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La Revue Anarchiste n°2 (janvier 1930)
Côté des dames
Article mis en ligne le 26 novembre 2007

par Maximilienne
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— Vous
devriez, m’a-t-on dit, écrire pour les femmes, vous qui êtes
une femme.

Il
y a donc une façon spéciale d’écrire pour les
femmes ? Hélas, oui !

On
écrit pour les femmes avec une plume dorée, sur du
papier azur ou mauve, en un français spécial, sans
vigueur et sans consistance, où les mots semblent enduits de
brillantine et de pommade rosat.

Et
comme écrire, au sens littéraire du mot, ne peut
guère être que décrire ou sa pensée ou
l’univers, on a un univers et une pensée arrangés,
fabriqués, montés comme une féerie, ad
usum Delphinœ
.

Depuis
le pauvre vieux raté du journalisme qui, sous le riant
pseudonyme de « Monique de Crèvecœur » ou de « Tante
Arsinœ » dispense aux midinettes et aux petites bourgeoises
leur pâture intellectuelle dans les colonnes des journaux de
mode, jusqu’à l’académicien tout de vert orné
qui pond chez l’éditeur favori des douairières,
d’aristocratiques romans, tous obéissent aux règles
qui, pour n’avoir point été prescrites par Albalat en
son docte Art d’Ecrire, n’en sont pas moins impérieuses — et
respectées.

En
cette langue singulière, en ce Parafrançais subtilement
déformé, une femme qui a procrée est non
seulement une « maman », mais une « petite maman »,
même si elle a quarante ans passés, un mètre 80
de haut et un soupçon de moustache. Un être humain en
bas âge est non seulement un « bébé »,
mais une « poupée », une « mignonne poupée ».

Un
taudis malsain est un « intérieur », et une guenon,
une « aimable lectrice ».

Faite
de suppressions et de conventions, tacites plutôt que
d’affirmations, elle aboutit, cette langue, à créer un
surprenant ensemble d’erreurs dans lequel les femmes amies (de par
leur éducation millénaire) de l’ignorance et du
mensonge, vivent une vie de l’esprit qui est latérale à
la vie, à la vie où vivent et se battent la plupart des
hommes…

Dans
ce monde conventionnel de la littérature féminine, la
croyance catholique est implicitement admise, avec un ensemble de
postulats sur la « bonne conduite », les « bonnes
mœurs », le « bonheur », le « devoir »,
les principes de l’éducation puérile et honnête,
l’organisation politique et sociale de l’État, les relations
sexuelles, dont le docteur Toulouse a si justement dit qu’elles
étaient la clé de la question sociale, y sont
envisagées sous l’angle exclusif du mariage bourgeois et même
petit-bourgeois, avec (car il faut tout prévoir en ce bas
monde !) une théorie de l’Adultère et de son habituelle
punition par Croquemitaine, je veux dire par la Providence.

D’ailleurs,
qu’écrit-on d’ordinaire pour les femmes, en dehors des traités
techniques consacrés à leurs occupations habituelles,
« traités » réduits le plus souvent à
des recettes ménagères, et à des conseils de
couture, de mode et de puériculture ?

Des
romans et des chroniques ; car pour les vers, ils sont quantité
négligeable…

Je
me garderai d’autant plus de dire du mal des romans, que j’en suis
une grande liseuse. Non seulement je les considère comme de
fort agréables amusettes, mais encore je ne conteste pas une
très grande utilité à ceux d’entre eux (rares !)
qui sont dignes de voir le jour.

Seulement,
il faut savoir les lire, et, avec eux comme avec les autres sources
d’information, il faut un certain degré de culture pour
commencer à se cultiver.

Il
faut savoir discerner d’abord, assimiler ensuite, ce qui vaut la
peine d’être recueilli il faut savoir le retenir
intelligemment, et le fondre dans la réserve d’idées
générales bien et clairement assises sans lesquelles il
n’est pas de vraie pensée.

Et,
ce travail de la mémoire et de l’esprit, on voit tout de suite
combien il s’accorderait peu avec la lecture et l’analyse de romans
« pour dames ».

La
femme qui n’aurait guère lu que Zola, Flaubert, Balzac et les
romans de Victor Hugo, mais qui en aurait exprimé pour
l’embellissement et l’élévation de son esprit tout ce
qu’on en peut exprimer, serait en possession d’une belle somme de
savoir, et pourrait en tirer une sagesse assez ferme et assez
complète pour lui être un guide précieux dans la
recherche de soi-même.

