre intérêt personnel… en
agissant ainsi, nous défendons les intérêts de
tous les commerçants en général que menacent les
révolutionnaires de la rue Grange-aux-Belles
 [1].

Sur un point de fait, au
moins, M. Ruel se trompe. Car, précisément, il n’existe
encore à cette heure aucune organisation syndicale d’employés
parisiens qui soit entièrement confédérée.

Mais il est bien exact,
néanmoins, que le conflit entre les employés et la
direction du Bazar s’est développé selon les méthodes
ordinaires de la C.G.T. : mobilisation soudaine du personnel,
désertion inattendue des magasins par les employés,
tenue de meetings où chacun était appelé à
exercer sa part de contrôle et à prendre sa part de
responsabilité dans la conduite du mouvement, appel à
toutes les organisations syndicales invitées à apporter
leur concours à toutes les formes d’efforts tentés par
les employés, manifestations et démonstrations qui,
loin de se cantonner en salle closes, débordent sur la voie
publique et envahissent le terrain de travail transformé en
terrain de grève, quêtes de solidarité ouvrière,
soupes communistes, etc… et, par-dessus tout cela, la bonne humeur
de gens qui ne se sentent pas isolés dans une lutte inégale
comme s’ils combattaient seuls pour eux seuls ; c’est bien là,
en effet, l’agitation syndicaliste révolutionnaire, l’action
directe dans toute son ampleur.

Comment donc la
corporation des employés, jusqu’alors si pacifique et si
terne, en est-elle venue tout d’un coup à une notion si claire
de la lutte de classes ? Cette histoire est l’histoire même
du Syndicat des Employés de la région parisienne.

O ―

Le Syndicat des
Employés, sous sa forme statutaire actuelle, fonctionne
seulement depuis le début de la présente année.
Mais, à cette époque, il venait de se constituer par la
fusion de deux groupements dont la participation à l’action
syndicale datait de loin déjà : le Syndicat des
Employés du département de la Seine
et la
fraction de la rue de Saintonge de la Chambre Syndicale des employés
de la région parisienne
.

Le Syndicat des
Employés, à demi-confédéré par
l’affiliation à l’Union des syndicats de la Seine et siégeant
à la Bourse du travail était, par fondation même,
tout acquis à l’action directe, mais il était plus fort
de l’esprit qui animait ses adhérents que de leur nombre.
C’est en considération de ce groupement que les militants
syndicalistes avaient coutume de dire que la corporation des employés
pouvait bien fournir à la rigueur quelques éléments
actifs, mais était incapable de sortir de sa masse un effectif
sérieux de syndiqués.

En effet, les adhérents
de la Chambre Syndicale, à demi-confédérée
par l’affiliation à la Fédération nationale des
employés et installée rue de la Reynie, venaient à
cette organisation à peu près pour les mêmes
raisons qui déterminent le recrutement des sociétés
de secours mutuels. Une caisse de chômage, conçue en vue
de capitaliser des réserves, permettait à chaque
syndiqué pris individuellement de s’accommoder au moins mal
des aléas d’une situation personnelle toujours précaire.
Le conseil d’administration, transformé par le fait même
de ladite caisse en gardien à vue d’un trésor, en
arrivait à concevoir toute tentative d’action collective en
vue d’une revendication générale, comme un danger pour
les réserves, menacées d’être taries par le
chômage en masse qui pouvait résulter de tels
mouvements. Aussi a-t-on pu dire, sans presque exagérer le
paradoxe, que la Chambre Syndicale, « inactive et
rentière » [2],
constituait pour le commerce parisien la meilleure garantie contre
toute contamination syndicaliste du personnel.

Cependant, quelque
étanche que parût la cloison établie par la
Chambre Syndicale entre les employés et le reste du
prolétariat, des idées syndicalistes avaient filtré
qui se firent jour sous la forme habituelle de dissentiments où
des esprits trop superficiels ou trop habiles disaient ne voir que
des questions de personnes. Une cassure s’en étant suivie, un
fort contingent des meilleurs militants émigraient rue de
Saintonge, d’où après s’être provisoirement
constitués en un groupement isolé, ils s’engageaient
avec le syndicat des employés dans une procédure de
fusion.

