Les objecteurs et le pacifisme

, par  Turquin (Jacky) , popularité : 4%

Un
certain nombre de pacifistes ont soutenu les objecteurs avant
l’obtention du statut ; mais si tous s’y sont montrés
favorables, il n’y a pas eu d’engagement général de
leur part dans cette action. Et, actuellement, aucune relation, aucun
contact n’existe entre les pacifistes et les groupes d’objecteurs,
sauf les quelques informations que l’on peut trou­ver dans les
publications. Com­ment peut-on comprendre ce peu d’intérêt
pour un engage­ment antimilitariste et contre la guerre, et même,
pour une majorité d’objecteurs, contre toute guerre (y
compris la guer­re révolutionnaire) ?

Les
différentes situations et circonstances ont modifié ce
qu’on pouvait appeler : objection de conscience. Ce qui fait
peut-être, que les objecteurs n’appa­raissent plus comme
menant une action « pacifiste ». En schéma­tisant,
on peut distinguer :


dans
une période s’étendant jusqu’au début de
la guerre d’Algérie, une objection essen­tiellement
contre la guerre.


au
moment de la guerre d’Al­gérie (et peut-être aussi
pendant celle d’Indochine), toujours sans statut, se pose le
problème de l’objection à la guerre face à
une révolution sociale.


après
l’obtention du statut, une objection « légale »
dans un « service civil ». Contestant les structures
militaires, l’expérien­ce et le contexte
(Protection civile) amènent les objecteurs à
contester également les structures « civiles ». À
la suite de cette action, vivant dans des milieux sociaux
défavorisés : bidonville, région sous-développée,
les objecteurs sont alors conduits à contester les structures
sociales et économiques de notre société.

À
la suite de cette évolution, l’objection maintenant se situe
sur différents plans : le militarisme et la guerre, les
structures sociales et les structures économiques.

Les
relations des objecteurs et de Louis Lecoin sont assez singulières
et méritent d’être distinguées. Le nom de
Lecoin est étroitement lié au statut et à la
reconnaissance de l’objection de conscience en France (qui n’est
en fait que la reconnaissance du refus de porter les armes), mais son
action fut pratiquement menée sans la participation des
objecteurs. Et depuis la mise en place du statut, les relations sont
restées sans véritable dialogue : Lecoin ayant sa
vision de ce qui est bien pour les objecteurs dans le contexte
actuel, et ce n’est que par la prise de positions concrètes
que les objecteurs peuvent lui « forcer la main », si
l’on peut dire.

Parallèlement,
l’Action civique non violente mena son action avec la participation
des objecteurs, et la basa sur leur engagement, même si un
certain nombre étaient des objecteurs circonstanciels à
la guerre d’Algérie. Ce qui montre également la
possibilité d’une action commune dans des circonstances
données de gens ayant des positions théoriques
différentes.

Suite
à cette action, les objecteurs sont restés en liaison
étroite avec les anciens membres de l’Action civique non
violente, la communauté de l’Arche, et ont des relations
d’échange et de dialogue avec d’autres mouvements
préoccupés de l’action non violente (tels que le
Mouvement international de la Réconciliation), et même
peuvent travailler dans des actions précises avec des
mouvements qui ne sont aucunement à tendance non violente,
comme le MCAA. Mais ils n’ont pas travaillé en liaison
étroite avec les pacifistes, car leur action est par trop
différente, je pense.

D’une
part, les objecteurs influencés par l’Action civique non
violente ont laissé de côté l’antimilitarisme
de surface : l’uniforme, l’abrutissement, les armes, la
boucherie, pour essayer d’avoir une action plus en profondeur et à
la base, une action directe touchant les causes profondes du
phénomène guerre : injustice sociale, misère,
sous-développement, profit, mentalité individuelle et
collective. Cette action mène à une transformation
radicale des structures de notre société, c’est tout
le sens des expériences actuelles tentées par les
objecteurs.

D’antre
part, on a l’impression que les pacifistes en restent à une
contestation sentimentale de la guerre et se contentent, comme forme
d’action, de l’adhésion à un mouvement sans
engagement concret. Ils veulent par une certaine forme de
parlementarisme : pression de l’opinion sur le gouvernement,
transformer les lois, sans essayer de mettre en pratique un
changement dans les faits.

On
pourrait dire que leur action est une opposition légaliste à
la guerre et au militarisme. Les non-violents, de même que les
anarchistes, qui demandent eux aussi un bouleversement des lois, ont
une action extra-légale de désobéissance en
essayant d’apporter un changement dans les faits sans attendre la
transformation légale.

Si
la théorie de la guerre juste n’a aucun sens, ce qu’ont
bien montré les pacifistes intégraux, il ne faudrait
pas se cantonner en quelque sorte dans celle du « bon peuple »
trahi par ses « chefs », les faits sont là pour nous
le rappeler : l’écho enthou­siaste qu’ont trouvé
les « fau­teurs » de guerre dans la majo­rité
de la population en 1914 et en 1939. L’action pacifiste doit porter
aussi bien sur les responsables de notre système hiérar­chique
que sur ceux qui « mar­chent » et qui « suivent ».

Le
phénomène guerre étant lié aux structures
capitalistes, au­toritaires et hiérarchisées, ainsi
qu’aux structures mentales, sa disparition ne pourra devenir
effective sans une révolution économique, sociale et
culturelle.

C’est
pourquoi, chaque combat doit être resitué dans son
en­semble, il n’y a pas de lutte uniquement contre la guerre,
c’est un aspect de la lutte générale pour la
révolution intégrale.

Jacky
Turquin