Révolution : non-violence ou guérilla

, par  Martin (Marie) , popularité : 5%

A
relire la brochure de Jean van Lierde [1] après mai
inoubliable, on reste quelque peu sur sa faim, et l’on s’étonne :
quoi, vingt-cinq pages sur la gauche en Europe, et il n’aurait rien
prévu ?

Mais
personne n’avait rien prévu, et le papier en question reste
important, très important malgré ses erreurs
d’évaluation, ses estimations biaisées des lieux de
l’action commune.

Le
propos de notre ami Jean van Lierde est clairement exprimé par
le titre, que nous avons repris. « D’accord pour la
révolution, mais par quels moyens ? violence ou non-violence ?
Légalisme ou insurrection ? Coexistence pacifique ou
guérilla ?… S’il y a un totalitarisme marxiste, y a-t-il
une mystification non violente ? » Pour l’auteur, les faits par
rapport auxquels il faut se définir sont les révolutions
dans le Tiers Monde, les pactes militaires (OTAN, pacte de Varsovie),
l’impérialisme et le militarisme des pays où nous
vivons. Le centre de gravité de l’action de ceux qui s’y
disent révolutionnaires porterait donc, selon lui, sur des
problèmes proprement internationaux.

La
gauche (les « groupuscules » extra-parlementaires, les
gauchistes) voit dans la guérilla latino-américaine, la
juste guerre du peuple vietnamien le modèle de lutte pour
l’émancipation du prolétariat et la construction du
socialisme. Peut-on être à la fois révolutionnaire
et non violent ? les pacifistes peuvent-ils collaborer avec cette
gauche ?

Et
d’abord, quelle est la violence de la gauche ? A bien y regarder, on
s’aperçoit qu’elle n’est guère que verbale, en
l’occurrence ; le soutien aux luttes armées des peuples
opprimés ne peut se manifester que par des actions sans
violence,
meetings, collectes, boycotts, manifestations de rue…
Sans violence, et pas non violentes : ce sont des actions « empiriques
et pragmatiques, c’est-à-dire sans le contenu doctrinal ou
théorique que nous, à l’IRG et au MIR [2], y
mettons » ; pour cette raison, les pacifistes participeront sans
difficulté à toutes les initiatives progressistes,
généreuses, des divers groupes de gauche. « Mais
où les choses se distinguent, c’est quand il s’agit de
savoir qui, en définitive, met son comportement
révolutionnaire en concordance avec ses affirmations
doctrinales » : par exemple, les pacifistes vont jusqu’à
l’objection de conscience, pas les autres.

Suit
une longue analyse de divers groupes, belges en majorité,
marxistes-léninistes, trotskystes, et aussi de la position du
Vatican, de la coexistence pacifique prônée par l’URSS,
de la lutte anticolonialiste… Aucun n’a une position vraiment
cohérente, ne met en pratique le vrai internationalisme
qu’enseignent les libertaires, qui « ont trop lutté
contre les pouvoirs militarisés de droite et de gauche pour
n’être pas, plus que jamais, opposés à toute
forme d’asservissement par les États ; c’est pourquoi la
lutte contre la guerre et les armées reste un fondement
essentiel de leur action ». (Relevons au passage le coup de
chapeau aux penseurs anarchistes, et l’encouragement à lire
les périodiques anars, ce qui est rare dans les publications
pacifistes !)

Mais
le pacifiste ne peut se réfugier dans le purisme, dans ses
ghettos que dénonce, inlassablement, Jean van Lierde.
Pas plus qu’il ne peut pratiquer « cette fausse non-violence
qui est à la base du réformisme syndical et politique :
on lutte pour les salaires et les avantages sociaux aux travailleurs
européens qui n’ont plus rien à voir avec le
Lumpenproletariat d’autrefois, mais on n’ose plus contester le
gaspillage de son gouvernement pour la force de frappe ou les crédits
militaires ». Il doit trouver, au contraire, un comportement à
la fois fidèle à la non-violence et à la
révolution : « Au sein de la Révolution, il reste
une contestation permanente contre la violence exercée par les
camarades opprimés, mais aussi contre la violence impérialiste
de son propre pays. Et qui sait, dans la révolution
triomphante, peut-être se retrouvera-t-il encore parmi les
protestataires, et donc menacé, parce que sa fidélité
exigera qu’il dénonce des faits ou des injustices, suite
logique de la violence passée, et qui surgissent dans les
nouvelles structures révolutionnaires… »