Rien ne précise
mieux le caractère de cette fusion que les paroles mêmes
échangées lors de la première réunion du
comité d’entente :


Nous venons, avait dit, l’un des délégués de la
fraction Saintonge, pour échapper à la dictature de
quelques dirigeants de la Chambre Syndicale et à leur
modérantisme.


De vos paroles, avaient répondu les délégués
du Syndicat, il ressort que vous sortez d’une organisation qui s’est
désagrégée faute de tendances syndicalistes
suffisantes. Nous n’avons en vue qu’une seule chose. Dans le
département de la Seine, il n’y a aucune force à
opposer au patronat : tout notre syndicat pense qu’il faut
constituer cette force….

Nous
vous apportons nos statuts, notre situation à l’Union des
syndicats de la Seine, nos années de lutte, nos habitudes de
propagande, joignez-y votre nombre…

Nous
vous offrons une fusion sans condition, prélude d’une fusion
générale des organisations d’employés qui
assurera l’unité d’action nécessaire au triomphe de nos
intérêts corporatifs… [3]

La fusion accomplie sur
ces bases, il s’ensuivit, dans le fonctionnement et la mise au point
du nouveau Syndicat des Employés de la région
parisienne
, une courte période de tâtonnements,
d’ailleurs prévue de part et d’autre. Alors que les nécessités
d’un effort commun n’avaient pas encore établi l’unité
de méthode sans laquelle l’unité administrative n’est
rien, il semblait bien qu’il dût y avoir dans le syndicat deux
tendances, l’une plus réformiste, l’autre plus
révolutionnaire. Ces deux tendances, en tout cas, s’opposaient
dans le conseil d’administration et neutralisaient dans une certaine
mesure l’action d’administrateurs tous également désireux
de ne pas tendre trop brusquement les ressorts d’une organisation à
ses débuts. C’est pourquoi le Syndicat lui-même, tout
entier, par la décision de l’ensemble de ses membres,
convoqués en assemblée générale à
la date du 17 mars dernier, était invité à
délibérer sur les règles d’action dont il
désirait voir son conseil s’inspirer. Le résultat de la
délibération fut le vote, à la presque
unanimité, de l’ordre du jour suivant :

Les
membres du Syndicat des Employés de la région
parisienne réunis en assemblée générale ;

Considérant
que l’intervention des pouvoirs publics ne peut se manifester
qu’en faveur de la classe bourgeoise dont ils servent les intérêts
 ;

Reconnaissent
que seule l’ACTION DIRECTE, c’est-à-dire L’ACTION EXERCÉE
DIRECTEMENT CONTRE LE PATRONAT, peut être utile et efficace.

O ―

L’ordre du jour si net
du 17 mars marque le début d’une agitation syndicaliste dont
la grève du Bazar de l’Hôtel de Ville vient de montrer
le développement.

Tout d’abord le Syndicat
agit aussitôt sur lui-même par la plus sage des
décisions. Les instances des camarades de la rue de Saintonge
avaient fait tolérer le maintien provisoire du principe d’une
caisse de chômage pour laquelle ses avocats d’office,
eux-mêmes, n’éprouvaient aucune sympathie :
« simple tactique de transition, disaient-ils, aux membres
de l’ancien Syndicat, dont nous appelons nous-mêmes une
modification prochaine en vue de laquelle nous collaborerons avec
vous ».

L’assemblée
générale du 15 juillet estima que le recrutement
syndical devait s’opérer en vue d’autres perspectives que
celle de quelque faible secours éventuel. La caisse de chômage
disparut. Le principe de l’indemnité au syndiqué fut
maintenu et assuré par d’autres moyens moins dangereux. L’idée
financière du Syndicat fut que s’il est utile et même
nécessaire de se constituer une réserve en temps
ordinaire, cette réserve n’a pas d’autre but que de s’épuiser
à chaque occasion de lutte.

La première
action extérieure du Syndicat fut exercée à la
Samaritaine, où le refus concerté de tous les
beefsteaks servis à déjeuner et la demande unanime
d’œufs à la coque eurent pour effet de faire transformer
aussitôt le régime de la nourriture.

