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La Vie Ouvrière n°6 du 20 décembre 1909
La Roumanie des boyards
Article mis en ligne le 14 décembre 2007

par Dunois (Amédée)
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Une courageuse étude
de Bernard Lazare [1],
parue en 1902 aux Cahiers de la Quinzaine, avait déjà
jeté d’utiles clartés sur l’état économique
et politique de la Roumanie, de ce royaume de six à sept
millions d’âmes qui, à l’embouchure du Danube, en face
du vieux monde oriental, prétend être le poste avancé
de la civilisation d’Occident. L’étude de Bernard Lazare
était, avant tout, consacrée aux Juifs de Roumanie.
Poursuivant son œuvre de défense israélite, l’auteur y
dénonçait les exécrables et lâches
artifices par lesquels les maîtres d’alors de l’État
roumain (maîtres d’alors et d’aujourd’hui) maintenaient dans
l’oppression et la honte 289.000 Juifs, dont les quatre cinquièmes
étaient des prolétaires.

Il y a là un fait
monstrueux, et qui peut servir à montrer ce que valent les
actes diplomatiques quand, par aventure, ils se mêlent de
protéger les faibles et les opprimés.

En 1878, un article du
traité international de Berlin, accepté par le
gouvernement roumain, l’article 44, déclarait qu’en Roumanie,
la distinction des croyances et des confessions religieuses ne
pourrait être opposée à personne comme un motif
d’exclusion ou d’incapacité en ce qui concerne, notamment, la
jouissance des droits civils et politiques. Cet article n’avait
d’autre objet que de relever les Juifs de Roumanie de la condition
d’infériorité où les avait réduits
l’antisémitisme de la législation existante.

Que fit alors la
Roumanie ? Soucieuse de ne pas s’attirer d’histoires avec
l’Europe, elle s’empressa d’abroger l’article de sa constitution qui
excluait de la neutralisation les étrangers de rite non
chrétien
. Avec ostentation, elle naturalisa même en
bloc 900 Juifs ayant pris part à la guerre de l’Indépendance,
et dont, au reste, 700 avaient trouvé la mort sur le champ de
bataille.

Depuis cette époque,
deux cents autres Juifs environ ont été admis au
bénéfice de la naturalisation. Tous les autres ont été
considérés comme des étrangers d’une sorte
particulière : des étrangers non soumis à
une protection étrangère
, « c’est-à-dire,
expliquait Bernard Lazare, que l’on peut vexer impunément,
sans redouter les représentations des consuls, les notes des
diplomates, les interventions des puissances. C’est là la
caractéristique du mouvement antijuif roumain : le
mensonge et l’hypocrisie [2]. »

De la Roumanie, Bernard
Lazare n’avait traité à fond que la question juive.
Nous avons aujourd’hui, sur l’ensemble des « questions »
qui se posent depuis un tiers de siècle, dans le royaume de
Carol, un travail du citoyen C. Racovski, délégué
au Bureau socialiste international pour la Roumanie. Ce travail [3]Émmanuel
Lévy et de la Revue du Droit international privé.
— Une grande Broch. in-16 de 74 et 96 pages, Paris (chez Giard et
Brière), et Bucarest, 1909.">
n’a certainement pas les qualités de facture de celui de
Bernard Lazare : il est un peu touffu, un peu désordonné,
il embrasse en un trop petit nombre de pages un trop vaste sujet ;
on y voudrait des références précises. Tel qu’il
est, il constitue, contre la monarchie moldo-valaque, et contre les
propriétaires fonciers sur lesquels s’appuie cette monarchie à
demi orientale, un acte d’accusation terriblement accablant.

On connaît les
démêlés de l’auteur avec son gouvernement. Le Dr
C. Racovski, né citoyen bulgare (ou plus exactement sujet
ottoman, étant né cinq ans avant l’émancipation
de la Bulgarie), est devenu Roumain par le fait de l’annexion à
la Roumanie de la Dobroudja, où sa famille s’était
fixée. Or, le gouvernement du roi Carol, pour punir Racovski
de sa propagande socialiste, lui dénie, sous de misérables
prétextes, la nationalité roumaine et a pris contre
lui, en août 1907, un arrêté d’expulsion. En même
temps, son mandat de conseiller général était
annulé et, officier de réserve, il était exclu
de l’armée. C’est en vain que, depuis deux ans, notre camarade
a usé de tous les moyens juridiques pour faire rapporter cette
mesure scandaleuse ; en vain que deux professeurs de droit
international privé se sont élevés contre
l’iniquité de cette mesure ; en vain que Racovski a tenté
récemment de franchir la frontière roumaine pour se
faire appréhender comme contrevenant (seul moyen qui lui fut
laissé d’attaquer l’arrêté d’expulsion) ;
rien n’y a fait : la Roumanie est demeurée pour Racovski
une terre interdite.

