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Noir & Rouge n°2, été 1956
Les prolétaires n’ont pas de patrie
Article mis en ligne le 8 février 2007
dernière modification le 13 février 2007

par Lagant (Christian)
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Dans notre dernier (et premier) numéro, nous avons publié deux textes du mouvement syndicaliste libertaire suédois, la S.A.C. (Sveriges Arbetares Centralorganisation) concernant : 1) le problème de la nationalisation d’une entreprise, 2) la position de nos camarades face à la guerre.

Si nous revenons sur le premier de ces problèmes dans notre no2, le cas de la S.A.C. face à un conflit international nous semble également justifier la parution d’une étude plus approfondie sur un sujet dont l’actualité peut devenir brûlante d’un instant à l’autre, et ce, malgré les toasts amicaux d’un Khrouchtchev ou le bon sourire d’un Eisenhower…

Il va sans dire que le point de vue des camarades de Suède a suscité maintes réactions et discussions dans les milieux libertaires. En deux mots, rappelons celui-ci :

  1. La S.A.C. a toujours lutté pour la cause de la paix. En cas de guerre ou de menace de guerre entre deux pays démocratiques, la S.A.C. se battra pour exiger des négociations. Si échec de celles-ci, la S.A.C. recommande l’action directe des masses des pays antagonistes contre leurs propres gouvernements.
  2. Au cas d’un conflit entre une démocratie et une dictature (fascisme, bolchevisme, etc.) la S.A.C. se range aux côtés de la démocratie, sans toutefois opter pour une notion de « Patrie » quelconque. La S.A.C. Choisit simplement la démocratie comme un moindre mal.

Nous ne pensons pas avoir déformé la pensée des camarades en rappelant aussi succinctement leur position. En affirmant ici la nôtre nous ne pensons pas plus trancher définitivement la question car s’il est relativement facile d’exprimer des principes généraux, combien d’entre nous peuvent dire avec certitude ce qu’ils feront au moment du suprême choix ? N’importe, le mérite des camarades de S.A.C. sera d’avoir ouvert un dialogue en précisant très nettement une position avec laquelle les libertaires de nombreux pays risquent d’être en désaccord.

C’est le cas des G.A.A.R., par exemple, et nous exprimions déjà notre opposition au texte de S.A.C. en écrivant dernièrement :

« Le texte tend à préparer « L’Union Sacréé avant même le déclenchement d’un conflit. Récemment une dépêche d’agence annonçait que selon un sondage d’opinion effectué en Suède, environ 80 % de la population était prêt à défendre le pays en cas d’attaque. Il est donc pour le moins étonnant pour nous de voir le syndicalisme libertaire ne pas se ranger parmi les 20 % qui, par conséquent, « ne marchent pas ».

En effet, comment ne pas se sentir étonnés, pour ne pas dire plus, du choix de libertaires en faveur de la « démocratie » en fait du capitalisme. Oui, bien sur, nous entendons bien que la S.A.C. fait abstraction de toute idée de « patrie », de toute idée de défense d’un territoire déterminé prend sans « hésiter le parti de la démocratie contre la dictature » mais le résultat est là et toutes les précisions et justifications rassurantes pour notre concept internationaliste n’y changeront rien. Et d’abord, qu’entendent nos camarades par « démocratie » ? Le droit de se réunir dans une arrière-salle de café pour discuter politique alors que la réciproque est interdite dans les pays dits du Rideau de Fer ? Que le droit de réunion, de parole, de publication soit plus grand dans nos « démocratie », d’accord, nous serions stupides de le nier (encore que ces droits élémentaires en démocratiques s’amenuisent de jour en jour, voir la situation en France par exemple) mais c’est là que commence précisément la méprise. Oui, pour un certain nombre de camarades libertaires, constater cette différence entre les régimes capitalistes et bureaucratiques équivaut à « choisir » le moindre mal. Toute une partie de notre optique se trouve faussée par un dilemme erroné, par une formulation archi-boiteuse : « Choisirai-je la peste ou le choléra ? » alors qu’il-serait peut-être plus logique d’essayer de ne pas être malade.

Il y a quelques années, un certain nombre d’entre nous contribuèrent au lancement d’une campagne en faveur du 3e front. Qu’entendions-nous par là ? Simplement qu’il était temps d’essayer de démystifier les travailleurs et qu’à la notion d’un choix-suicide inéluctable entre les blocs russes et américains, existait un 3e front de combat commun, celui des exploités. Sans doute, notre formule n’était-elle pas parfaite car elle fut maintes fois diversement interprétée. Toutefois, les G.A.A.R. n’en ont pas abandonné l’esprit s’ils en sont légèrement changé la forme. Ils Constatent en effet le partage du monde en 2 blocs antagonistes, l’impossibilité pour des révolutionnaires de s’inféoder à l’un ou l’autre de ces blocs, ni de les soutenir. Le seul terrain de lutte est celui des classes, laquelle est menée sur le front international et prolétarien, (extrait d’une résolution sur la guerre adoptée au premier congrès des G.A.A.R.).

Certes, on nous répondra qu’il s’agit de quelques mots et que la réalité est plus simple. En effet, il est très simple de prendre le fusil en cas de guerre pour défendre la démocratie contre la dictature. Il est par contre bien plus compliqué d’essayer de ne pas se conduire en valets des ÉTATS où nous vivons, que quels qu’ils soient (puisqu’il n’existe pas encore de pays en régime libertaire, à ce que nous sachions) et cette deuxième attitude est évidemment en relation direct. avec les « grands mots » cites plus haut.

Nous nous méfions des « Unions sacrées » et la défense d’un régime du moindre mal fit sombrer maints révolutionnaires dans un militarisme aux étranges sous-jacences, y compris Kropotkine et Jean Grave au début de le « Grande Guerre » (sic) et en 1939 le danger hitlérien pouvait également être une justification à prendre les armes et la livrée kaki pour défendre la « démocratie ». On nous permettra de dire qu’envisager le problème sous cet angle est bien primaire pour des libertaires car avant les effets, il faut voir les causes et nous ne croyons pas que les camarades qui partirent en 1936 en Espagne pour se battre dans la colonne Durutti furent moins antifascistes que les troupes gouvernementales se battant pour une république « démocratique ». Si les camarades de S.A.C envisagent, l’antifascisme en Espagne selon cette optique, nous sommes évidemment d’accord. Quant à l’hitlérisme et pour prendre la situation en France, certains ont lutté dans les maquis sans pour cela s’engager chez Leclerc ou dans les F.F.L., en essayant de donner à leur combat le maximum de caractère de classe. Il est vrai que sur ce dernier point, les étatistes que sont les trotskistes donnèrent souvent la leçon aux anarchistes, mais cela est une autre histoire sur laquelle nous espérons revenir plus en détail.

En résumé, il ressort de ces différentes observations que nous sommes en désaccord avec la position des camarades de S.A.C. Nous aimerions que le dialogue se poursuive et s’élargisse, l’enjeu en est suffisamment grave.

Christian


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