Peu après, dans
la Banque, le repos de l’après-midi du samedi était
obtenu par le personnel pendant la période des vacances, et
les dirigeants des grands établissements financiers, prenant
les devants, invitaient leurs employés à rédiger
le cahier de leurs desiderata.

Et le flot d’adhésions
montait toujours. En moins de six mois, le Syndicat des Employés
avait doublé ses effectifs : preuve certaine que cette
corporation avait déjà, dans son ensemble, dépassé
le stade de mutualisme où l’influence de la Chambre Syndicale
eût tendu à la maintenir.

C’est ainsi que la
vitalité du nouveau Syndicat et ses succès précédents
engagèrent le personnel du Bazar de l’Hôtel de Ville à
venir lui demander de prendre en mains une nouvelle campagne qui
allait leur être imposée par le mauvais vouloir
patronal.

Déjà, au
début de l’année, le Syndicat avait organisé, à
la Bourse du travail, quelques réunions destinées à
faire avancer les heures de fermeture du Bazar. Mais la jeune
organisation, que n’était pas encore venu mettre au point
l’ordre du jour d’action directe du 17 mars, s’était contentée
de favoriser ce mouvement sans en prendre la tête et avait cru
devoir accepter, dans un esprit de ménagement, que ses
adhérents agissent par voie de pétition auprès
de la direction qui déclarait ne pas vouloir entendre parler
du syndicat. C’est ainsi qu’avait été obtenu un
résultat, mais, spécifiait bien la direction, « à
titre d’essai ». L’événement prenait, en
somme, les apparences extérieures d’un acte de bienveillance
patronale.

Il avait plu à la
direction du Bazar de faire avancer le moment de la fermeture en
janvier. Il lui plut en novembre de décider qu’elle allait
revenir aux anciennes heures. C’était normal, puisqu’il
s’agissait d’une faveur octroyée par des supérieurs à
des subordonnés et non d’une convention conclue entre égaux,
ceux-ci forts de leur situation de capitalistes, ceux-là forts
de l’organisation syndicale dûment qualifiée pour les
représenter.

On connaît ce qui
s’ensuivit : la décision des patrons du Bazar portée
à la connaissance de leurs salariés, avec l’annonce
qu’elle deviendrait effective à la date du 2 novembre ;
une démarche de délégués du Syndicat à
qui M. Ruel déclara que sa situation commerciale ne lui
permettait pas de maintenir plus longtemps la concession faite en
janvier ; un appel de l’Union des Syndicats de la Seine à
toute la classe ouvrière parisienne, invitée à
appuyer les manifestations organisées contre la direction du
Bazar par les employés ; la manœuvre d’intimidation de
M. Ruel menaçant de congédiement immédiat tous
ceux qui quitteraient leurs rayons avant l’heure prescrite ; et
soudain le flot de protestataires se répandant dans les
magasins, les employés désertant leurs rayons pour se
rendre à la Bourse du travail et y délibérer, le
Bazar en hâte fermé avant l’heure prescrite ; le
lendemain, des avis de révocation signifiés à la
meilleure partie du personnel, et en réponse la déclaration
immédiate de grève.

Avec quel ton de
triomphe anticipé M. Ruel signala-t-il d’abord à la
presse qu’en somme la cessation de travail n’était devenue
effective que pour un dixième environ de son personnel. Il
s’imaginait déjà maître de la situation, se
dérobait à la proposition d’arbitrage émané
du juge de paix du IVe arrondissement, sous le prétexte
que la proportion insuffisante de grévistes ne lui permettait
pas de considérer qu’il y eût entre ses salariés
et lui un « différend d’ordre collectif » [4],
et, peu après, laissait entrevoir pour quelque date
indéterminée quelques mesures de clémence envers
quelques meneurs… [5]
Or, c’était bien là tout ce qui pouvait résulter
de leur mouvement si les grévistes n’eussent fait que recourir
aux mesures conciliatrices chères aux plus faibles.

Mais les grévistes
ont eu confiance dans leur force d’organisation syndicale, ils s’en
sont remis à elle du soin, non pas seulement de fortifier la
résistance, mais d’accentuer l’offensive, et, de ce seul fait,
le Bazar s’est trouvé dans l’obligation de fermer tous les
soirs bien avant l’heure désirée par sa direction et
même bien avant l’heure demandée par les employés,
et ceci aura duré aussi longtemps que les grévistes
l’auront voulu.