Cette histoire d’un
homme que son gouvernement condamne au rôle ingrat de
sans-patrie malgré lui est contée tout au long
dans la seconde partie de la Roumanie des Boyards.
Occupons-nous maintenant de la première partie : elle a
trait à la Roumanie politique et sociale et au soulèvement
paysan de 1907.

*

*  *

La Roumanie est restée,
au seuil du XXe siècle, un pays à peu près
purement agricole et de grande propriété. La question
ouvrière y tient encore une place minime, mais la question
agraire y a pris, comme en Russie, les formes les plus redoutables.
La jacquerie est, en Roumanie, un feu qui ne s’éteint jamais
complètement.

Le paysan manque de la
terre nécessaire pour le faire vivre et meurt littéralement
de faim. En 1905, 4.000 grands propriétaires possédaient
47 % du territoire arable, alors qu’un million de petits
détenteurs n’en possédaient que 41 %. Soixante-six
grands propriétaires usurpaient à eux seuls le seizième
de l’étendue cultivée, — plus de 520.000 hectares !

Ces grands propriétaires
n’exploitent, autant dire jamais eux-mêmes. Ils ont des
intendants ou des fermiers. Il existe une classe de grands fermiers
comme nous n’en connaissons pas en France. On a vu certains d’entre
eux, associés ou indépendants, affermer jusqu’à
200.000 hectares !

Le servage auquel les
boyards avaient peu à peu réduit les libres paysans
d’autrefois, a été supprimé seulement en 1864.
Cette loi de 1864 créa 467.000 petits propriétaires
possédant ensemble 1.766.000 hectares. Mais qu’est-ce qu’une
propriété quand on n’a pas les moyens de la faire
valoir ? Pour lutter contre le morcellement fatal, le
gouvernement déclara que les terres concédées
seraient inaliénables jusqu’en 1916. Mais cette mesure eut
pour conséquence de lier le paysan à son bien et
surtout de le mettre à la merci de son voisin, le grand
propriétaire ou le grand fermier.

On vit apparaître
alors des contrats agricoles qui ne sont pas loin, peut-être,
de dire le dernier mot de l’exploitation de l’homme par l’homme.
Racovski a cité un de ces contrats. On y voit ceci : un
propriétaire qui s’engage à donner aux paysans d’un
certain village des terres pour la culture du maïs, et des
paysans qui s’obligent en retour à donner au propriétaire :
1° la moitié du produit total de la terre ; 2o un boisseau de grains par pogone [4]
et encore un boisseau par trois pogones ; 3o à
exécuter au profit du propriétaire des corvées
dont la valeur — calculée selon des tarifs variables — est
ici de 10 francs par pogone. Ce n’est pas tout. Ils s’obligent en
outre, 4o à payer 7 francs en argent par quatre
pogones, et, 5° à faire la culture complète d’un
quart de pogone au bénéfice du propriétaire.
Ceux mêmes d’entre eux qui loueraient plus de quatre pogones
devraient, par-dessus le marché, moissonner un quart de
pogone. Tous ces travaux doivent être faits au premier appel de
l’intendant. « Et pour que le propriétaire puisse
obliger les paysans à exécuter tous ces travaux, il
possède un moyen infaillible : l’interdiction qui leur
est faite de rentrer leur récolte avant l’acquittement de
toutes leurs dettes et obligations [5]. »

On comprend, après
ces détails, que Bernard Lazare ait pu représenter le
paysan roumain comme le plus maltraité, le plus misérable
des hommes : « L’homme de la glèbe, dans ce
pays, est proche encore du serf antique ; il a été
émancipé nominalement, mais effectivement il est resté
l’esclave du boyard, qui le maintient dans l’ignorance et dans la
crasse, qui considère ses fils comme sa chose, sa fille ou sa
femme comme son jouet… Tel le Juif, son frère de douleur, il
meurt de faim sur son champ, dans sa maison sordide où l’air
lui est mesuré [6]. »

Trois cent mille paysans
n’ont pour tout domicile que des souterrains qu’on dénomme
bordei. Des constructions paysannes proprement dites, plus de
la moitié (583.000) sont en argile ; 226.000 sont en
bois, 74.000 seulement en pierre. Rien d’étonnant, on le voit,
si ces malheureux paysans, réduits à ne manger jamais
que du pain de maïs et des légumes, sont la proie de la
pellagre, du paludisme, de la tuberculose et de la syphilis.