Il
faut donc, dit l’auteur, travailler avec la gauche, mais dénoncer
ses contradictions, ses alibis : combien de Français se
sont engagés aux côtés du FLN, combien de Belges
aux côtés des Congolais contre Tschombé et les
mercenaires, tout en prônant verbalement la violence ? Comment
peut-on froidement soutenir que les Viet­namiens aiment la
guerre, quand on sait qu’ils y sont acculés, conscients que
la violence déshumanise et marque pour longtemps les cœurs et
les intelligences ?

Les
critiques ne doivent pas empêcher la collaboration, au
contraire, les non-violents doivent forcer la gauche à se
définir clairement, à agir de façon cohérente ;
et van Lierde finalement « propose qu’on cesse d’être
révolutionnaire par procuration et que, dans son propre pays
exploitant, on définisse une action politique de sabotage et
de non-coopération qui soit une atteinte directe à la
politique atlantique et impérialiste… C’est le réformisme
de gauche qu’il faut surmonter en passant à la désobéissance
collective mettant l’Église, les syndicats et les partis
dans ce nouveau combat. »

*
* * *

Après
[le numéro d’« Anarchisme et Non-Violence » sur le
pacifisme|Anarchisme et non-violence n°14>http://www.la-presse-anarchiste.net/spip/spip.php?rubrique125], où nous avons critiqué les limites de
l’action des pacifistes intégraux, nous ne pouvons
qu’applaudir aux propositions de Jean van Lierde.

Nous
ne pouvons que reconnaître qu’il répond à pas
mal de questions qui se sont posées dans la revue, à
pas mal de discussions que nous avons eues sur la participation à
des initiatives de groupes de gauche (marcher ou non avec ceux qui
scandent « Vietcong vaincra », par exemple), qu’il fait
progresser d’un pas notre évaluation des tendances d’extrême
gauche et de la lutte anticolonialiste, pour ne citer que ces
exemples.

Mais
encore.

Pour
van Lierde, l’action majeure de la gauche se centre, je l’ai dit
plus haut, sur la lutte anti-impérialiste,
l’internationalisme, l’opposition aux pactes militaires. Je ne
suis pas sûre que cela ait jamais été le cas ; et
ce qui s’est passé en mai dernier montre à l’évidence
qu’on descend dans la rue pour d’autres raisons que le Vietnam et
les armes atomiques. Raisons qui sont plus concrètes, plus
vécues, plus graves peut-être : il faut le dire sans
mauvaise conscience, le capitalisme aliène les hommes dans
leur vie quotidienne, de façon durable, constante ; l’absence
de tout contrôle sur la production et sur son organisation
(l’économie, la politique) porte atteinte à la
conscience des hommes aussi sûrement que les armes atteignent
leur corps.

Il
est grand temps de reconnaître que la guerre n’est pas le mal
essentiel.
La guerre est l’expression la plus aiguë du
mal, la plus brutale, la plus visible. Mais la guerre sournoise qui
se mène dans les pays industriels à coup de réformes,
d’élévation du niveau de vie, de publicité et
de course au bonheur matériel pour détourner les luttes
ouvrières de leur vrai but : le renversement des rapports de
production [3], cette guerre-là est un meilleur bastion contre
le communisme que l’Asie du Sud-Est. Il est relativement facile de
mobiliser des milliers de personnes contre une guerre meurtrière,
qui confronte des bombardiers à des chapeaux de paille, des
mercenaires grassement payés à de pauvres Noirs, et
c’est probablement la raison pour laquelle l’action manifeste des
maoïstes, trotskystes ou guévaristes (et leur
dénomination même) commence et finit dans cette
solidarité internationale. Mais il y a une action en
profondeur, moins visible, moins prestigieuse, mais qui touche aux
conditions de travail de chacun, aux rapports de force dans la
société industrielle, au pouvoir politique de la classe
ouvrière ; et c’est cette action que manquent les
pacifistes, qui ne voient que la violence armée, les conflits
militaires, la force de frappe. Aux non-violents de ne pas la
manquer.