O ―

Le plus important
résultat de cette grève et le résultat le plus
inattendu pour les employés eux-mêmes a été
cette démonstration par le fait, que la méthode
d’action directe s’offre aux salariés du commerce non pas
seulement avec les avantages ordinaires qu’on connaissait déjà
par ailleurs, mais avec des avantages spécifiques inconnus aux
salariés de l’industrie.

L’industriel, en effet,
lorsque les circonstances ne lui permettent pas de pourvoir aux
défections des grévistes par un personnel de fortune,
peut généralement, sans trop grand dommage, interrompre
sa production. Il possède des stocks dont l’écoulement
immédiat servira à parer aux commandes urgentes.
L’entente avec les usines similaires lui permettra de maintenir ses
approvisionnements en rapport avec les besoins prévus de sa
vente ordinaire. D’une partie de sa clientèle, d’ailleurs,
acheteurs en gros hostiles comme lui aux revendications ouvrières
et prêts à tout pour les faire échouer, il
obtiendra des délais de livraison. Sans parler des cas où,
embarrassé des excès de sa production, la grève
lui apparaît comme une bonne occasion de ne pas prendre à
sa charge les responsabilités d’un lock-out.

Chez le commerçant,
au contraire, et surtout chez le commerçant de détail,
remplacer tout d’un coup une forte proportion du personnel ordinaire
par des nouveaux venus, créerait un gâchis tel que la
fermeture du magasin n’apparaît guère pire.

Or, la fermeture du
magasin, l’interruption de la vente, même pour un court temps,
est la chose la plus impossible. Encore lorsque la province restait
tributaire de Paris et représentait une part notable des
achats, y avait-il là quelque faculté de retarder les
expéditions. Mais, aujourd’hui, les grands magasins s’élèvent
partout, Paris approvisionne surtout Paris, et ne pas être à
la disposition de la clientèle quotidienne, n’est-ce pas
envoyer cette clientèle ailleurs, au grand magasin d’en face ?
Reviendra-t-elle ? Supposons-le. Ce sera alors pour trouver des
rayons garnis de marchandises d’avant la crise, défraîchies,
vieillies, démodées, et partir en hâte, pour de
bon cette fois.

Et notons bien que sans
aller jusqu’à l’extrême mesure de la grève,
lorsque la cessation de travail n’est pas assez généralisée
pour provoquer une solution immédiate du conflit, le simple
projet d’une manifestation hostile dans un grand magasin, si une
publicité suffisante entoure les préparatifs de cette
démonstration, aura pour effet d’écarter, ce jour-là
du moins, une masse d’acheteuses, peut-être assez indifférentes
au sort de l’employé qui les sert, mais désireuses
d’éviter une manifestation. — D’ailleurs il est aussi une
clientèle par définition hostile à la classe
patronale : celle qu’agglomère dans ses groupements
l’organisation. syndicale et pour qui l’indication de boycotter telle
ou telle maison ne saurait rester lettre morte. Les craintes d’une
partie de la clientèle et l’hostilité de l’autre
partie, deux risques à la fois contradictoires et
complémentaires ; le Bazar de l’Hôtel de Ville aura
appris, à ses dépens, ce qu’il en coûte de les
provoquer.

Et ce n’est pas tout.
Car l’ouvrier, si intelligent soit-il, arrive mal à connaître
la complexité des rouages de la production usinière.
Certaines parties. de l’organisation technique lui échappent
et les « prolétaires » d’un ordre
spécial qui, à titre d’ingénieurs, s’en
acquittent, ne sentent guère la solidarité toute
théorique que leur situation de salariés établit
avec les autres travailleurs. De même, les conditions du marché
d’achat des matières premières et du marché
d’écoulement des produits fabriqués constituent des
facteurs que la production capitaliste préfère tenir,
pour l’ouvrier, à l’état de mystère.

Dans le commerce, rien
de tel. Là, rien ne sépare les deux opérations
de l’achat et de la vente, en réalité si connexes qu’en
effectuant l’une l’employé acquiert quelque compétence
en l’autre et que, par le seul effet de l’expérience
progressive, le plus petit vendeur pourrait normalement s’élever
jusqu’aux fonctions du chef de rayon dont l’achat est le rôle
principal.