L’état politique
vaudrait, lui aussi, d’être décrit avec soin, ce que je
ne puis faire en ces notes rapides. Racovski a stigmatisé sans
pitié ce régime roumain, qui, sous les dehors d’un
libéralisme et d’un modernisme trompeurs, recèle toutes
les tares, toutes les hypocrisies, toutes les violences. Il a dit le
gaspillage effronté des deniers publics par des dynasties de
politiciens sans vergogne, la corruption et la fraude érigées
en procédés de gouvernement et d’administration [7] ;
l’incapacité notoire, l’immoralité scandaleuse des gens
en place.

La Constitution roumaine
est vraiment libérale, mais tous les partis sont d’accord pour
la violer continuellement. « Notre anarchique Constitution
croulerait, écrivait tranquillement un journal, si elle était
appliquée littéralement » ; et un
autre : « Si on prenait [le droit d’association,
reconnu par la Constitution] au sérieux, cela signifierait
qu’on peut mettre le feu aux quatre coins du pays. »

Admirable contrée !

Quant au régime
électoral, il a été établi de manière
à installer au pouvoir quelques grandes familles, toujours les
mêmes (les Cantacuzène du côté
conservateur, les Bratiano du côté « libéral » [8],
sans la moindre menace, pour elles, de contrôle ni d’éviction.

Sur 173 députés,
il y a 83 grands propriétaires et 62 avocats !

« La
jacquerie, a écrit B. Lazare, reste la terreur redoutable des
gouvernants et des budgétivores roumains. Ils ont déjà
vu, en 1888, l’émeute dans les campagnes, ils ont vu les
pacants soulevés envahir les propriétés, jeter
les récoltes dans les rivières, détruire tout
sur leur passage. La bourgeoisie des agrariens et des fonctionnaires
a férocement réprimé la révolte, tuant et
emprisonnant les insurgés. Elle n’a pas résolu ainsi le
problème. Si demain elle s’apprête à charger de
nouveau d’impôts son corvéable, elle rallumera la
torche
 [9] »

Paroles prophétiques.
La torche s’est rallumée en février-mars 1907. La
récolte du précédent avait été
fort abondante, aussi les paysans, se sentant des réserves,
avaient-ils refusé de signer, à l’automne, les contrats
agricoles dont nous avons parlé. À
quoi les propriétaires avaient riposté en se refusant à
dîmer le maïs, si bien que le grain avait dû
rester tout l’hiver aux champs, « à la merci des
pluies et des souris [10].
Notons aussi qu’un nouvel impôt de 5 francs par chef de famille
avait mis le comble à l’exaspération.

Ce fut une véritable
explosion de jacquerie moyenâgeuse d’une indicible brutalité [11]

Les paysans, par bandes, envahissaient les domaines, pillaient les
châteaux, incendiaient les greniers et les écuries. À
l’origine — on ne sait trop sous quelle influence secrète, —
le mouvement de fureur n’avait atteint que les seuls fermiers juifs,
mais bientôt, entre Juifs et chrétiens, nulle
distinction ne fut plus faite. En Valachie, où la révolte
éclata le 24 mars seulement, il n’y avait pas de fermiers
juifs, et le mouvement fut nettement économique.

Les « Jacques »
allaient devant eux sans but, la hache ou la torche à la main.
Que voulaient-ils au juste ? Leurs revendications étaient
aussi diverses qu’imprécises. Dans certains endroits de la
Moldavie, on alla jusqu’à réclamer, dit-on, une sorte
d’expropriation des boyards. Le plus souvent, on se contenta de
demander la réduction du prix de location des terres.
Ailleurs, on demanda le rétablissement de la dîme sous
sa forme ancienne [12],
« quand elle ne représentait que la dixième
partie de la récolte ». Et pour prévenir
tout retour aux pratiques abhorrées, on exigeait que ces
réformes fussent consacrées par des contrats à
long terme, de 15 et de 20 ans.