Autant
je suis d’accord avec Jean van Lierde sur l’importance
primordiale de plates-formes communes entre les groupes de gauche
« violents » et « non-violents » ; autant je
dénonce avec lui l’impérialisme, le colonialisme, la
militarisation ; autant je pense que ce n’est pas sur ce plan-là
que doit, que peut se réaliser l’unité.

Nous
avons vu trop souvent la division de la gauche se fonder sur des
divergences internationales (position par rapport au conflit
sino-soviétique, à Cuba, caractère
révolutionnaire ou non des luttes des peuples africains, etc.)
pour qu’il soit besoin de démontrer combien peuvent être
fragiles des alliances contre « la politique atlantique et
impérialiste ».

Il
faut revenir à la France du mois de mai. Un des éléments
les plus frappants a été, justement, cette alliance
entre divers groupes de gauche : alliance sur des problèmes
internes, sur l’action illégale et violente. Deux mois
auparavant, Jean van Lierde écrivait : « Nous mettons au
défi nos camarades « chinois » (et autres) de mettre
au point un plan sérieux d’action violente et populaire
en Europe ou en Belgique, contre l’OTAN, la bourgeoisie et la
guerre au Vietnam. » On peut dire ce qu’on veut sur le mois de
mai ; que ce ne sont pas les « chinois » qui ont mené
la révolution, que l’action a avorté faute d’un
plan sérieux, qu’il n’y a pas eu unité de toutes
les forces de gauche mais que les chapelles sont réapparues,
que la violence n’a servi de rien, etc. Il n’empêche qu’il
y a eu action violente et populaire, telle qu’on ne l’avait
jamais vue, jamais vécue ; qu’il y a eu alliance, à
certains moments ; que l’action n’est pas morte, et que des plans
sont en cours d’élaboration…

Les
questions se posent donc en termes nouveaux. Toutes ? non pas. Sur le
Vietnam, sur l’Amérique Latine, sur le colonialisme, les
propositions de Jean van Lierde restent excellentes, et l’unité
n’est pas à chercher en d’autres termes que ceux qu’il
avance.

J’irai
plus loin : nous n’avons pas seulement à convaincre la gauche
d’utiliser nos méthodes, mais hélas aussi à
convaincre les pacifistes apeurés de rester « toujours
solidaires des pauvres en lutte contre les féodalités
et l’impérialisme, et donc avec Castro contre Johnson »
(c’est moi qui souligne).

Mais
il faut continuer à chercher, avec Jean van Lierde (nous
répondra-t-il, je l’espère) :


de
nouvelles alliances pour lutter contre le capitalisme, contre
l’oppression, ici et maintenant ;

— une
stratégie de lutte non violente qui ne se limite pas à
des actions « pacifistes ».

A
cela, d’autres articles s’essaient à répondre. Je
dirai simplement qu’il est urgent d’établir le dialogue
avec l’autre partie de notre commune référence : avec
les anarchistes. Aux premiers rangs des combats de rue, aux premières
lignes des manifestes, aux premiers souffles des comités
d’action, qu’ont-ils appris, qu’ont-ils à nous
apprendre : de l’unité des groupuscules, de la violence, de
l’action directe. Nous ne saurons élaborer de position qu’en
possession des deux éléments du dialogue, puisque nous
refusons d’opposer anarchisme et non-violence.

Marie Martin

[1Bulletin
103 de l’IRG belge, mars 1968 ; Jean van Lierde, 39 rue du Loriot,
Bruxelles 17.

[2Mouvement
international de la réconciliation (chrétien).

[3Henri
Lefebvre, dans son dernier livre « La vie quotidienne dans le
monde moderne » (Gallimard, 1968), parle de « société
bureaucratique de consommation dirigée » ; j’ajouterai
« dirigeant vers la consommation », celle-ci étant
entendue comme un détournement de la contestation,
c’est-à-dire l’aliénation radicale.