Rien n’est, à cet
égard, suggestif comme le numéro spécial de la
Tribune des Employés, que le Syndicat a fait tirer
précisément à l’occasion de la grève du
Bazar et qu’ont entièrement rédigé les grévistes
eux-mêmes.

« Vous
prétendez, disent-ils en substance à M. Ruel, que votre
chiffre d’affaires aurait baissé parce que votre maison n’est
pas restée ouverte après une certaine heure. Voici les
preuves du contraire. Votre vente baissait auparavant déjà
d’abord par suite de raisons d’ordre général qui
tiennent à la création des grands magasins de province.
L’article « nouveauté » est
particulièrement atteint avec la mode des robes plates
rénovées du style empire qui consomment peu d’étoffe.
Les autres subissent comme vous cette répercussion
commerciale ; ils y parent grâce aux perfectionnements
incessants de leurs méthodes. Vous êtes routiniers et en
retard sur vos concurrents. Vous avez effectué tel achat
disproportionné, vous vous êtes encombré de tout
un assortiment maladroit, telle catégorie de marchandises non
soldée à temps est devenue invendable, voici une liste
d’objets de vente à la fois rémunératrice et
assurée que l’on trouve partout ailleurs que chez vous. Alors
que pour tout le monde les affaires sont les affaires, vous vous
fournissez, pour des raisons d’ordre personnel, chez tel ou tel, qui,
assuré ainsi d’un écoulement de ses produits, quels
qu’ils soient, se dispense de perfectionner sa fabrication… Et tout
ceci n’existe pas de façon uniforme à travers tout
votre magasin, mais seulement là où l’incapacité
du haut personnel dirigeant se donne librement carrière…
Comme patron, vous ne savez pas votre métier, la clientèle
vous délaisse, vous n’y voyez d’autre remède que dans
une prolongation des heures d’ouverture, procédé de
concurrence déloyale, en somme, vis-à-vis des maisons
similaires et par lequel s’étale votre incapacité
commerciale. Il ne nous plaît pas, à nous employés,
d’en subir le contre-coup, et notre intérêt, dans cette
affaire, c’est aussi l’intérêt de votre clientèle
et, par suite, votre propre intérêt. Laissez donc la
direction technique du Bazar à ceux qui en seront capables et
faites seulement votre métier d’actionnaire qui n’est pas en
cause pour le moment. »

Ainsi ont conclu les
employés du Bazar, et quiconque a lu le numéro spécial
de la Tribune des Employés est obligé, par
l’évidence des faits accumulés, de conclure avec eux.
Voici donc les pratiques commerciales de M. Ruel discréditées
et celui-ci contraint, pour le plus grand profit de sa maison, de
changer de méthode. Mais quelle grève d’ouvriers eût
offert ce spectacle ?

Sans doute, il arrive
que des militants de la C.G.T., habitués, par leur fonction, à
la notion des réalités générales,
rapportent d’un séjour parmi les camarades en lutte, de
substantielles analyses d’une industrie déterminée.
Mais, ici, ce sont les camarades en lutte, eux-mêmes, qui ont
pu, tout de suite, mettre à nu le fonctionnement d’une grande
maison commerciale.

On aperçoit les
conséquences immédiates d’un tel exemple et quel état
d’esprit nouveau il va permettre de créer dans la corporation
des employés. C’est que, si les conditions d’ensemble de la
production industrielle font apparaître à l’ouvrier
comme encore lointaine l’échéance de « la
lutte à mener pour la disparition du salariat et du
patronat » [6],
cette échéance, au contraire, apparaît à
tout employé amené à envisager les conditions
d’ensemble de l’organisation commerciale comme très proche et,
pour ainsi dire, à la portée de sa main.

Voilà des leçons
d’expérience qui valaient bien une grève d’action
directe, sans doute.

O ―

Est-ce donc à
dire que la grève du Bazar ait été, en chacune
de ses parties, une grève modèle et comme le prototype
de toute l’action syndicaliste future chez les employés ?
À la regarder d’un
peu près dans le détail de son déroulement
journalier, on découvre bien, à la vérité,
quelques erreurs.

