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La Revue Anarchiste n°2 (janvier 1930)
Défense de l’objection de conscience
Article mis en ligne le 26 novembre 2007

par Roggers (Pierre)
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Avant
d’examiner les questions soulevées par l’objection de
conscience, en particulier quelle valeur il convient de lui attacher
en cas de conflit international, et si les révolutionnaires
peuvent sérieusement la revendiquer, on doit s’entendre sur le
sens de ces trois mots, afin d’éviter toute équivoque.
Si on les traduisait littéralement, seraient objecteurs de
conscience TOUS ceux que refusent leur concours (direct ou indirect)
à la guerre. En conséquence, les révolutionnaires
le seraient. Mais cette expression a pris un sens restreint : on ne
désigne plus maintenant sous ce nom que les hommes qui
refusent INDIVIDUELLEMENT de porter les armes. De plus, certains
voudraient encore limiter cette appellation aux tolstoïens, ce
qui est une erreur, car il est d’autres manières d’être
objecteur que l’attitude passive des tolstoïens. Du point de vue
révolutionnaire, les disciples de Tolstoi ne doivent guère
intéresser. Leur doctrine les condamne à être
d’éternelles victimes, et un révolutionnaire n’a pas
l’habitude de rendre le bien pour le mal. Mais l’objecteur de
conscience n’est nullement obligé d’attendre tranquillement
les gendarmes en mettant au point le texte de la déclaration
qu’il fera à la face des juges militaires, indifférents
et condamnant d’avance le malheureux qui tombe entre leurs griffes.
Il a été beaucoup écrit sur l’objection de
conscience. Comme toujours, les malins, les militaires, les
matérialistes ont traité de dupes ceux qui risquent
leur vie pour leur attitude. Mais, raisonnablement, révolutionnaires
de pacotille, vous n’espérez pas que les gens au pouvoir
auront à ce point le goût du suicide qu’ils vous
laisseront opérer en tout tranquillité. Vous n’espérez
pas faire la Révolution en manches de dentelles. Vous devriez
réfléchir que le Pouvoir capitaliste mettra tout en
œuvre pour enrayer l’insurrection. Et alors, si vous n’êtes
pas prêts à faire le sacrifice de votre vie, c’est que
vos convictions ne sont guère sincères. Concernant la
portée sociale de l’objection de conscience, on a souvent dit
et écrit qu’elle ne constituait qu’un geste isolé,
absolument dénué de conséquences. Rappelons
quelques faits prouvant le contraire : L’exécution du Comte
d’Egmont — lequel fut à sa façon un objecteur de
conscience
déclencha
l’insurrection des Flandres contre l’oppression espagnole. La légende
de Guillaume Tell, même réduite à la stricte
vérité historique, démontre que l’objection de
conscience est susceptible d’avoir des suites importantes. À ces
faits historiques, nous ajouterons l’exemple de la rébellion
de Toulouse en 1917, provoquée par un refus individuel de
marcher. Ces quelques exemples prouvent que ceux qui parlent de
« lamentable faillite » de l’objection de conscience
feraient bien de relire et méditer l’apologue de la paille et
la poutre. Car enfin, les révolutionnaires qui graissaient
leurs godillots avec tant d’entrain en 1914, au lieu de porter des
appréciations à la légère, devraient
citer par des faits concrets l’efficacité de leur remède [1].

