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Iztok n°3 (mars 1981)
Cuba ou la mauvaise conscience des anarchistes
Article mis en ligne le 7 décembre 2007

par Gomez (Alfred)
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Nous
publions ici le texte envoyé par un camarade de la
Coordination Libertaire Latino-Américaine sur les anarchistes
cubains pour plusieurs raisons.

D’abord
en signe de solidarité : ils sont en exil, comme nous fuyant
les prisons de Cuba qui fait partie de l’empire moscovite comme la
Bulgarie, la Pologne, etc.

Ensuite
par intérêt historique — il nous donne des
informations sur l’activité libertaire à Cuba de 1885 à
1959.

Enfin
ce texte pose un problème théorique, celui de la
« pensée totalitaire ». Cette manière de
penser est courante et évidente dans tous les systèmes
politiques, philosophiques et idéologiques totalitaires. Mais
elle peut exister et elle existe sûrement dans chaque individu,
à différents degrés ; par conséquent elle
peut exister aussi dans chaque groupe humain, n’importe lequel.

Un
autre problème que le camarade soulève concerne notre
attitude vis-à-vis des conflits mondiaux entre les deux
superpuissances pour la domination de la planète. Si
théoriquement notre attitude est claire et nette, dans la
pratique il n’est pas toujours facile de se situer. Notre propre
expérience nous oblige souvent à mettre les points sur
les « i ». Le fait que nous ayons quitté le « paradis
socialiste » (et leurs goulags !) ne signifie pas automatiquement
que nous acceptons et approuvons tous les systèmes politiques
dans les pays où nous sommes obligés de vivre
maintenant. Le socialisme, et nous faisons partie de ce courant,
s’est constitué au milieu du XIXe siècle en
opposition au système capitaliste classique. Nous ne pouvons
pas nier nos origines ni notre opposition au système
capitaliste qui malgré beaucoup de changements secondaires
garde toujours l’essentiel, c’est à dire la domination et
l’exploitation.

Mais
depuis un siècle, il y a un « fait nouveau » :
l’existence d’un autre système politique et économique
qui prétend être « socialiste ». Nous ne
sommes pas d’accord avec lui non plus : non seulement parce qu’il a
exterminé tous nos camarades et interdit toute autre pensée
que sa « vérité » à lui, mais aussi
parce que ce système au lieu d’éliminer la domination
et l’exploitation les a perpétués et perfectionnés.

Ainsi
nous nous situons sur deux fronts ce qui n’est pas toujours facile à
vivre. De temps en temps cela gène même nos camarades,
ici à l’occident. Ils trouvent que nous mettons trop l’accent
sur un front en oubliant l’autre qui pour eux est plus important
(dans leurs conditions sociales de lutte). Sans accepter leurs
valeurs « morales » respectives, nous pensons qu’il existe
une différence de formes et de degrés, par le fait même
qu’ici nous pouvons continuer à exister et à mener une
certaine activité.

Pour
conclure, une petite précision. En ce qui concerne la
polémique sur Cuba dans les années 60, la source la
plus importante de cet article est le bulletin des libertaires
cubains en exil, évidemment fortement impliqués. Aussi
il est bon de préciser que les positions des organisations et
surtout des journaux et revues cités pourraient être
nuancés par une étude plus exhaustive des textes. Mais
les grandes lignes restent valables.

Iztok

Bref rappel historique

A
la fin du XIXe siècle, Cuba demeure le dernier
rempart du colonialisme espagnol sur le continent américain.
La plus grande des îles des Caraïbes, Cuba produit
fondamentalement de la canne à sucre, du tabac et du café ;
sa population, composée principalement de blancs provenant des
différentes migrations espagnoles et de noirs descendants de
l’importation d’esclaves africains à partir du XVIe
siècle et de mulâtres, est à prédominance
rurale.

Un
peu tardivement par rapport à d’autres pays du Continent, le
pouvoir colonial est contesté à maintes reprises au
cours du XIXe siècle. Divers intérêts
économiques et idéologiques, divers groupes sociaux
confluent dans l’opposition au régime espagnol : il y a ceux
qui, gros commerçants ou propriétaires, s’opposent aux
puissants d’aujourd’hui pour devenir ceux de demain, ce sont ceux qui
luttent contre le pouvoir espagnol ; il y a aussi ceux qui luttent
peut-être seulement contre le pouvoir tout court, ce sont les
misérables des villes et des campagnes. Ils ont leur apôtre :
José Marti.

