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Témoins n°20 (printemps 1958)
Lectures
Manès Sperber : le Talon d’Achille, Calman Lévy.
Article mis en ligne le 15 décembre 2007

par Samson (Jean-Paul)
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Curieuses
constantes nationales (je ne dis pas nationalistes) : François
Bondy relevait, dans l’article qu’il a consacré à
ce livre dans la Nouvelle Gazette de Zurich, que la critique,
en France, semble avoir surtout apprécié, de tous les
essais qui s’y trouvent rassemblés, outre celui sur T. E.
Lawrence (que je ne peux juger, n’ayant jamais été
attiré par le « cas » de cet obsédé de
la renaissance arabe et de son propre mythe), l’étude sur
Freud dont il se trouve que moi aussi — « Je suis François,
ce dont me poise »
— ai déjà eu la joie de
dire ici tout le bien que j’en pense, et qui, par son excellence,
me paraît dominer l’ensemble, du reste remarquable, de
l’ouvrage, lequel ne souffre peut-être que du défaut,
qui est en somme une qualité, d’être presque trop
fourmillant d’idées, dont les conjonctions font, parfois, si
j’ose écrire, cligner le cerveau du lecteur, comme les
charbons d’une lampe à arc les yeux de qui les regarde.
Lecture indispensable, d’ailleurs, pour quiconque s’efforce de
déchiffrer la réalité si complexe de notre monde
en crise. Tout ce qui est dit là de la « gauche »,
de la conception policière de l’histoire, du snobisme, de la
haine (ainsi s’intitulent les pages consacrées à
l’antisémitisme), est d’une éclairante pénétration.
Comme je l’ai écrit à l’ami Sperber, un élément,
toutefois — secondaire si l’on veut, mais pas tant que cela, on
va le voir — m’a, à tort ou à raison, étonné.
« On mesure, écrit-il, facilement la misère et la
grandeur de l’humanité par le fait que ses progrès
les plus considérables ne sont d’habitude que les résultats
indirects d’échecs reconnus et péniblement réparés,
cependant que des échecs, méconnus et durables,
continuent à être proclamés triomphes sans
pareils. » Ainsi formulées, rien de plus fondé que
ces réflexions, qui s’appliqueraient si bien, par exemple, à
tous les pseudo-triomphes des césarismes au cours de
l’histoire. Mais Sperber — et peut-être est-ce tout à
fait légitime — poursuit : « La splendeur même des
cathédrales, tombeaux royaux de l’espérance éteinte
(Sperber entend l’avènement du royaume de Dieu sur la terre
attendu par les premiers chrétiens comme, avec une nuance de
sensibilité déjà bien différente, la fin
du monde fut l’obsession de ceux d’avant l’an mil), forteresses
de l’ecclesia triomphans, annonçaient que la défaite
du christianisme eschatologique était consommée. »
Or, tout comme il est bien naturel que Sperber, fils du peuple de
Jahveh, voie surtout, dans le christianisme, l’aspect qui le
rapproche le plus de l’attente messianique des prophètes et
aussi de celle des Galiléens des premiers siècles, sans
doute est-il également normal qu’un extrême-occidental
de ma sorte, plus familier dès l’enfance avec les splendeurs
des cathédrales et les souvenirs du temps de saint Louis,
incline à trouver que quelques traces de christianisation ne
se sont peut-être jamais mieux fait sentir dans notre triste
espèce qu’à l’époque qui va de la pure
charité de saint François d’Assise au pitoyable amour
du pécheur, du voyou de génie que fut François
Villon. Je me rends d’ailleurs fort bien compte que je définis
ici une différence de réaction qui n’est pas du tout
seulement esthétique et sentimentale. Au point de vue
idéologico-théologique, un Blumhardt, qui, chez les
protestants, est à l’origine de la sécularisation de
la « promesse » propre aux socialistes religieux de la
nuance Ragaz, lequel Ragaz n’a pas été sans
influencer Silone, de même qu’au risque d’ailleurs de
friser l’hérésie un Teilhard de Chardin chez les
catholiques, nous montrent assez que le « christianisme
eschatologique » pourrait renaître. Mais ceci est affaire
des croyants. Tandis que ce que je disais à Sperber sur le
sujet rejoint, par analogie, la façon très concrète
dont on peut imaginer l’avenir socialiste des hommes ici-bas. Entre
le primat — eschatologique donc — accordé aux fins
dernières telles que les proclament les doctrines
révolutionnaires apocalyptiques, et les petits accommodements
des réformismes de toute observance, il y a peut-être
place pour la fidélité aux valeurs que rassemble
le socialisme (en donnant à ce mot son sens le plus général).
Après tout, un homme comme Brupbacher, bakouninien dans l’âme,
n’en milita pas moins longtemps (inutile de préciser que je
ne donne pas cette appartenance en exemple) dans les formations de la
Seconde Internationale, sur laquelle il ne se faisait pourtant point
d’illusions. Comme je l’ai écrit à Sperber : « C’est
quand on sait que la justice absolue n’est pas de ce monde qu’il
vaut peut-être vraiment la peine de s’efforcer à
chaque instant de la rapprocher davantage de lui, ou lui d’elle —
mutuelles asymptotes… »


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