Remarquez
que l’objecteur de conscience ne s’est jamais proposé de TUER
la guerre. À moins d’être un illuminé, un individu isolé
ne peut songer à arrêter la tuerie, pas plus qu’un fétu
n’arrête un torrent. Son geste, qui a la valeur d’un exemple,
marque la révolte d’un homme contre la Société
qui prétend s’arroger le droit de disposer de sa personne et
de lui ordonner un acte réprouvé par sa conscience.
Ayant pris l’habitude de PENSER EN INDIVIDU, il se défie de la
foule, sachant combien il est facile de la berner. Il n’est pas
exagéré de dire que tous les objecteurs (à de
très rares exceptions près) ont suivi durant la guerre
la ligne de conduite qu’ils s’étaient tracée. Au
contraire, on a vu les révolutionnaires de tous les pays se
massacrer mutuellement avec un ensemble remarquable. Pourquoi ? Je
n’hésite pas à répondre qu’il faut en rechercher
la cause dans le fait que leurs rangs étaient composés
en majeure partie (les anarchistes au même titre que les
autres) d’hommes incapables d’avoir une pensée propre, une
opinion personnelle. Ils ne jugeaient que d’après l’avis de
tel ou tel camarade parlant bien, d’après tel ou tel écrit
que souvent ils avaient mal lu. Mais l’homme le plus intelligent du
monde peut fort bien se tromper, et j’estime que chacun a le droit et
le DEVOIR d’avoir une appréciation personnelle sur la vie
politique [2].
Ah ! je sais bien que cette conception du rôle de l’individu
dispense de tout effort intellectuel. Il est plus facile d’accepter
sans discussion une opinion toute-faite que de chercher à
s’instruire soi-même. Mais la dernière guerre a montré
les résultats de cette psychose collective, mentalité
du mouton perdu dans l’immense troupeau. Ces individus anonymes ont
attendu pour agir que le voisin commence, et ils ont été
incapables de la moindre action dès l’instant que ceux sur qui
reposait leur confiance ont marché contre l’« ennemi ».

Je
dis à tous les communistes, libertaires eu autoritaires :

« Avant
de songer à l’action collective, apprenez à cultiver
l’individu. La foule pour accomplir une action révolutionnaire,
doit être composée d’individus sachant PENSER, au besoin
à l’encontre de tous. Un révolutionnaire doit être
capable de faire individuellement ce qu’il dit vouloir faire
collectivement
. »

Justement,
chacune des individualités formant l’immense majorité
des révolutionnaires d’avant-guerre n’a pas eu le courage
d’avoir raison contre la foule, parce qu’elles n’avaient pas pris
l’habitude de penser en individu, c’est-à-dire de placer la
conscience et l’idéal au-dessus des questions de ventre. À
leur attitude d’alors, j’oppose celle des objecteurs de conscience,
qui n’ont pas hésité à risquer le peloton
d’exécution plutôt que de faire une guerre condamnée
par leur conscience. J’entends encore les malins, les utilitaires,
les matérialistes, dire que c’est une satisfaction platonique
que de mourir en crachant son mépris à la face des
exécuteurs. Eh bien, mourir pour mourir, mieux vaut emporter
dans le néant la certitude d’avoir fait son devoir, que de se
dire : « Me voici dans la fange, avec un kilogramme de mitraille
dans le ventre, et cela par ma faute. Car si je n’avais pas été
un lâche, ou bien je vivrais libre et en paix, ou bien je
serais mort debout, libre et fier, au lieu d’être couché
sur la terre en endurant des souffrances inhumaines. »

Cependant,
doit-on considérer l’objection de conscience comme suffisante ?
En d’autres termes, dispense-t-elle de toute action révolutionnaire ?
Évidemment, non. Le tort des objecteurs est de négliger
l’action collective. Mais le tort des

révolutionnaires
est de dédaigner l’action individuelle, de croire que
l’objection de conscience est incompatible avec la cause. Ils ont une
confiance si grande et — pourquoi avoir peur des mots ? — si
aveugle, en la grève générale qu’ils ne se
préoccupent pas de préciser leur attitude en cas
d’échec de l’insurrection. Or, ils devraient songer que la
réussite d’une révolution en face d’un conflit armé
n’est rien moins que certaine [3].
Je me souviens que Besnard, au cours d’une conférence traitant
le sujet qui nous occupe, commençait ainsi un période
oratoire : « Je suis persuadé que la classe ouvrière
tout entière… » Eh bien, j’en sais beaucoup qui ne
goûteront pas mes paroles, mais on ne m’empêchera pas de
dire que ces paroles démagogiques, si elles sont faites pour
flatter un auditoire, ne correspondent nullement à la réalité.
Il n’est pas du tout sûr que le Prolétariat entier se
dressera contre la guerre. Le pouvoir capitaliste dispose de tant de
moyens de propagande et de répression (et on peut croire qu’il
ne s’embarrassera pas de légalité au jour de la
déclaration de guerre), il dispose de tant de moyens : presse
vendue, église, école, cinéma, et aussi police
aux ordres, magistrature couchée, qu’on est en droit de douter
de la victoire d’une grève générale
insurrectionnelle.

