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Témoins n°20 (printemps 1958)
Un vieux paysan
Article mis en ligne le 15 décembre 2007

par Martinet (Marcel)
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(L’ami
Daniel Martinet a eu la généreuse pensée de
confier à Témoins le présent inédit
de son père. Grande joie pour nous, et non moins grand
honneur. Quant à ceux d’entre nos plus jeunes lecteurs à
qui le nom du grand camarade et du poète ne serait peut-être
pas encore aussi familier qu’il y a droit, ils trouveront
ci-dessous, en tête de notre Carnet, quelques textes évoquant
brièvement la vie de Marcel Martinet, son œuvre et la
signification exemplaire qu’il sut donner à l’une et à
l’autre.)

À Emile Guillaumin

Dans un village en ce soir de septembre
J’ai vu un vieux paysan qui pleurait.
Un soleil rouge achevait de descendre
A l’horizon derrière la forêt.
 
Dans l’autocar arrêté sur la place
Le vieux avait installé son garçon
Et l’autocar avait repris la trace
Qui l’entraînait — vers quelle garnison ?
 
La garnison étape vers la guerre
La garnison étape vers la mort —
Le jeune gars regardait vers son père
Qui regardait et regardait encor.
 
Le jeune gars s’en allait pour la guerre :
Que savait-il de guerre et de combats ?
Des mots, des mots, et qu’il n’entendait guère.
Il reviendrait ou ne reviendrait pas.
 
Au paysan, à l’ouvrier des villes
En nul pays on n’enseigne cela.
Le vieux debout demeurait immobile.
Il regardait, et son fils s’en alla.
 
Il le suivait dans cet obscur voyage
Il ignorait que des larmes coulaient
Dans les sillons qui creusaient son visage,
Il demeurait et son fils s’en allait.
 
Bien loin déjà dans le sombre voyage
Le fils roulait bien au delà des bois,
Le vieux voyait aussi le vieux village,
Il le voyait pour la première fois.
 
Il découvrait l’église et la mairie
Où l’on avait inscrit leurs noms jadis,
Il découvrait les champs et la prairie
Qu’hier encor débroussaillait son fils.
 
Il découvrait la route et la rivière
Il découvrait le bien quotidien
Il découvrait le ciel et la lumière
Il découvrait qu’il ne connaissait rien
 
Que jusqu’alors tout le bonheur du monde
Avait passé sans qu’il l’eût aperçu
Et ce soir-là tout le bonheur du monde
Il découvrait qu’il l’avait toujours su.
 
Dès son premier regard sur ce vieux monde
Il découvrait qu’il avait inventé
Tout le bonheur et le malheur du monde
Qu’il commençait ce soir à regarder.

1939, Marcel Martinet


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