Dans
la métropole, les différentes vagues de répression
provoquent l’exil de nombreux activistes libertaires. La restauration
de la monarchie en 1874 s’accompagne de persécutions contre la
Fédération Régionale Espagnole (FRE), branche de
l’Association Internationale des Travailleurs (AIT), très liée
au courant anti-autoritaire animé entre autres par M.
Bakounine. E. Messonier un ouvrier catalan, réfugié
anarchiste, organise des conférences avec les travailleurs
cubains dès 1885 ; l’année suivante est créée
une association chargée de diffuser les idées de
l’Internationale des Travailleurs, le Centro Obrero, ainsi qu’un
hebdomadaire fondé par l’anarchiste E. Roig San Martin : El
Productor
.

Les
idées anarchistes semblent progresser au cours des années
suivantes, en particulier à La Havane et dans d’autres villes
où viennent s’installer les anarchistes ibériques. Ces
idées sont diffusées parmi les ouvriers (du tabac
principalement) et les petits artisans à travers des journaux
comme El Socialismo, (1890), El Trabajo (1891), Jovenes
Hijos del Mundo
(1892) et Hijos del Mundo, La Alarma
(1893) et El Nuevo Ideal (1899) [1]. Ce dernier invite à
Cuba l’anarchiste E.Malatesta au printemps de 1900 ; Malatesta, qui
venait de passer quatre années en Argentine, est expulsé
du pays par les autorités sous l’occupation américaine
(1899 – 1902) [2].

Les
anarchistes participèrent activement à la lutte contre
le pouvoir colonial : en 1892 le Premier Congrès Ouvrier
approuve une résolution édigée par les
anarchistes E.Creci, E.Suarez et e. Gonzalez, se prononçant
pour l’indépendance de Cuba ; cette résolution provoqua
la clôture du congrès par les autorités
espagnoles [3]. La Liga General de Trabajadores, organisation par
les anarchistes et dont E. Messonier fut le premier président,
suscite l’agitation pour la journée de huit heures et
participe aux grèves générales des dockers de
Cardenas, Regla et La Havane [4].

À
la naissance de la république (1902) et jusqu’en 1959, les
anarchistes et anarcho-syndicalistes cubains jouent souvent un rôle
de premier ordre dans la résistance ouvrière aux
attaques impitoyables de régimes corrompus et défenseurs
des privilèges d’une minorité toute-puissante. À
Cuba, comme ailleurs, les premières organisations ouvrières
naquirent sous l’égide de l’anarcho-syndicalisme ; l’histoire
des divers mouvements sociaux cubains est parfaitement marquée
par l’anarchisme. Et, à Cuba comme ailleurs, cette histoire
est passée sous silence, exception faite de quelques articles
et travaux parus essentiellement dans la presse et les milieux
anarchistes.

Les
anarchistes sont présents dans les principaux conflits de
l’époque : grève des travailleurs de l’industrie du
sucre, du tabac, du bâtiment ; des maçons et cheminots ;
des dockers, employés de commerce, etc. ; ils posent et
soutiennent des revendications salariales et sociales comme la
journée de huit heures et ils organisent des mouvements contre
l’instauration du service militaire obligatoire (1915), contre la vie
chère (1919) ou pour la liberté des grévistes
emprisonnés (1918) ; ils fondent les premières
organisations ouvrières (syndicales, culturelles et
d’entr’aide) : création de plusieurs Centros Obreros, d’un
athénée syndicaliste (1921), d’une école
rationnaliste (1922), de la Fédération Ouvrière
de La Havane (1920—1921), de la Confédération
Nationale Ouvrière de Cuba (CNOC, 1925). Nombreux furent les
anarchistes qui trouvèrent la mort dans ces luttes : Casanas,
Montero et Sarria (1903), R.Fernandez (1919), E.Varona (1925) et, peu
après, Grat, S.Leon et Domenigo ; A.Lopez (1926) suivi de
M.Iglesias, Bruzon, Couxart ; Boris Santa Coloma (1953) et d’autres
encore. Beaucoup d’autres furent emprisonnés, torturés
ou expulsés du pays sous les diverses dictatures, en
particulier celles de Machado et Batista [5].

Le
nombre considérable de publications anarchistes témoigne
de la vigueur du mouvement, qui réussit à assurer une
certaine continuité malgré la violente répression :
journal Tierra (1912-1914, 1924-1925, 1933-1934 ; au cours de
cette dernière période il se présente comme
l’organe de la Fédération des Groupes Anarchistes de
Cuba — FGAC) ; El Libertario (1905), Rebelion
(1908—1910), La Batalla et Via Libre (1911), Rumbos
Nuevos
(1939—1941), Boletin Organico de la Fédération
des Jeunesses Libertaires de Cuba — FJLC — (1939), le nouveau El
Libertario
, organe de l’Association Libertaire de Cuba (ALC) qui
dès 1952 s’opposa au coup d’État de Batista [6].

