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Iztok n°3 (mars 1981)
Notes de lecture
« Mémoires » de Petro Grigorenko
Article mis en ligne le 8 décembre 2007

par Asparoukh
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Paris, Presses de la Renaissance, 1980, 782 pages.

Ce
livre me semble très important, parce qu’au contraire de
Pliouchtch, Amalrik, Boukovski, etc. qui ont expliqué leur
cheminement vers la dissidence par le choc entre idéaux
inculqués aux jeunes et la réalité, l’auteur
appartient à la génération qui suit
immédiatement celle qui imposa et défendit le marxisme
léninisme.

Le
témoignage est très long et se lit bien. J’y distingue
trois parties bien distinctes de ce qu’on pourrait appeler une
personnalité stalinienne type. Comment le stalinien Grigorenko
en est arrivé à tout sacrifier contre le
marxisme-léninisme, c’est l’un des nombreux sujets dont traite
le livre.

Petro
est né à Borissovka en 1907, près de la mer
d’Azov en Ukraine. Il nous dit que son frère aîné
et les hommes du village luttaient contre les Blancs tantôt
avec l’Armée Rouge, tantôt avec Makhno.
Heureusement d’ailleurs, car les hommes d’un autre village qui
n’étaient qu’avec Makhno furent tous tués par l’Armée
Rouge, dont le chef Doubenko faillit faire fusiller le frère
de Petro. Un regard dans « Le mouvement makhnoviste »
d’Archinoff confirme que la région de Grigorenko était
dans la « zone d’influence intense » des makhnovistes. On
peut se demander si l’oncle de Grigorenko n’était pas aussi
influencé par l’anarchisme de Makhno, vu sa déclaration
que rapporte l’auteur : « politique et escroquerie sont des
termes équivalents », lors d’une assemblée avec
les bolchéviks (p.91).

— O —

Dans
la première période 1907—1941, comprenant disons 22
ans de réflexion, en dépit de nombreux exemples :
liquidation makhnovistes ; avertissement contre la Tcheka (Vania,
p.100) ; le mythe ouvriériste face à la réalité
de la condition prolétarienne, avec ses oppositions entre
classes d’ouvriers différents (p.103—111) ; la calomnie contre
lui (p.123) ; sa vision de la famine dans son village ; la mort de son
oncle en prison et l’intervention qu’il dut faire pour améliorer
sa situation ; l’arrestation de son frère et une nouvelle
intervention pour pouvoir le faire libérer (avec la réaction
de sa femme qui allait le dénoncer à la Tchéka
si lui-même n’avait pas eu un présentiment) ; tout cela
ajouté à la liquidation du trotskisme, à la
constatation que les cosaques émigrent en masse à
l’étranger, qu’en 1939, au cours d’une campagne limitée
contre les japonais, les conditions militaires sont les mêmes
qu’en 1905, que les liquidations dans l’armée déciment
les meilleurs et répandent l’espionnite à tous les
niveaux ; malgré tout cela Grigorenko et presque tous les
jeunes étaient électrisés par les buts des
bolcheviks : « Ce qui se passait réellement dans ces
grands chantiers (…) nous ne le savions pas et, de toute façon,
ne voulions pas le savoir. J’eus l’occasion de me rendre compte
personnellement de ce qui se passait, mais je fus incapable de
généraliser ce que j’avais constaté »
(p.136), « Notre vie était passionnante, notre but
lumineux. Que valaient les réflexions de mon père, de
mes oncles et d’autres geignards auprès de notre évidente
doctrine marxiste-léniniste ? » (p.143).

Il
me semble qu’il faut souligner ici la grande souplesse de la
propagande communiste qui offre de grands buts patriotiques et
moraux, qui souligne la force de la science soviétique, ce qui
convient parfaitement à des gens qui connaissent encore mal la
vie pratique, aux jeunes (voir à ce sujet les récits de
Boukovski et de Pliouchtch). De plus à l’époque de
Grigorenko, les purges signifiaient aussi l’ascension dans la
hiérarchie des jeunes.

— O —

La
deuxième période se situe entre 1941 et 1961 Grigorenko
semble avoir atteint la voie lente mais sûre de l’accès
au grade de maréchal. Après une campagne prometteuse,
il obtient, après des difficultés dues à son
caractère discutailleur sur les points où il est sûr
de lui, le grade de général, il enseigne à
l’académie militaire de Moscou et il dirige de fait la
recherche en cybernétique et application militaire. Que
s’est-il passé pour que Grigorenko, qui a traversé sans
encombres les moments les plus tragiques du stalinisme, se jette dans
l’opposition ?