Il est fâcheux que
le zèle individuel de quelques militants ait failli introduire
dans le conflit certaines interventions d’ordre plutôt
politique qu’économique et du caractère le plus
discutable… Comment ne pas regretter aussi que le mouvement ait
semblé, à ses débuts, perdre de son caractère
uniquement professionnel qui ralliait tout le monde et se compliquer
d’une question confessionnelle répercutée jusque dans
la presse amie [7]
et particulièrement propre à diviser le personnel
contre lui-même… Également
faut-il signaler l’acte de ceux qui, venus voter la grève, ne
l’ont pas faite, et qualifier sévèrement cette
conduite, explicable pourtant de la part de camarades, qui trop
récemment en contact avec l’esprit de discipline syndicaliste
arrivaient à douter d’eux-mêmes parce qu’ils ne se
croyaient pas assez sûrs des autres.

Tout ceci n’est pas
autre chose que le poids mort des anciens errements pratiqués
à la Chambre Syndicale, et il serait à peine utile d’en
avoir dit un mot s’il n’y avait à relever au passif de cette
organisation une part plus précise de responsabilité
tout au plus atténuée par sa correction d’attitude
ultérieure. Car, enfin, si la Chambre Syndicale désapprouvait,
comme de juste, un mouvement dont elle n’était point la tête
et qui se développait selon des méthodes en lesquelles
elle n’a mis aucune de ses complaisances, si elle avait, par suite,
le droit de conseiller et de déconseiller à son gré
ses adhérents, comment a-t-elle pu croire qu’entre la
manifestation du 2 novembre et la déclaration de grève
du lendemain soir, alors qu’une centaine de camarades étaient
déjà avisés de leur révocation, elle
pouvait laisser rendre publique par la voie de la presse [8]
sa désapprobation de ce qui s’était fait et de ce qui
allait s’ensuivre ?

À
quoi tout cela a-t-il servi ? Si certains militants ont pu, à
certaines heures du début, se croire un peu désemparés,
les nécessités mêmes du conflit engagé les
ont vite remis dans la bonne route. L’action directe s’est trouvée,
en fin de compte, ressaisir même ceux auxquels elle
apparaissait d’abord comme une gêneuse. Ce ne sont pas
seulement des employés restés jusque-là isolés
que la grève du Bazar a déterminés à
accourir en masse au syndicat des employés. Laissés à
eux-mêmes par leur organisation, ne s’est-il pas trouvé
aussi un certain nombre de membres de la Chambre Syndicale qui sont
tout simplement venus grossir les effectifs du seul groupement qui
agissait ?

Ainsi le Syndicat des
Employés de la région parisienne se présente
désormais, aux membres de cette corporation, comme leur centre
normal d’organisation et d’action syndicalistes.

O ―

Au terme de ces
événements, le contraste apparaît désormais
tout à fait inadmissible entre la situation orale acquise par
le Syndicat des Employés et une situation statutaire qui, le
reliant à son Union locale de Syndicats, mais non à sa
Fédération nationale, le maintient à moitié
hors de l’organisation confédérale. Il ne serait pas
possible que la C.G.T. laissât plus longtemps comme en marge
une corporation pénétrée de son esprit,
pratiquant ses méthodes, qui réclame son plein
rattachement à l’organisme central de la classe ouvrière.

Mais comme la Fédération
nationale des employés ne saurait reconnaître d’autre
groupement corporatif parisien que la Chambre Syndicale qui relève
déjà d’elle, la possibilité d’appartenir à
la C.G.T. régulièrement et selon la lettre de ses
statuts [9],
se présente donc simultanément à la Chambre
Syndicale et au syndicat sous la forme d’une nécessité
d’entente en vue de leur fusion en un groupement unique auquel chaque
composante apporterait sa part acquise d’affiliation confédérale.

Cette solution, le jeune
Syndicat, uniquement soucieux de la coordination indispensable à
la corporation parisienne des employés, a fait le nécessaire
pour la provoquer. Plus occupée, semble-t-il, d’un souci de
conservation de sa personnalité vieillotte, l’ancienne Chambre
Syndicale s’en était, jusqu’à ce jour, détournée.

