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Iztok n°3 (mars 1981)
La commune de Léningrad
Article mis en ligne le 6 décembre 2007
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Nous
présentons l’interview d’un activiste de la « Commune »
de Leningrad dont nous avons déjà parlé (cf le
passage sur l’opposition de gauche, Iztok n°1). En Novembre 1978,
à l’âge de 16 ans, il dut quitter l’URSS. Désirant
ne pas rabâcher des informations déjà diffusées,
nous avons procédé à des coupures. L’original de
l’interview a été publié dans la revue
autrichienne « Gegenstimmen ». La traduction
est d’Iztok.

Question :
Certains des principaux représentants du groupe d’Opposition
de Gauche étaient actifs depuis février 1976. Que se
passait-il à l’époque ?

Réponse :
Des jeunes gens, lycéens et étudiants, tirèrent
des tracts à l’occasion du 25e congrès du
P.C.U.S. Ces tracts étaient pro-communistes et se prononçaient
pour un communisme à visage humain. Le KGB arrêta Andrei
Reznikov et Alexandre Skobov entre autres. Reznikov était
étudiant à l’Institut d’Informatique. Comme il n’avait
que 17 ans, il ne pouvait pas, selon la loi, être envoyé
en camp de travail. Après deux mois dans une prison du KGB, il
fut confié à une commission pour jeunes délinquants,
renvoyé de l’Université et engagé dans l’armée
pour deux ans. Skobov était alors étudiant à la
faculté d’histoire ; d’autres étaient en dernière
année de lycée ou en première année de
fac. Leur tract concluait par le mot d’ordre : « longue vie au
communisme ! Vive la Nouvelle Révolution ! ». Le groupe
était pro-conmuniste, pro-marxiste, mais il y avait aussi des
anarchistes et des socialistes.

Q :
Comment le groupe évolua-t-il par la suite ?

R :
(…) Après la tentative de 76, Skobov organisa une commune à
Leningrad. Il est très populaire chez les jeunes de voyager en
auto-stop, et nous avons un certain système pour le faire. Par
exemple, si tu veux aller de Leningrad à Odessa ou
Novorossisk, on peut te fournir des adresses de gens chez lesquels tu
pourras manger et dormir. Par là tu découvre qu’il y a
ici et là des communes ; ainsi s’est constitué un réseau
de jeunes qui restaient en contact.

Dans
la commune de Skobov ne se retrouvaient pas seulement des gens de
Leningrad, mais aussi de Moscou, des républiques baltes et de
Sibérie. Lorsqu’ils venaient à Leningrad, ils
habitaient dans la commune. Arkady Tsourkov, alors étudiant à
l’université de Tartu, et Reznikov vivaient là de temps
en temps. Ils formaient avec Skobov le noyau du groupe de Leningrad.

Q :
Comment est-tu entré dans la commune ?

R :
J’avais beaucoup d’amis à l’académie des arts ; ces gens
avaient l’habitude de se retrouver dans des cafés, comme le
« Sphinx » ou le « Chateau Rouge » à
Leningrad ; certains venaient même de Moscou. Et comme ils
avaient besoin d’un endroit pour passer la nuit, nous les aidions.
Ainsi je connus des gens qui fréquentaient Skobov et me
présentèrent à lui ; nous devînmes amis.

Q :
Peux-tu décrire la commune ?

R :
Notre commune était en lisière de la ville, Primorsky
Prospekt, à environ une demi-heure en train du centre. Elle
occupait le premier étage d’une maison en bois à deux
étages. C’était Skobov qui avait rédigé
les statuts de la commune. Il définissait la commune comme une
petite société communiste ; tout y était à
tous. Il ne reconnaissait pas la propriété privée ;
il rejetait la violence. Il y avait une caisse pour les choses dont
on avait besoin. La caisse était toujours ouverte. Chacun
savait où étaient les clefs. Y vivaient cinq, par
moment dix personnes et beaucoup venaient d’autres villes.

Q :
Comment la commune est-elle devenue le centre d’un mouvement
politique ?

R :
On discutait beaucoup dans la commune ; on parlait de la situation
interne, de la politique extérieure, des dernières
nouvelles culturelles, de philosophie, etc. Nous sentions combien le
système était hypocrite. Il y a tant de mensonges. Nous
détestions le système des passeports, et le système
économique, tel qu’il est planifié, toutes les
décisions venant d’en haut. Le système scolaire était
mauvais. Tout ce que nous étudions, était la version
officielle du marxisme, les documents officiels du Parti Communiste,
le livre de Brejnev, etc. On ne pouvait analyser l’histoire ou la
littérature que d’après la version officielle.

