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Les Temps Nouveaux n°1 (15 juillet 1919)
La mégère apprivoisée
(chez Gémier)
Article mis en ligne le 17 décembre 2007

par Bertrand (Auguste)
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Sans
doute il est trop tard pour parler encore d’elle, mais comme cette
actualité-là est de tous les temps, peut-être
puis-je en dire deux mots.

Le
public a goûté à ce spectacle un plaisir très
vif dans lequel il entrait assurément un peu de cette sorte de
complaisance dont bénéficient les auteurs et les
acteurs à succès. On leur est reconnaissant, par
avance, de la peine qu’on sait bien qu’ils se sont donnés pour
nous émouvoir ou nous amuser et la nouveauté qu’ils
présentent trouve toujours une salle favorablement disposée.
Si le résultat est conforme à l’attente du spectateur,
celui-ci est doublement satisfait parce qu’il ajoutera une nouvelle
impression agréable à d’autres émotions
antérieures de même nature.

Son
jugement s’exerce mal dans ces conditions. J’avoue qu’il m’a fallu
faire effort pour échapper au charme dangereux de cette jolie
pièce, admirablement mise en scène et si drôlement
jouée.

J’ignore
si l’adaptation de M. de La Fouchardière est plus conforme au
texte original que la version de Paul Delair adoptée par la
Comédie Française. Cela n’a d’ailleurs qu’une
importance secondaire, ce n’est pas de Shakespeare qu’il s’agit ici.

En
effet, cette Mégère n’est pas apprivoisée tout à
fait comme l’autre, et nous voyons un Petrucchio assez différent.
Gémier promène dans toute la pièce un fouet qui
a dès le premier acte une signification fort nette et qui
prend à la fin l’importance d’un symbole, lorsque l’acteur,
jugeant qu’il n’a plus d’utilité entre ses mains, le jette,
puis, se ravisant, vient l’offrir généreusement au
public avant de s’en défaire.

Ce
fouet m’a troublé. Bien qu’il ne serve pas effectivement, il
vaut par la menace qu’il constitue. C’est un fouet de Damoclès.
Je regardais les femmes dans la salle. Il ne m’a pas paru qu’elles
fussent indignées, ni même simplement gênées.
Et cela aussi mérite d’être retenu.

Dans
la Mégère de Delair, Petrucchio est un homme averti
dont le système pourrait s’appliquer indifféremment à
l’un et à l’autre sexe. On ne le soutiendrait pas pour le
procédé Gémier. En tout cas, celui de Delair n’a
rien que d’ingénieux, sans paraître choquant. Je suppose
qu’on a fabriqué ainsi une Mégère Apprivoisée
pour Comédie Française. Il faudrait alors savoir gré
à M. de La Fouchardière d’avoir rétabli la
vérité shakespearienne. Toutefois, une observation
d’importance s’impose : c’est que nos mœurs ont évolué
et que si quelques kantiens attardés le considèrent
encore comme un moyen de gouvernement, dans le domaine privé,
tout au moins, et surtout chez les gens cultivés, le fouet a
perdu toute valeur éducative.

Aujourd’hui,
on rencontrerait difficilement, je crois, en dehors d’un monde très
spécial, un monsieur capable de se forger du bonheur conjugal
au moyen d’un tel instrument, sa femme fût-elle douée
d’un caractère plus exécrable, et ce n’est pas peu
dire, que celui de Catharina. D’abord parce que nous sommes plus
policés ; ensuite, parce que le rôle social de la
femme a légèrement dépassé la définition
qu’en donne l’épouse assagie de Gémier au dernier
tableau.

On
peut imaginer, enfin, que Catharina réagirait violemment. Mais
cela, je n’ose pas, et je m’en excuse, l’affirmer avec autant
d’assurance.

Auguste
Bertrand


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