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La Revue Anarchiste n°2 (janvier 1930)
Un homme est parti
Article mis en ligne le 26 novembre 2007
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Celui
que Gegout et Malato appelaient dans « Prison fin de siècle » :
le Juvenal de l’Anarchie, vient de mourir. Un camarade, le plus
ancien peut-être des militants, nous a parlé de lui.

Un
homme vient de partir, qui n’a jamais voulu que sa personnalité
fût au-dessus de celle des autres, un irréductible
partisan de l’anonymat dont il écrivit d’ailleurs l’apologie.

Vous
l’avez connu, vous, les plus anciens, le « compagnon n’importe
qui » !

C’était
au fameux « cercle international » de la salle Aurel, rue
Aumaire, où se retrouvaient alors tous les anarchistes quelles
que fussent leurs tendances, que je le vis pour la première
fois, en 1886 je crois. Très simple, grand, mince, un visage
jeune, qu’éclairait un regard ironique, il m’apparut, le
sarcasme aux dents, véhément et agressif.

Je
ne fis définitivement sa connaissance qu’à notre groupe
des « travailleurs communistes anarchistes du XXe ».

Lecteur
acharné de Diderot et d’Helvetius, sa culture en fut
imprégnée, à tel point que sa tendance
intellectuelle en resta toujours influencée. Il n’épargnait
ni les péroraisons des tribuns ni l’enthousiasme des premiers
végétaliens qui préconisaient l’usage du sable
dans la salade « parce que les oiseaux en consomment ».

Les
flèches de sa critique furent lancées d’abord contre
les Zevaro, les Couret et autres plumitifs entretenus par Jules Roch
dans son quotidien « l’Égalité ». Déjà
ses qualités de forme et surtout de logique s’affirmaient et
la valeur de ses raisonnements étaient d’une énorme
influence sur nous.

Je
ne connaissais rien de la vie passée du « compagnon
n’importe qui » mais nous allions savoir bientôt qu’il
n’était pas qu’un « orateur » et que ses actions
avaient précédé ces paroles qu’il publia depuis :
« L’anarchiste peut-il, doit-il consentir à devenir un
outil de meurtre ?

Pour
moi je réponds : non, et rajoute que tout individu tant soit
peu civilisé instruit et initié au progrès des
idées modernes, qui consent à jouer le rôle
infâme et anachronique de soldat, n’est pas un homme dans le
sens élevé qu’on doit donner à ce mot. Ce n’est
qu’un vil esclave, une sale brute, et tous les sophismes n’y pourront
rien changer
. »

J’appris
son arrestation et sa comparution devant un conseil de guerre : il
était déserteur. Prévoyant comme il le fut toute
sa vie, il avait en soin de passer en Belgique, la désertion à
l’étranger étant passible des travaux publics. De cette
façon il comptait, en cas d’accident, pouvoir plus aisément
s’évader que des prisons ordinaires.

Après
quelques mois passées dans les geôles françaises,
l’amnistie de 1889 le libéra sur le pavé de Nîmes.

Le
voici revenu à Paris où, place de la République,
il installe un commerce de fleurs. C’est parmi ses plantes vertes et
les tâches colorées de son éventaire que je
venais discuter avec lui. C’est là, parmi les glaïeuls,
les rhododendrons et les oeillets que Ravachol, l’Idée faite
homme, venait reprendre haleine. C’est là, enfin qu’Emile
Henry, enthousiaste et calme venait heurter ses idées
généreuses aux idées pratiques du « compagnon
n’importe qui ».

Mais
les évènements de 1893 viennent saccager le commerce
parfumé qui servait de paravent à nos véhémences
et à nos fraternelles discussions : la police affolée
fait des arrestations en masse, perquisitionne, met hors la loi. Dès
lors il va vivre en dehors de cette société qui
s’efforce de rendre l’existence des camarades impossible.

Avec
les maigres débris de son commerce il réalise quelque
argent et loue un local où, avec l’aide de deux compagnons, il
entreprend de, fabriquer des billets de cent francs. Avec ces faibles
ressources, grâce à son énergie et à
l’adresse de l’un d’eux ils obtiennent des résultats parfaits.

Deux
ans plus tard, un matin qu’il se rendait à l’atelier de
fabrication, le « compagnon n’importe qui » n’aperçoit
pas le signal de sécurité, immédiatement il
regagne son logement près du Fort de Vincennes, il en voit
sortir deux hommes qui sautent dans un tramway et a concierge
l’avertit qu’un « Monsieur » vient de le « mander ».

Un
des membres de l’Association, Etienne Requet, avait été
arrêté, deux personnes seulement savaient son adresse il
supposa que Requet, pour faire cesser les tortures que dut lui
infliger la police, avait donné des renseignements néanmoins
il assista pécunièrement son jeune camarade et d’autre
part assura l’existence du troisième associé qu’il
emmena se cacher avec lui dans le quartier des Buttes-Chaumont.

Condamné
aux travaux forcés à perpétuité il
continua de garder à ses côtés le malheureux
copain qu’une infirmité rendait pourtant très
reconnaissable ; il obtint de faire placer favorablement pour son
évasion, Etienne Riquet, arrivé à la Guyane,
tout était prêt lorsque la dysenterie emporta tous les
projets et la mort résolut tout.

Ayant
quitté Paris, le « compagnon n’importe qui », plus
anonyme que jamais, essaie de toutes les combinaisons puis enfin,
dans une grande ville de province monte une « affaire »
qui, revendue plus tard, assura son indépendance économique.

Je
tiens à souligner que pendant tout ce temps-là ce
furent les plus beaux jours de « l’Anarchie » qu’il aida
non seulement de ses subsides mais de l’appoint de sa collaboration.
Les articles de Levieux, Ego, X, etc, étaient des lambeaux de
vie dont ceux de cette époque se souviennent encore.

Personnellement
je ne fus pas toujours d’accord avec lui quant à son genre de
polémique, trop agressive et souvent injuste, à mon
avis.

Quand
la guerre survint, malgré son âge et sa situation
illégale il aida de nombreux soldats à déserter,
les cacha, leur donna de l’argent et les papiers nécessaires.

Depuis,
on connaît son activité : il collabora au « Libertaire »
(Lux, Lejeune), à la « Potence » (Lux), aux
« Vagabonds » (Lux) et à l’« Anarchie » 2e
série.

Après
avoir vécu en Belgique, en Suisse et en Angleterre il était
venu s’arrêter enfin dans le midi de la France.

Toujours
actif ! dès le matin il noircissait des pages dont aucune
peut-être ne nous parviendront.

Toujours
humain : il avait accueilli un pupille qui pourrait dire qu’il avait
autant de cœur, au moins, que d’esprit.

Toute
sa vie fut conforme à ses idées, en est-il beaucoup qui
méritent cette oraison funèbre ?

Pour
finir je dirai de lui ce qu’il écrivait de Delaunay abattant
deux agents et se suicidant pour ne pas perdre sa liberté :
« C’était un “un homme”, et s’il y en avait un peu
plus de sa trempe, l’humanité ne s’en porterait pas plus mal
 ».

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