Il
y avait dans la commune une machine à écrire. Nous
sortîmes des proclamations sur la politique du Parti et sur
l’État, ainsi que sur ce que nous avions à faire
contre. Nous appelions a manifester et à en parler
publiquement. Nous avions l’habitude de présenter l’URSS comme
non communiste et non marxiste, le Parti Communiste n’étant
pas marxiste puisqu’en Union Soviétique tout le pouvoir est
aux mains de l’État. Le communisme devait être une
société libre. Nous pouvions concevoir la nécessité
de l’État dans la construction du communisme, mais en URSS
l’État ne sert que les intérêts des classes
supérieures.

Q :
Quelles étaient les principales tendances politiques dans le
groupe ?

R :
J’en nomerai 3 principales :

  • les
    marxistes comme Tsourkov, Reznikov et Fedorova

  • les
    anarchistes comme Khavine et moi. Skobov était mi-anarchiste,
    mi-marxiste

  • plus
    encore trois démocrates de gauche comme Victor Pavlenkov qui
    venait de Gorki. Les démocrates de gauche n’étaient ni
    anarchistes, ni marxistes, ils prenaient seulement part au mouvement
    démocratique, pour les droits de l’homme, d’un point de vue
    de gauche.

Nous
avions des divergences sur la stratégie et la tactique ; il n’y
avait pas qu’une seule opinion.

Q :
Le groupe d’« opposition de gauche » projetait une
« conférence générale de l’Opposition de
Gauche ». Comment naquit ce projet ?

R :
Skobov, Tsourkov, Fedorova, Reznikov et d’autres allèrent à
Moscou pour une réunion. À la réunion, les gens
de Moscou comme de Leningrad projetèrent une conférence
importante à Leningrad. On s’est mis à sortir
« Perspectives ». sur la machine à écrire de
la commune. Nous en faisions 10 à 15 exemplaires par numéro
mais beaucoup de gens le lisaient : une personne lit une copie et la
donne a un ami, etc. Nous voulions diffuser surtout dans les
universités et les lycées pour présenter nos
opinions et trouver de l’appui.

Q :
Quel était le contenu de « Perspectives » ?

R :
Des articles très différents, des extraits de livres,
des poésies. Le numéro deux contenait des analyses sur
la situation présente en URSS et en tirait quelques
conclusions ; par exemple que le plus nécessaire était
de faire une révolution.

Q :
La conférence a-t-elle eu lieu ?

R :
Non. Le 12 août, la milice est venue et a mis l’appartement en
pièces. La commune a cessé alors d’exister bien que
quelques-uns y viennent encore, qui furent d’ailleurs poursuivis par
la milice.

Q :
Qu’est-il advenu des meneurs ?

R :
Le 14 octobre 1978 Skobov a été arrêté.
Jugé le 16 avril 79, il fut condamné au traitement
psychiatrique pour une durée indéterminée.
Arkady Tsourkov a été arrêté le 31 octobre
et condamné en avril 79 à 5 ans de camp de
concentration ; plus 3 ans d’exil intérieur. Le 16 avril
Khavine a été arrêté et condamné à
6 ans. Reznikov et Fedorova ont été relégués
dans l’Altaï, Victor Pavlenkov et moi avons dû émigrer.

Un
ami de Leningrad m’a raconté que l’école où
j’étais a été transformée. Mon école
était l’une des meilleures, une école pour privilégiés,
enfants d’acteurs connus, de membres importants du parti, etc.
C’était une école de 10 ans [1], et un, école
spéciale de français. Il n’y avait que 6 écoles
de ce typa à Leningrad. Après la manifestation de
décembre à laquelle sont venus des écoliers de
la 9e et de la 10e classe [2], le KGB tout
simplement fermé les 9e et 10e classes.
De nombreux professeurs ont été renvoyés. C’est
aujourd’hui une école de mauvaise qualité comme celles
que vous avez ici aux USA pour les porto-ricains et les noirs. Le KGB
a voulu ainsi extirper le, mauvaises influences dans l’école…

Q :
Que pouvons-nous faire pour aider le mouvement des jeunes
soviétiques ?

R :
Je crois que le mouvement continue en URSS. Il faudrait lancer ici
une campagne pour la libération de Skobov, Tsourkov et
Khavine. En parler, créer des comités, organiser des
manifestations et d’autres actions.

Notes :

[1En
URSS le système scolaire est « simplifié »
l’enfant entre à 7 ans pour 10 années dans l’école,
dont 8 ans obligatoires ; à l’issue des 10 ans il passe une
sorte de bac, aptitude à l’université. L’école
est mixte. Chaque école de dix ans a une spécialité,
langue étrangère par exemple. Ainsi dans une « école
de français » les enfants ont 6 heures de français
par semaine, dès la 9e classe on enseigne
l’histoire et la géographie en français, l’affichage
dans l’école est en français, etc.

[29e
classe = 1re, 10e classe = terminale


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