1959}}}

Au
lendemain de la chute de Batista, l’effervescence et la confusion
caractéristiques de tout grand bouleversement social règnent
à Cuba. Le dictateur est parti, certes, et son armée se
désintègre à vue d’œil. Mais l’engrenage du
pouvoir n’est pas détruit : contrairement à ce que
prétendent les dépêches journalistiques,
l’anarchie ne s’est pas installée à Cuba.

Les
rapports qu’entretiennent entre eux les hommes de cette société
convulsionnée sont toujours définis par le conflit
chaque individu semble trouver son compte dans la parcelle de
pouvoir, si petite soit-elle, qu’il peut posséder et dans
laquelle il range l’Autre dans la catégorie des vassaux. Sur
ce fond conflictuel, les formes institutionnelles du pouvoir, dont le
but n’est autre que celui de fixer les modalités de ces
rapports conflictuels et de les maintenir à l’intérieur
d’une limite qui puisse garantir la reproduction de la société
dans son ensemble, sont loin de trouver la condition de leur
disparition.

Les
divers organes du pouvoir institutionnel batistien, plus ou moins
ébranlé, coexistent avec les institutions, encore
embryonnaires, du nouveau pouvoir révolutionnaire. La
disparition des premiers n’est souvent, comme dans la plupart des
révolutions de notre siècle, que purement formelle :
d’anciennes institutions réapparaissent sous des noms
différents et, dans certains cas, les anciens responsables
demeurent même en place. À l’ancienne administration
verticale de la société succède une nouvelle
administration verticale. Les nouvelles hiérarchies, issues
pour la plupart de la primitive structure de pouvoir des
organisations anti-batistiennes, comblent hâtivement les trous
laissés par les vaincus.

Pour
les vaincus — suppots et collaborateurs du Dictateur — ce jour
n’est qu’un jour de panique ils pressentent la folie vindicative qui
va s’emparer de leurs anciennes victimes. Pour les autres, l’aube de
cette année 1959 apporte avec elle des sentiments confus, où
la joie se mêle à l’incertitude : et maintenant, que
va-t-on faire ?

Chez
les anarchistes, l’incertitude semble l’emporter. Faibles
numériquement, touchés par la répression
batistienne et par leurs propres divisions internes, ils semblent
incapables de contrecarrer l’influence croissante de leurs vieux
ennemis au sein du mouvement syndical : les communistes. Ceux-ci, en
effet non seulement tiennent bon dans ce moment de crise sociale,
mais en plus semblent gagner du terrain dans un milieu où
règne la confusion et la désorganisation. Leur parti,
le PSP, est un exemple classique de la machine de guerre léniniste :
rigoureusement centralisé, solidement encadré, il
compense la faiblesse numérique de ses effectifs par un
activisme bien organisé, mené par des militants
disciplinés, entraînés pour être efficaces
dans le monde de la politique : ce monde où la fin justifie les
moyens, où toute compromission est permise, où toute
manœuvre et tout crime sont admis dans la mesure où ils
permettent à l’organisation d’acquérir du pouvoir.

À
partir de ce moment, les évènements se précipitent :
ils débutent par les premières escarmouches opposant
publiquement anarchistes et communistes au sein du mouvement syndical
(dès janvier 1959) et aboutissent à l’expulsion des
anarcho-syndicalistes non seulement de la direction des syndicats
(syndicat de l’alimentation par exemple), mais aussi des syndicats
eux-mêmes. Ce processus, qui mène à l’adoption du
projet communiste par les dirigeants du gouvernement, s’accompagne
d’une progressive réduction des libertés publiques. La
clôture de El Libertario et de Solidaredad
Gastronomica
, après celle des autres journaux cubains,
symbolise peut-être la fin d’une très courte période
d’ouverture révolutionnaire — dont les limites resteraient à
étudier. À partir de cette période, les quelques
militants qui restent actifs sont contraints à passer dans la
clandestinité ou à s’exiler. C’est la fin d’une
présence anarcho-syndicaliste et anarchiste vieille de plus de
cinquante ans. Désormais, les syndicats s’inscriront dans une
nouvelle stratégie du pouvoir.