Terrorisés,
fermiers et propriétaires signèrent tout ce qu’on
voulut. Puis l’armée entra en scène et se montra sans
retard, pour parler comme le roi Caro, à la hauteur de sa
mission. La répression ne fut qu’un atroce carnage. En
quelques jours, 11.000 paysans, d’autres disent 15.000, jonchèrent
le sol de leurs cadavres. Parmi les survivants, 15.000 furent
arrêtés, pour être déférés à
la justice. Mais le gouvernement eut peur du spectacle que ces
innombrables procès de meurt-de-faim donneraient au monde. Les
cours d’assises, d’ailleurs, prises de pitié pour d’aussi
lamentables accusés, acquittaient systématiquement.
Quand le ministère « libéral » se
décida à l’amnistie, « il n’y avait que 87
condamnés, tandis que 1.066 étaient acquittés.
Mais il y avait 7.807 accusés qui attendaient leur tour pour
être jugés et 6.654 dont les procès n’étaient
pas encore instruits [13]. »

Le gouvernement comprit
qu’il fallait porter remède à des souffrances trop
fortes. En fait de réformes agraires, la seule qui s’impose à
la Roumanie, c’est l’expropriation des détenteurs actuels.
Racovski remarque fort bien que la grande propriété.
roumaine représente un type économique des plus
arriérés. « Si elle vit, c’est seulement en
étouffant la petite propriété, dont la
productivité est diminuée de moitié ; c’est
en exploitant, au-delà de toute imagination, le travail des
paysans ; c’est en semant la misère, la maladie et
l’ignorance [14]. »
Cette grande propriété doit disparaître pour
faire place à des formations économiques nouvelles.

Mais l’expropriation eut
frappé au cœur les classes parasitaires, et le gouvernement
n’en a pas voulu. Il s’est borné à des mesures de
détail, telle qu’une réforme des contrats agricoles qui
prévoit un minimum de salaire et un maximum de rente, et que
l’établissement d’une Banque paysanne, chargée, comme
celle qui fonctionne en Russie, d’acheter des terres pour les
revendre par lots aux paysans mais qui, limitée dans ses
moyens, ne jouera, dans l’économie agraire, qu’un rôle
des plus médiocres.

Le travail de Racovski,
comme autrefois celui de B. Lazare, se termine par la prévision
formelle d’une catastrophe nouvelle. Racovski ajoute que seule la
conquête du suffrage universel par les ouvriers des villes,
conquête que suivrait sûrement la réforme agraire,
pourrait empêcher l’explosion de se reproduire. C’est sans
doute attendre du suffrage universel plus qu’il ne peut donner.
J’aimais mieux la façon dont concluait Bernard Lazare, du
point de vue de la question juive, quand il disait : « Peut-être
si [la bourgeoisie] désespère le Juif, si elle le
pousse à bout, celui-ci, malgré sa passivité,
malgré les conseils de ses riches timorés, s’unira-t-il
au travailleur des champs et l’aidera à secouer le joug. Mais,
même s’il ne se joint pas à lui, c’est un jour le paysan
roumain révolté qui, directement ou indirectement,
résoudra en Roumanie l’actuelle question juive, en se libérant
lui-même et en libérant le Juif [15]. »

Mais la révolte
paysanne ne saurait aboutir sans qu’une période d’organisation
préalable n’ait transformé là-bas les conditions
et les consciences. À
l’œuvre donc, socialistes et syndicalistes roumains !

Amédée
Dunois

Notes :

[1Bernard Lazare, l’Oppression des Juifs dans
l’Europe orientale : les Juifs en Roumanie
, Paris, février
1902.

[2 Id., ibid., p. 55.

[3 La Roumanie des Boyards
(contribution à l’histoire d’une oligarchie), par C. Racovski,
avec une lettre de Francis de Pressensé et des avis juridiques
du prof. <font face=

[4Le pogone vaut 50 ares.

[5Racovski, op. cit., p. 12.

[6B. Lazare, op. cit., p. 102.

[7Les fonds secrets sont, cette
année, de 1.710.000 francs, alors que le budget de
l’enseignement primaire atteint à peine 6.000.000. Tout le
régime est dans ces deux chiffres !

[8Les conservateurs représentaient
à l’origine la vieille propriété foncière ;
les libéraux la nouvelle, ainsi que l’industrie naissante.
Actuellement, ces dénominations n’ont plus de fondement réel.
Libéraux et conservateurs forment deux blocs également
réactionnaires.

[9B. Lazare, op. cit., p. 103.

[10Les paysans ne peuvent enlever la
récolte qu’après le prélèvement par le
propriétaire de sa part (la dîme).

[11Une poésie populaire dont Racovski cite un fragment montre bien quelle haine farouche le paysan ressent à l’égard des boyards et des tchokoï (propriétaires d’origine récente) :
« O notre seigneur, veuille bien punir les tchokoï, comme ils nous punissent eux-mêmes ;

« Fais en sorte qu’ils errent à travers les plaines et les bois, mourant de faim et grelottant de froid. », etc. (p. 56).

[12C’est-à-dire en nature.

[13Racovski, op. cit., p. 69.

[14 Id., Ibid. p. 70.

[15B. Lazare, op., cit., p. 103.


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