Au 15 août
dernier, la question était portée par un appel du
Syndicat devant le Congrès de la Fédération
nationale des employés qui se tenait à Marseille.
L’influence de la Chambre Syndicale, toute puissante dans la
Fédération, fit émettre cet ordre du jour
étrange qui, à une demande uniquement inspirée
des intérêts d’une corporation [10],
n’opposait en réponse que le souvenir attardé de
vieilles querelles de personnes [11].

Le
Congrès, considérant que la Chambre Syndicale des
employés de la région parisienne a toujours été
et est restée l’organe régulier, normal et efficace de
la défense des intérêts des employés de la
région parisienne ;

Invite
les camarades dissidents à y reprendre leur place de combat et
à lui adresser une demande individuelle d’adhésion.

Comme si le Syndicat des
Employés, collectivité nouvelle comptant alors déjà
quinze cents cotisants pouvait envisager même l’hypothèse
de sa disparition par voie de résorptions individuelles dans
une organisation différente dont quatre cent dix seulement de
ses membres, à peine le quart, étaient sortis. En
vérité l’ordre du jour du Congrès de Marseille,
qui aurait voulu être dédaigneux, n’était que
sot.

La grève du Bazar
semble avoir enfin fait entrevoir à la Chambre Syndicale quels
inconvénients pourrait présenter pour elle son
obstination dans une telle fin de non recevoir. L’unité
d’organisation syndicale qui apparut toujours nécessaire aux
adhérents du Syndicat, apparaît maintenant comme
désirable à la plus grosse part des adhérents de
la Chambre Syndicale. Si certaines résistances constituaient
un obstacle insurmontable, il n’est pas impossible que cette unité
d’action, faute de pouvoir se réaliser avec la Chambre
Syndicale, se réalisât contre elle — et ceci a été
compris.

Aussi est-ce une
attitude nouvelle qu’ont adoptée les administrateurs de la
Chambre Syndicale en répondant enfin, ces jours derniers, à
l’initiative du Comité Confédéral devant qui le
Syndicat avait fait le nécessaire pour que la question fût
évoquée par le soin de l’Union des Syndicats de la
Seine. Il s’en est suivi, entre délégués des
deux organisations, des explications d’un caractère plutôt
rétrospectif sans doute. Mais ce qui importe, c’est que les
délégués de la Chambre Syndicale, tout comme le
délégué de la Fédération
nationale, ont déclaré accepter l’ordre du jour
confédéral invitant les deux groupements à
réaliser la fusion et leur proposant de désigner une
commission confédérale d’arbitrage « qui
devra faire tous ses efforts pour atteindre le résultat
désiré » [12].

Sortira-t-il de là
quelque comité de fusion ?

À
un tel comité, le Syndicat des Employés est toujours
prêt à envoyer des délégués
mandatés dans le sens de l’ordre du jour voté le 5 juin
1908 comme base des travaux du Comité d’entente qui réalisa
la fusion partielle qu’il s’agit de compléter aujourd’hui :

« Les
délégués… réunis… pour examiner la
possibilité d’une fusion… adoptent à l’unanimité
le principe d’une fusion immédiate et sans condition, destinée
à amener une fusion générale des
organisations d’employés de la région parisienne qui
assurera l’unité d’action nécessaire au succès
de leurs revendications corporatives. »

Maxililienne Biais

Notes :

[1 L’Éclair, 12 novembre.

[2 La Tribune des Employés, août 1909.

[3Comité d’Entente. Séance du 5 juin 1908.

[4 L’Éclair, 14 novembre.

[5 Le Petit Parisien, 24 novembre.

[6Statuts de la C. G. T., article 1er, § 2. — Le § 4 de l’article des statuts du Syndicat des Employés développe en termes équivalents un sens identique.

[7 L’Humanité, 10 novembre.

[8 Le Temps, 4 novembre (ce journal qui paraît dans l’après-midi porte la date du lendemain).

[9Statuts de la C. G. T., article 3.

[10Voir le texte de cet appel dans le numéro de septembre de la Tribune des Employés.

[11Voir notamment ; le compte rendu du Socialisme, 4 septembre 1909.

[12Séance du Comité Confédéral du 19 novembre 1909.


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