La
polémique que souleva la Révolution Cubaine dans les
milieux libertaires nous permet de déceler d’énormes
lacunes dans la pensée anarchiste classique et de graves
incohérences dans la pratique sociale des organisations se
réclamant de l’anarchie. Cuba constitue pour ainsi dire la
« mauvaise conscience » d’une grande partie du mouvement
anarchiste international. Pendant de longues années, les
anarchistes cubains en exil vécurent dans une impressionnante
solitude, abandonnés, sauf quelques exceptions rares, par les
anarchistes du monde entier qui tendaient à s’identifier au
régime du parti communiste cubain et au radicalisme
« foquiste ». Cette mauvaise conscience semble peser très
lourd chez les anarchistes d’aujourd’hui : il apparaît
extraordinaire, par exemple, qu’un ouvrage récent d’un auteur
anarchiste sur la révolution et les anarchistes cubains passe
sous silence la violente polémique qui opposa au milieu des
années 60 le Mouvement Libertaire Cubain en Exil (MLCE) à
de nombreuses fédérations, publications et individus
anarchistes d’Europe et du continent américain [7]. Ces
lacunes très profondes, que le cas cubain nous permet de
mettre à découvert, réclament une étude
approfondie, un effort collectif de réflexion, si l’on veut
vraiment essayer de sortir l’anarchie de l’impasse où elle se
trouve : l’impasse d’une liberté qui s’engage sur le chemin du
pouvoir.

Dans
le cadre restreint de cet article, nous voudrions dégager, à
partir d’une exposition des faits, un problème qui constitue
la toile de fond de ce drame et ébaucher quelques points de
l’analyse : il s’agit du problème de la raison totalitaire ou
manichéisme vulgaire (qu’il ne faut pas confondre avec la
doctrine de Manès). Nous préférons le premier
terme et si nous utilisons quelquefois le mot « manichéisme »,
c’est dans le sens — habituel mais probablement abusif — qui veut
dire « simplification arbitraire, intolérance ».

La polémique}}}

Les
anarchistes réfugiés à Miami et regroupés
autour du MLLE (Movimiento Libertario Cubano en el Exilio) font part,
dès le tout premier numéro de leur Bulletin
d’Information, de « l’incompréhension » dont ils
sont victimes dans les propres milieux libertaires, à cause du
« manque d’une information vraie et exacte » sur
l’évolution de la situation à Cuba. Par ailleurs les
lettres de correspondants libertaires de différents pays,
reproduites dans ce périodique — qui essaiera d’être
mensuel au départ et qui est constitué de quelques
feuilles ronéotypées — font état non seulement
« d’incompréhension » mais d’hostilité
déclarée venant de ces mêmes milieux. Ainsi
Jacobo Prince (La Plata, Argentine), dans une lettre du 03.XII.61
souligne que « …le fait que les attaques les plus violentes
contre le régime castriste proviennent des secteurs
réactionnaires, contribue à augmenter la confusion
et on a besoin de beaucoup de “courage civil” pour
attaquer le mythe de cette soit-disante révolution » [8] ;
le groupe Malatesta (Venezuela), au cours d’une campagne pour la
libération de L.M. Linsuain (anarco-syndicaliste emprisonné
à Santiago de Cuba) doit bien prendre soin « d’éclaircir »
et d’expliquer « avec exactitude » ce que les anarchistes
veulent et « démontrer » qu’ils ne sont pas des
« réactionnaires » [9] ; de même le groupe
mexicain du journal « Tierra y Libertad » doit bien
expliquer que sa critique du régime castriste n’implique pas
l’acceptation des structures économiques et sociales d’avant
la révolution [10].

Comme
en 1917 lors de la révolution Russe, la « confusion »
semble donc régner chez les libertaires. C’est un moment de
« …confusion et d’incertitude… quelques noyaux libertaires
s’égarent dans un labyrinthe de conjectures absurdes et
prêtent attention aux chants de sirène de la sinueuse
propagande bolchevique » [11].

Nous
pouvons donc observer que dès décembre 1961, et en même
temps que fidel Castro se déclarait conmuniste, les
anarchistes cubains et ceux qui les soutiennent doivent se défendre
des accusations lancées d’abord par le dirigeant communiste
Blas Roca (les anarchistes se cachent « sous le masque
extrémiste pour mieux servir les intérêts du
State Department ») [12] et reprises ensuite par les marxistes
et des anarchistes (?) du monde entier et les présentant comme
étant des collaborateurs de la réaction, du
gouvernement américain, de la CIA. Et cette pluie d’épithètes
injurieuses n’est pas près de s’arrêter, malgré
les informations et explications fournies par le MLCE. Les faits
montrent donc qu’il faut chercher la raison de cette hostilité
ailleurs que dans l’hypothèse — un peu naïve — du
« manque d’information ».