Mais
c’est précisément parce qu’il ne s’agit pas là
de romans pour dames et parce que cette femme n’aurait pas fait
œuvre de femme en les lisant, même si ses conclusions étaient
dominées, « conditionnées », comme il est
normal, par l’idiosyncrasie de son sexe.

Or,
nul n’ayant pris soin d’apprendre à lire à la
masse des femmes, et elles-mêmes ayant peu de penchant naturel
à l’autodictatisme en cette matière, elles sont
inévitablement portées à la lecture des romans
faits pour elles, c’est-à-dire d’où se trouvent évincés
ces éléments utiles dont je viens de parler.

Ai-je
besoin d’évoquer l’exaspérante niaiserie de ces
monuments « littéraires » où se déverse,
sous le couvert de l’analyse psychologiques des états d’âme
de Madame de Saint-Machin, ce que Wells appellerait « un plein
baquet d’âme féminine frelatée » ?

Ou
de ces « œuvrettes » où les pauvres gosses du
peuple apprennent qu’une cousette a, dans la vie, deux débouchés
à peu près sûrs : épouser un noble jeune
homme dont l’auto la heurta un jour qu’elle courait rapporter sa paye
à sa vieille mère malade, ou débuter brillamment
à l’Opéra après qu’un impresario l’a par hasard
entendu fredonner dans la rue ?

Reste
la chronique, c’est-à-dire les articles « billet »
et « topos » consacrés à peu près dans
toute la presse à des rubriques féminines tenues par
des femmes : ainsi les « Ingénument » de Blanche Vogt
dans l’Intransigeant, les papiers d’Arnolde dans l’Ami du
Peuple
, les « Pour les Femmes » d’Huguette Godin dans
le Quotidien, les « Disques » de Germaine Beaumont
dans les Nouvelles Littéraires. D’abord, et quoi que
pensent en leur foi intérieur ces « rubriquardes »,
qui ont du talent, elles sont, bien entendu, les servantes perinde
ac cadaver
du journal qui les rétribue. Et si leur
féminisme s’édulcore de toutes les conventions
énumérées plus haut, ces conventions à
l’usage du beau sexe ne sont que le reflet des conventions sociales
d’ordre plus général dont le respect est prescrit par
la ligne politique et commerciale de l’organe où il se
manifeste.

Ensuite,
ne sont-elles pas, souvent, et plus ou moins inconsciemment, gênées
par ce principe que je cherche à combattre ici même,
selon lequel une femme doit écrire pour les femmes ?

Qu’elles
le fassent, certes, si c’est chez elles un tour d’esprit spontané :
mais sinon qu’on nous épargne de pressentir la contrainte et
l’absence d’intérêt que fait naître un sujet
ingrat. Oblige-t-on une actrice à ne jouer que devant un
auditoire de femmes ? Une femme peintre, à ne peindre que des
femmes ?

Ces
journalistes en jupon (encore une fois celles, du moins, que se
trouve ne pas satisfaire entièrement la spécialisation
le leur public) tendent à s’échapper en écrivant,
indirectement, pour les hommes : en traitant des sujets très
féminins tout en guettant du coin de l’œil le lecteur mâle,
pour lequel on prend une allure gentiment désinvolte,
doucement ironique à l’égard de ses « sœurs »
« Voyez-vous, je dis ceci et cela parce que c’est nécessaire,
mais notez avec quel secret détachement je le dis, moi qui,
n’est-ce pas ? suis si supérieure à tous ces papotages ! »

Elles
font bien. Car cette trahison apparente de leur mission est un
instinctif retour vers une façon d’écrire plus sage,
plus conforme à la raison.

Point
n’est besoin d’écrire pour les hommes, pour les femmes, et
pour les Auvergnats. Il faut écrire tout simplement. Chaque
lecteur saura, selon ses capacités et ses tendances, tirer de
l’œuvre les conclusions qui lui conviennent.

On
admet que bon nombre des maîtres de la pensée humaine
Swift, Molière, de Foë, Cervantes, La Fontaine, etc., ont
écrit à la fois pour les enfants et pour les grandes
personnes les plus intelligentes, les plus noblement douées.
Ce qui n’empêche pas un enfant chez qui déjà se
révèle une âme d’homme de les lire en homme, —
et une grande personne dont le cerveau demeure en état
d’infantilisme, de les lire en enfant.

Ne
peut-on faire aux femmes l’honneur — ou rendre aux femmes la
justice — de les traiter en enfants ?

Maximilienne.


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