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L’Unique n°8 (mars 1946)
Correspondance : à propos de Han Ryner
Article mis en ligne le 7 décembre 2007

par Arjan (Albert)
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Il me semble qu’il y a lieu de revenir sur la réunion du 30 décembre dernier. Selon moi, Louis Simon, en entrant dans le vif du sujet, c’est-à-dire en exposant ce qu’il y avait de plus élevé dans la philosophie rynérienne, dont seuls les familiers et les fidèles de cette philosophie pouvaient goûter les nuances et les subtilités, Louis Simon, dis-je, a oublié que dans l’assistance pouvaient se trouver de nouveaux venus ignorant tout de l’auteur des Voyages de Psychodore, lesquels ont été amenés à l’imaginer sous les espèces d’un grand prêtre d’une secte ésotérique, confinée aux seuls initiés.

Cela m’a rappelé certain après-midi dominical à l’École des Hautes Études, présidé par Rosny ainé, où un jeune homme, doué d’une éloquence verbeuse et obscure, fit un éloge tellement déplacé de Han Ryner que celui-ci, qui était toute clarté, en le remerciant et en s’adressant aux auditeurs, ne put s’empêcher de leur faire remarquer que cet excellent jeune homme lui attribuait des pensées nées dans son imagination et auxquelles, lui, Han Ryner, n’avait jamais songé.

Il me semble qu’il aurait fallu procéder méthodiquement, fournir des détails biographiques, inviter Georgette Ryner, qui se trouvait dans la salle, à prendre part à la réunion. Il m’a paru que Louis Simon s’écartait de la pensée rynérienne en ne montrant pas la tolérance que celui dont il se réclame aurait manifestée en présence des contradictions soulevées par son exposé.

Pendant plus de vingt ans j’ai suivi Han Ryner, je l’ai entendu au cours d’innombrables controverses. Il n’a jamais interrompu l’exposé d’un seul des participants à ces controverses, répondant toujours courtoisement aux objections qui pouvaient lui être faites et sans qu’on puisse jamais déceler chez lui le moindre signe d’impatience.

On a prétendu que Han Ryner n’avait rien apporté de positif. Sans doute, ceux qui ont besoin de directeur de conscience ne trouveront pas dans son œuvre une panacée universelle, une réponse à toutes les questions qui les embarrassent, comme ou trouve dans Brillat-Savarin une recette culinaire. Mais à toutes les interrogations, Han Ryner a répondu par « Vis harmonieusement » et pour vivre harmonieusement, il faut se connaître et c’est là la règle suprême de la sagesse rynérienne, qui n’est pas codifiée, qui ignore les règlements, le consacré, les tabous.

Une vie harmonieuse, c’est une vie mouvante, dynamique, intense, ardente, toujours en perpétuelle retouche, au diapason du la du moment.

La vie harmonieuse d’aujourd’hui différe de la vie harmonieuse d’hier comme elle ne ressemble pas à la vie harmonieuse de demain. Rien n’est absolu, mais tout doit tendre vers le relatif absolu. Se connaître égale vie harmonieuse ; mais on ne possède cette vie harmonieuse qu’au prix de mille efforts qui coûtent. C’est une rude ascension vers la conquête de soi-même.

Han Ryner fut un Sage authentique. Mais en même temps Sage et Homme. C’est bien à son activité que peut s’appliquer la maxime célèbre : rien de ce qui est humain ne lui était étranger. Il nous apparaît comme le type du véritable humaniste par sa vaste culture, sa philosophie souriante, son pacifisme irréductible, sa bonté. Beaucoup de penseurs l’ont ignoré de son vivant, grâce au silence fait autour de son oeuvre, il a payé le prix que paient tous ceux qui ne veulent pas se prosterner devant les idoles du jour.

Han Ryner m’apparaît comme un maître : net, clair, concis. Il me semble atteindre son apogée dans le dialogue philosophique. Je citerai Les Véritables Entretiens de Socrate, le Cinquième Évangile, les Paraboles Cyniques, les Dialogues du Mariage philosophique.

Il est évident que tout n’est pas de la même veine dans l’oeuvre de Han Ryner. Certaines parties de cette œuvre sont plus accessibles au grand nombre et présentent un intérêt moindre. On peut même distinguer plusieurs stades dans l’œuvre han rynérienne : stade cynique avec Le Père Diogène, stade stoïcien avec Le Sphynx Rouge etc., etc.

En résumé, selon moi, Han Ryner a accompli la pensée socratique, non en retranchant, mais en y ajoutant, en la complétant par le « Vis harmonieusement ». Vis harmonieusement à ta nature, aux lois naturelles, c’est-à-dire aux lois écrites, partout où tu te trouves, en n’écoutant que ta conscience, qu’elle soit d’accord ou non avec la loi écrite, dans la cité ou hors de la cité. La vie harmonieuse n’accepte pas l’attentat à la vie du prochain. Plutôt que de renoncer à vivre harmonieusement, plutôt que de se soumettre à une existence de servitude, de bassesse, à une existence infâme, le sage préférera librement, et joyeusement, se libérer par une fin anticipée. À la volonté de puissance nietzschéenne, Han Ryner oppose la volonté d’harmonie.

Voila « l’enseignement » de Han Ryner. Être fort, sans être harmonieux, c’est être maître ou esclave, selon les circonstances. Être harmonieux, c’est n’être ni maître ni esclave, mais un homme, selon la pleine mesure, comme dirait Montaigne.

Et de tout cela, j’aurais souhaité qu’il fût davantage question au cours de cette après-midi du 30 décembre.

Albert Arjan


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