En
1965, une lettre parue dans le bulletin exprime la « …
conviction que le monde libertaire vous a abandonné
(anarchistes cubains, AG) dans votre lutte (…). Vous avez eu plus
de peine à convaincre les libertaires de la légitimité
de votre cause qu’à promouvoir des actions contre la dictature
castriste » [13]. En mai 1967, un article déplore le fait
que « …depuis que nous quittâmes Cuba, il y a déjà
quelques années, nous crions dans le désert pour que le
mouvement libertaire international mène une intense campagne
conduisant à la libération des camarades (anarchistes
emprisonnés à Cuba, AG) » ; or, « ….malgré
l’insistance et l’élan que nous y avons mis, notre demande,
sauf de rares exceptions, n’a pas trouvé le moindre écho
dans la presse libertaire de la plupart des pays, et encore moins
dans les groupes et organisations espagnoles… » [14]. Les
libertaires cubains, après avoir subi le drame de la prison
et/ou de l’exil — comme beaucoup d’autres cubains, anciens
combattants anti-batistiens, membres de l’Armée Rebelle et
dont le cas d’Hubert Matos en octobre 1959 n’est qu’une illustration
spectaculaire — doivent subir le drame de l’isolement quasi total et
des agressions et interférences venant de toutes parts : du
régime fideliste, des autres exilés, des anarchistes,
de l’État américain.

En
ce qui concerne les institutions et individualités anarchistes
du monde entier, nous pouvons distinguer schématiquement 4
attitudes différentes ; en général, ces courants
demeurent stables tout au long de la décennie des années
60, mais on peut quelquefois assister à des revirements ou des
remises en question

a/
Ceux qui demeurent solidaires des libertaires cubains (soutien qui
peut être critique) : il s’agit surtout de quelques
individualités (J.Prince, A.Souchy, G.Leval, F.Mintz, L. et V.
Fabbri, E.Cresatti, E.Rodrigues, etc.) et de quelques organisations
ou publications : « …FLA, FAM, CNT mexicaine, Ligue Libertaire
Américaine, quelques groupes italiens et anglais, des
camarades uruguayens, des camarades du Venezuela et d’autres »
 [15]. Il faut noter ici que ces organisations ne comptent pas parmi
les plus actives de l’anarchisme « institutionnel » et que
dans certains cas leur existence est presque formelle uniquement.

b/
Ceux qui sont contre les libertaires cubains. Ce « contre »
peut assumer deux formes différentes :


D’abord ceux qui, reprenant la forme et le contenu des accusations
communistes, n’hésitent pas à accuser les libertaires
cubains d’être au service de la réaction : Adunatta
dei Refratari
(italo-américain), FAU (l’affaire provoque
une scission au sein de cette organisation uruguayenne), FAI et son
journal Umanita Nova, FIJL, D.Cohn Bendit, etc. Nous n’avons
pas de place ici pour indiquer les modalités de cette
polémique ; nous pouvons dire cependant qu’elle fut très
violente (injures, attaques personnelles, etc.), qu’on fit usage de
procédures « staliniennes » (censures d’articles des
cubains dans U.N. par exemple) et que pendant une période
assez longue les relations furent totalement interrompues. Au congrès
international de Carrare (septembre 1968) Cohn Bendit accuse le MLCE
d’être « financé par la CIA ». Le MLCE le met
au défi d’apporter des preuves ou de se rétracter
publiquement « si l’honnêteté personnelle n’est pas
pour lui un luxe bourgeois » et pose une question de « type
moral » : « …comment est-il possible que des camarades
qui, durant la révolution de mai à Paris lancèrent
partout le mot d’ordre “il est interdit d’interdire” soutiennent
à corps perdu un régime qui, comme le régime
castro-communiste, a tout interdit au peuple cubain, même le
droit de manger et de penser ? » [16].


Ensuite ceux qui répondent à la demande de solidarité
par le silence et qui, par contre, soutiennent d’une façon
« critique » le régime du PC cubain : Le Monde
Libertaire
(journal de la Fédération Anarchiste
Française), par exemple, « …possède une grande
rubrique internationale, dans laquelle on nomme des pays de tous les
continents subissant des situations plus ou moins dictatoriales et
corrompues. Mais Cuba n’apparaît jamais dans cette rubrique. Il
semble que les camarades français ont effacé le petit
pays des caraïbes de leur carte (…) ». Mais ce qui est le
plus grave, c’est que eux, anarchistes cubains, sont considérés
« anarchistes de deuxième classe, sans droit à la
solidarité » [17]. Au congrès de Toulouse (juin
1965), la FAF semble changer de position.

c/
Une troisième attitude serait celle de la revue française
Noir et Rouge, qui prétend être neutre et a le
mérite de faire un effort d’objectivité, en présentant
par exemple des articles « pour » et « contre »
la solidarité avec les anarchistes cubains [18]. Malgré
cela il semble y avoir une certaine méfiance à l’égard
des libertaires cubains [19] et certaines tentatives d’analyse
révèlent la confusion et la force du mythe des
« barbudos » dans l’imaginaire des anarchistes européens
de l’époque [20].

d/
D’autres enfin, comme Regeneration du Mexique [21], éviteront,
au moins pendant une période, de se prononcer sur la question,
jugée sans doute trop embarrassante.