C’est
la nouvelle compagne de Petro, depuis les années 40,
ex-emprisonnée et dont le premier mari est mort en captivité
qui transforme Grigorenko par un lent travail de sape, aidée
par des amis à elle qui ont la même expérience.
Malgré les erreurs criminelles de Staline dont il se rendit
compte aussitôt (d’où les difficultés pour
devenir général), il avait tiré un bilan positif
en 1945 : « ce conflit avait apaisé tous mes
doutes »(p.333). Mais les discussions avec les amis de Zinaïda,
son épouse, le marquaient : « j’en avais la tête qui
éclatait ; alors je chassais ces idées, et me
replongeais dans mon travail. » (p.344)

Même
le XXe congrès ne délivra pas Grigorenko qui
fut choqué par les attaques contre Staline (p.362), son
« esprit de parti » était le plus fort. Cet
entêtement dans le stalinisme est sans doute explicable par le
fait que Grigorenko pouvait satisfaire son besoin de création
et ce bien qu’il vive dans un pays qui, plus encore que le
capitalisme, bannit les initiatives. Cela explique le retard global
des techniques soviétiques, rendu plus grand encore par les
condamnations à mort des scientifiques (des linguistes aux
biologistes), justifié par le besoin constant de s’appuyer sur
le Comité Central. Le progrès vient de personnalités
bien pistonnées, comme Grigorenko ou Opanassenko (p.261) ou
bien astucieuses qui savent « présenter comme une
découverte personnelle une théorie déjà
existante, mais officiellement condamnée depuis plusieurs
années » dans le domaine agricole, militaire, etc.
(p.277).

— O —

Ce
fut en septembre 1961, à l’occasion d’une conférence du
PC à Moscou que Grigorenko fit un discours bref où il
s’étonnait de l’apparition du culte de la personnalité
pas seulement avec Staline, mais aussi avec Beria, et en Yougoslavie
et en Albanie ; et en déduisait que le parti devait être
plus exigeant vis-à-vis de ses membres, et ne pas garder les
escrocs comme cela se fait, que des élections libres avec le
contrôle des élus par la base pourraient être une
solution. Ainsi commençait la troisième et dernière
époque (apparemment) de Grigorenko qui depuis près de
20 ans refuse ce qu’il a contribué à renforcer pendant
plus de 40 ans.

Le
résultât de ce discours fut le limogeage de Grigorenko,
en dépit des règles du parti et des lois soviétiques.
Envoyé en Extrême-Orient, il constata que dans la même
ville, entre 1937 et 1961, la misère était la même
(p.394). Malgré la sympathie des élèves de
l’académie militaire et de la plupart de ses collègues
Grigorenko ne veut rien renier et cherche à changer le régime.
Il se plonge dans Lénine et en voit les nombreuses
contradictions, comme par exemple le droit des minorités
politiques qui n’existe que s’il fait partie d’une minorité.
Staline n’a fait que suivre Lénine. Mais malgré tout,
il pense qu’un Lénine expurgé peut servir de base à
une organisation révolutionnaire secrète. Sur le modèle
d’un groupe dont il nous apprend l’existence, l’Union des Véritables
Léninistes, il fonde l’Union des Combattants pour la
Renaissance du Léninisme et en 1963 il fait des tracts avec
ses fils. La répression sanglante à Novotcherkask,
Tbilissi, etc. y est dénoncée, et la nécessité
d’élections libres y est proclamée. Il va lui-même
distribuer des tracts dans une gare, à l’entrée d’une
usine à Moscou. Il constate la réceptivité des
gens et aussi leur peur (p.415). Mais la police veille et cette
fois-ci l’envoie une première fois en clinique psychiatrique
pour à peu près un an. Il pourra ressortir avec
l’intronisation de Brejnev, qui bien qu’ayant connu Grigorenko sur le
front semble avoir voulu le laisser moisir en asile.