Les
révolutionnaires, qui se croient des réalistes, sont en
réalité les pires des utopistes, de reposer toute leur
action future uniquement sur des probabilités incertaines. La
chute sera d’autant plus douloureuse qu’ils auront voulu voir plus
haut. D’autre part, certains pensent que les travailleurs
s’affameront eux-mêmes par la grève générale.
Je ne suis pas loin de partager cette opinion. Il est bien possible
que l’action du prolétariat se retournera contre lui. Les
anarchistes ont tort de voir dans la cessation de la production une
panacée universelle. Quoi qu’il en soit, je crois que lorsque
éclatera la conflagration, les hommes seront débordés,
il sera trop tard pour briser la guerre. Et c’est alors qu’on pourra
mesurer, la sincérité des révolutionnaires.
S’ils veulent être logiques, ils seront bien obligés
d’être objecteurs de conscience, non pas, je le répète,
à la manière des tolstoiens, mais en DÉSERTANT,
en combattant de toutes leurs forces le militarisme. Les timides, les
hésitants, ceux qui ne peuvent agir qu’en se sentant entourés,
ceux-là marcheront comme en 1914.

Il
est une question que je ne traiterai pas longuement, c’est celle de
l’objection de conscience devant le service militaire. La plupart des
écrits sur ce sujet démontrent une incompréhension
absolue de la part de leurs auteurs. Pour ma part, si je n’approuve
pas entièrement l’attitude de ces objecteurs, je comprends
très bien leur mentalité. Ils sont parfaitement
logiques avec eux-mêmes. À ce sujet, je m’en voudrais de ne pas
citer une réflexion entendue il y a peu de temps. Si je ne
reproduis pas les termes exacts, son auteur, qui me saura gré
de ne pas le nommer, ne contestera pas que je rends bien sa pensée.
Voici :

« Après
tout, le régiment, ce n’est pas si terrible que cela. Il me
reste toujours la possibilité de « couper » aux
corvées ». Ne trouvez pas que de telles paroles sont
inattendues, pour ne pas dire plus, dans la bouche d’un
révolutionnaire [4] ?

Pierre Roggers

Notes :

[1On citera l’exemple de la Russie. Mais les Russes ont fait leur révolution 3 ans après la déclaration de guerre. L’objecteur de conscience ne met pas trois ans pour s’apercevoir que la guerre est abominable. Et d’autre part, tout donne à penser que la révolution n’aurait pas eu lieu si les armées tsaristes avaient été victorieuses de l’Allemagne.

[2Je ne voudrais pas qu’on croie que je conteste l’utilité des lectures. Mais un anarchiste doit toujours lire avec le sens critique, ce que malheureusement tout le monde ne fait pas.

[3D’autant plus qu’en 1914, le peuple était au moins aussi révolutionnaire et pacifiste qu’aujourd’hui. Et pourtant, la grève générale n’a même pas éclaté. Su une insurrection avait échoué, je me tairais parce que les révolutionnaires auraient fait leur devoir. Mais il n’en à rien été, car il est plus facile d’être anarchiste en paroles qu’en actes.

[4Je croyais que la résignation et la non-résistance au mal étaient des doctrines tolstoïennes. Me serais-je trompé ? Dans cet ordre d’idée, on va bientôt prouver que la guerre est supportable sous prétexte qu’on peut toujours s’embusquer ! Heureusement, nous sommes encore quelques-uns à penser qu’il existe d’autre idéal que de défiler au pas cadencé. Ce n’est pas parce que certains trouvent des beautés insoupçonnées pour la transformation d’un homme en automate, ce n’est pas parce qu’il est des « anarchistes » qui trouvent le service militaire supportable, que nous devons abandonner notre lutte contre le militarisme.

Je crois avoir suffisamment montré que l’objection de conscience peut fort bien être revendiquée du point de vue révolutionnaire. Je serais satisfait si les anarchistes le comprenaient. Cela dit, je tiens à déclarer que je soutiendrai une insurrection contre la guerre par tous les moyens en mon pouvoir, mais que rien ne m’empêchera d’être objecteur de conscience le cas échéant. L’action collective ne me fait pas perdre de vue l’action individuelle, car je pense que la foule commence à l’individu. Ceux qui l’oublient s’exposent à une faillite aussi lamentable que celle de 1914.


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