}}}

le « manichéisme » ou Raison Totalitaire

La
description avancée nous a permis de mettre en relief une
attitude se présentant sous l’apparence de la pensée
(de la pensée « révolutionnaire » en
l’occurence) et se caractérisant par la réduction de la
réalité 𔃌 sociale et historique 𔃌 en deux pôles
ou deux forces antagonistes s’opposant de façon irréductible.

Cette
opposition s’exprime par le couple « pour 𔃌 contre » : on
est pour la Révolution et contre l’Impérialisme ; tous
ceux qui ne sont pas avec nous (pour nous) sont contre nous.

Une
première question qui se pose est celle de la légitimité
d’une telle réduction. Réduire, en effet, veut d’abord
dire simplifier : loin d’envisager la réalité dans son
énorme complexité souvent déroutante, le
réductionniste « manichéen » opère une
simplification, permettant d’y voir « clair », de
« retrouver » un chemin et de sortir du labyrinthe de la
complexité. La réalité parait en effet
extrêmement simple et facile à manier au sein du couple
pour-contre ; l’immense attrait du réductionnisme, sa
« popularité » réside précisément
dans cette illusion de clarté.

L’existence
même des anarchistes cubains apparaît ainsi gênante ;
elle vient perturber cette réalité simplifiée ;
elle constitue un élément « extérieur »
à une réalité toute faite, réalité
binaire qui n’accepte pas de troisième terme ou la pluralité.
Ce qui explique que les problèmes que pose cette présence
gênante va être « résolue » par sa
disparition pure et simple : disparition physique (censure, silence,
emprisonnement, exil) fondée par un mouvement de néantisation,
car ce que l’on néantise c’est l’être propre de ce qui
dépasse cette raison totalisante-totalitaire qui n’admet aucun
dépassement, aucune extériorité, aucune
différence, aucune pensée autre. Au sein de cette
raison, l’existence des anarchistes cubains 𔃌 comme celle des
chrétiens authentiques ou d’autres opposants 𔃌 apparaît
comme l’irrationnel, l’au-delà de la Raison ; pour cette raison
qui se veut son propre fondement et se pose (s’impose) comme
l’Absolu, l’existence de toute autre raison est subversive et
représente un danger. Il faut donc la détruire, en
l’assimilant ou en l’intégrant à la réalité
binaire : les anarchistes cubains, ne pouvant pas faire partie du
terme « pour », sont assimilés nécessairement
au terme « contre » : ils deviennent donc
« contre-révolutionnaires » et « pour la
réaction » (« financé par la CIA »). Ce
procédé, devenu classique, est propre à toute
raison totalitaire et on pourrait l’illustrer longuement : allusion au
« complot communiste international » faite par Pinochet,
Poniatowski, etc.

Réduire
signifie aussi : dégager une réalité de tout ce
qui est accessoire ou indifférent. Ainsi, la hiérarchisation
établie par Gramsci entre idéologies organiques ou
essentielles (l’« idéologie organique » du
« prolétariat » étant bien entendu le
marxisme) et idéologies « inorganiques », sortes de
parias de l’idéologie. Comme nous venons de le voir, le
réduire suppose l’existence d’une raison et certaines valeurs
à partir desquelles on juge ce qui est accessoire et ce qui ne
l’est pas, ce que la réalité est (raison) ou ce qu’elle
doit être (éthique). Le problème de la légitimité
de la réduction est donc soulevé lorsque nous
demandons : au nom de quoi, de qui, à partir de quel fondement
une raison particulière peut se prétendre raison
universelle ? Pour le réductionniste, ce problème est
résolu par le pouvoir : comme Gramsci l’indique très
clairement, le s’imposer est le fondement de toute légitimité,
celui qui l’emporte et réussit à écraser l’autre
a raison. Raison machiavélique ou raison de la politique ou
raison totalitaire, son trait fondamental consiste en la négation
néantisation d’autrui ; se voulant absolue, l’origine, le
centre et le fondement de tout, elle n’accepte aucune transcendance.
Or dans la réalité effective, il y a pluralité :
la raison totalitaire vit toujours à l’affût et dans la
peur de la diversité c’est une raison paranoïaque [22].
Elle vit aussi dans le mouvement de destruction de l’autre et du
s’imposer : c’est la raison du conflit et de la violence. Raison
particulière se voulant universelle, c’est une raison
déraisonnable ; en voulant être tout, elle n’est rien :
elle se perd, se condamne, sombre dans l’absurde. En vain elle
cherche à dissimuler sa radicale contingence sous l’apparat de
l’avoir et du pouvoir : l’Autre est présence irréductible.
Malgré tous ces efforts, la raison totalitaire ne parvient pas
à étouffer cette présence invisible, saisie par
elle comme inquiétude ou danger.