Grigorenko
est général et professeur de sciences militaires, son
témoignage sur la tactique des dissidents est donc important.
Dans l’atmosphère de peur et de répression, il pense
que seules les actions publiques sont valables, parce qu’elles ont un
effet « considérable et immédiat ». Chacun
doit « gravir son Golgotha (…), le peuple verra la procession
et s’y joindra. » (p.433). Le refus de la clandestinité
s’explique par deux raisons : a/ « Un parti, c’est la lutte pour
le pouvoir et la substitution des machinations bureaucratiques aux
rapports humains. Aucune cause, si passionnante soit-elle, ne résiste
aux querelles accompagnant la formation des programmes et la
constitution des statuts. » (p.437) ; b/ « La dégradation
de nos mœurs est telle que vous vous heurterez dès les
premiers pas à des provocateurs. Il faut être idiot pour
se réfugier dans la clandestinité. » (p.483).
L’action, pour Grigorenko, a deux objets : « on ne peut que se
transformer soit-même, et cette transformation ne peut être
que spirituelle » (p.437) et il faut « se contenter de
donner des explications et répondre aux questions des autres
dans la mesure seulement où cela les intéresse. »
(p.479).

On
pourrait approfondir ces conceptions qui font — pour parler comme un
militant occidental — de l’individualisme et du réformisme le
moteur de l’action de masse. Au premier abord, cela peut paraître
choquant, mais Grigorenko se fonde sur une analyse du pouvoir que 60
ans de vie en URSS a illustrée : « j’en suis arrivé
à cette conclusion : la limite du pouvoir est en nous. Le
dirigeant suprême doit être un homme capable de se
limiter de lui-même ; et le mieux est qu’aucun dirigeant n’ait
de pouvoirs illimités. » (p.46).

Plongé
dans le samizdat, faisant presque une centaine de causeries
semi-officielles, notamment, dans des appartements privés sur
l’histoire militaire de la seconde guerre mondiale par rapport à
l’URSS (pp.502—518), Grigorenko se trouve en liaison — pour aider
d’autres dissidents — avec les tatars de Crimée, auxquels il
va se consacrer désormais principalement. Organisés
depuis la base, depuis les villages, avec des délégués
non permanents et se changeant les uns les autres (l’anarchisme est
une tactique qui s’impose d’elle-même dans les milieux
totalitaires, à mon avis), les tatars organisent de nombreuses
manifestations.

C’est
sur ce point du reste que la tactique des dissidents, illustrée
par les tatars (au niveau des luttes de masse) et expliquée
par Grigorenko (voir aussi Joukovski) présente une difficulté :
ce sont les médias occidentaux qui, en s’emparant des
informations, ont aidé les dissidents. Et c’est si évident
que Grigorenko constate pour une importante manifestation tatare :
« cela se passa malheureusement en l’absence des correspondants
étrangers et cette fois-ci le monde n’en sut rien. »
(p.559). Et je suis sceptique lorsque Grigorenko déclare après
sa sortie de son deuxième séjour en clinique
psychiatrique (septembre 1969 juillet 1974) qu’un autre dissident y
est encore depuis 13 ans, « cet exemple peut d’ailleurs servir à
ceux qui doutent de l’efficacité des protestations dans
l’opinion publique ».

Du
reste Grigorenko est conscient de la faiblesse de son argumentation
puisqu’à propos de la possibilité de répétition
de la sanglante répression de Novotcherkask (du 02-07-62), il
dit « peu vraisemblable » (p.758) et non impossible. Il
semble bien d’après la fin du livre que le régime
devienne de plus en plus dur malgré le succès de la
dissidence, qui a touché des milliers de gens (perquisitions
« comme au bon vieux temps », p.763). Comme en 1917, la
règle d’or en URSS est « lorsqu’on décrit la
réalité telle qu’elle est, c’est de la calomnie »
(p.737).

Peut-être
l’espoir viendra-t-il des campagnes : retournant dans son village
natal après 1975, Grigorenko y constate un progrès
individuel du niveau de vie, malgré une absence de joie de
vivre, et surtout il s’aperçoit que tout le monde écoute
ouvertement les radios occidentales en ukrainien (le procédé
de brouillage ne s’applique qu’aux villes).

Les
dernières pages sur les impressions aux États-Unis où
Grigorenko se rendait pour voir son fils et se faire opérer,
et où il fut déchu de sa nationalité soviétique,
avec sa femme et un fils anormal, sont naïves mais reflètent
le sentiment automatique qu’on a en venant de l’Est : abondance,
efficacité et même choix dans les villes et les
campagnes. Le capitalisme semble répondre aux aspirations
futures du communisme ! Vrai à condition d’oublier
l’exploitation du Tiers-Monde, le viol des foules par les médias
et la liquidation des opposants trop gênants.

Asparoukh


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