Il
nous est permis de voir que cette raison totalitaire ou raison du
pouvoir 𔃌 que nous désignerons simplement par le terme
« pouvoir » 𔃌 naît d’une aspiration totalisante ou
mouvement de totalisation d’une réalité qui se révèle
originellement comme réalité-à-totaliser ; nous
disions par ailleurs que la simplification ou mouvement vers l’Un
cherche la clarté, la lumière, un chemin nous
permettant de nous orienter. La question du pourquoi de cette réalité
qui apparais sous forme d’Appel, comme réalité-à-totaliser,
ne saurait être abordée ici, bien qu’elle soit
essentielle ; nous nous contenterons de demander si la réponse
du pouvoir à cet appel de totalisation est satisfaisante.

La
réponse a déjà été ébauchée :
le Pouvoir se révèle, dans son essence même,
hanté par l’Inquiétude ou le Danger ; le Pouvoir est
précisément une manière de répondre à
la présence invisible. Cette réponse, nous l’avons vu,
vise à anéantir l’Autre ; l’anéantissement peut
assumer la forme de la tentative d’indifférence radicale ou
ignorance de l’Autre, ou celle de sa liquidation pure et simple, par
assimilation ou par destruction physique. Le mode du conflit n’est
pas un état « naturel », répondans à
la catégorie des besoins ; la « soif de pouvoir » de
l’homme ne pourrait être véritablement apaisée
que le jour où l’Autre serait disparu, où le Pouvoir
aurait réussi à réaliser son projet de
totalisation totalitaire. Dans ce contexte nous pouvons comprendre
l’effort insolite de certains États totalitaires visant à
la réalisation de l’uniformité. Or, la réalisation
du projet totalitaire est ontologiquement impossible : l’Autre est
toujours là et, dans un sens, l’être de chacun est
constitutif de l’être de l’autre. L’inquiétude
consubstantielle au pouvoir n’est autre chose que la réalisation
de cette présence. L’Autre a beau être mon esclave, il
peut toujours me surprendre ; l’État a beau imposer la censure
et l’endoctrinement intensif et massif par les moyens les plus
sophistiqués, la récolte est toujours possible et
présente. Comme Sartre l’a montré dans L’Être
et le Néant
, ce qui m’inquiète chez autrui est sa
liberté : j’ai le sentiment qu’elle m’échappera
toujours, que mes chaînes ne peuvent rien faire pour la
retenir.

L’échec
du Pouvoir est au cœur même du réductionnisme. Sa
simplification arbitraire de la réalité ne parvient pas
à soumettre la réalité ; ce que le réductionniste
obtient est un fétiche, grossière illusion qu’il prend
pour la réalité mais ce n’est que sa caricature. En
effet réduire signifie aussi diminuer, faire descendre,
rabaisser à… ; amoindrir, rendre à un état
inférieur. La réalité, dépouillée
par le réductionniste de ses multiples déterminations,
de ses probabilités et de ses possibilités, de
l’immense richesse de différences que cache sa complexité,
devient une pseudo-réalité entre les mains du pouvoir.
Réalité diminuée, elle est une réalité
déchue, aussi absurde et tragique qu’un oiseau privé de
ses ailes. Le « manichéen », dans son effort pour
faire tomber la réalité dans sa prison binaire, est
finalement victime de son propre piège : croyant que la réalité
se réduit à sa réalité pré-fabriquée,
il est condamné à vivre en dehors de la réalité.
Cet être-en-dehors ou aliénation peut s’illustrer par un
exemple de langage : le terme « impérialisme »,
toujours employé au singulier, indique souvent la politique
d’un seul État (les U.S.A.) : on ignore radicalement la
présence d’autres impérialismes, pourtant aussi
évidents que le premier ; un autre exemple frappant serait
celui du discours qui affirme systématiquement que tout mal ou
évènement jugé mauvais est téléguidé
soit du Pentagone soit de Moscou faisant ainsi des hommes de simples
automates (notons que les anarchistes cubains emploient souvent aussi
ce discours « manichéen »).

Nous
pouvons à présent nommer un des éléments
caractéristiques de l’aliénation du Pouvoir :
l’idéologie, ce champ clos où nous nous enfermons et où
nous enfermons les autres, et avec eux la réalité toute
entière ; l’idéologie est le système du Pour et
du Contre absolus, n’admettant aucune distance ni nuance. C est mon
propre asservissement car, ignorant les raisons des autres, je les
exclue en m’excluant moi-même des chemins infinis de la raison.

À
la lumière de ce qui a été dit au sujet du
« manichéisme », la possibilité de l’anarchie
n’est pas différente de la possibilité de répondre
à l’appel de totalisation d’une manière autre que le
pouvoir ou totalisation totalitaire. Est-il possible de totaliser
d’une façon non totalitaire ? Voilà la question la plus
urgente.

À
notre avis, tout cheminement vers une réponse devrait tenir
compte de deux points que nous jugeons essentiels :


L’anarchie, si elle veut vraiment être une alternative de
liberté, ne devrait pas s’engager dans le chemin du Pouvoir
qui consiste essentiellement en la manipulation et l’exploitation de
la réalité. Car réduire veut dire également
contraindre, subjuguer, soumettre, dompter. Le Pouvoir, se
constituant par son essence même en Centre, s’érige en
maître et utilisateur des hommes et de la nature. Heidegger a
très bien décrit ce mode de dévoilement de
l’être en parlant de l’Arraisonnement (Gestell). Celui-ci est
une réponse provoquante à l’Appel de l’être,
sommation, mise en demeure, interpellation. Sous le mode de
l’Arraisonnement, la nature n’est qu’un fournisseur d’énergie ;
l’homme lui-même finit par être considéré
comme fournisseur, simple objet, instrument ou moyen. La possibilité
de l’anarchie demanderait une conversion par laquelle l’homme change
radicalement son attitude à l’égard du monde, de l’être
et de lui-même. Cette conversion irait dans le sens de ce que
Heidegger appelle, par opposition au Gestell, la POESIS ou mode de
dévoilement du produire ou du laisser-venir.


Si le pouvoir est rejet, non acceptation de la transcendance il
faudrait que l’anarchie soit une manière d’être ouverte
à la transcendance, à l’Autre. Dans l’anarchie,
l’être-contre laisserait sa place à l’être-avec ;
l’idéal de fraternité de l’anarchie originelle
retrouverait ici tout son sens. Sans oublier l’essentiel, à
savoir que l’homme ne vit pas que de pain.

Alfred
Gommez

Notes :

[1NETTLAU, Max, Contribucion a la bibliorafia anarquista de la America Latina hasta 1914, dans CERTAMEN INTERNACIONAL DE LA PROTESTA, La Protesta, Buenos Aires 1927

[2DOLGOFF, Sam, La revolution cubana : un enfoque critico. Ed. Campo Abierto, Madrid 1978.

[3« EL ANARQUISMO EN CUBA », El Libertario, La Havane, 19 juillet 1960, p.7.

[4DOLGOFF, op.cit., p.44.

[5« EL ANARQUISMO EN CUBA » op.cit.

[6« EL MOVIMIENTO LIBERTARIO Y LA LUCHA CONTRA LA DICTADURA BATISTIANA », dans El Libertario, op.cit. p.8.

[7DOLGOFF, op.cit.

[8PRINCE, Jacobo, lettre du 3.XII.61 dans : BOLETIN DE INFORMACION LIBERTARIA, publication du MLCE, Miami, février 1962, N°1. Cette traduction et les traductions suivantes sont sous notre responsabilité. C’est nous qui soulignons.

[9GRUPO MALATESTA, lettre dans : B.I.L. N°1.

[10TIERRA Y LIBERTAD, article de décembre 61 dans B.I.L. N.1.

[11BOLETIN DE INFORMACION LIBERTARIA, N°2, Miami mars 62.

[12IGLESIAS, Abelardo, article dans B.I.L. N°4, Miami mai 62.

[13CAMPA, Juan, lettre dans B.I.L. s/n, Miami janvier 65.

[14BOLETIN DE INFORMACION LIBERTARIA, s/n, Miami mai 67.

[15Ibid., s/n, Miami janvier 65.

[16Ibid., s/n, Miami février 70.

[17Ibid., s/n, Miami février 65.

[18NOIR ET ROUGE, N°20, Paris 65.

[19COMPTE-RENDU DE L’ENTRETIEN AVEC LE DÉLÉGUÉ DES CUBAINS DE MIAMI (juin 1965).

[20NOIR ET ROUGE, ibid.

[21Ibid.

[22Dans On a raison de se révolter, Sartre aborde cet aspect en se référant, à propos du Parti Communiste, à la « paranoïa des institutions ».


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