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Les Temps Nouveaux n°1 (15 juillet 1919)
Les problèmes de demain
Les raisons de notre « maximalisme »
Article mis en ligne le 17 décembre 2007

par Isidine (Marie)
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La
vieille question du maximalisme et du minimalisme prend, à
l’heure qu’il est, un aspect tout à fait différent de
celui d’il y a quelques années. Moitié par manque de
foi dans la réalisation de l’idéal socialiste dans un
avenir tangible, moitié pour des raisons de tactique, les
partis socialistes avaient élaboré naguère des
programmes minimums, et avaient fini par en faire l’unique contenu
réel de leur action quotidienne. Contre ce réformisme,
contre ce possibilisme, s’élevaient les anarchistes,
convaincus que rien ne peut remplacer l’action en vue de l’idéal
entier et que tout fractionnement de cette action ne peut que lui
porter préjudice. Et le conflit entre ces deux points de vue a
rempli toute l’histoire du mouvement socialiste, depuis
l’Internationale jusqu’à nos jours.

Mais
voici la situation entièrement changée, du fait des
révolutions éclatées dans les pays de l’Europe
qui, il y a quelques années seulement, étaient les plus
arriérés. Le caractère nettement social de ces
révolutions indique que la chute de la domination bourgeoise,
n’est plus un sujet de propagande théorique, ou de prédictions
historiques : c’est la réalité de demain. En
Russie, en Autriche, en Allemagne, le mouvement entraîne les
grandes masses ; il fait déjà trembler la
bourgeoisie des pays que la contagion n’a pas encore atteinte. De
nouveau, la question du maximalisme et du minimalisme se pose. Parmi
les militants du mouvement socialiste et syndicaliste, les uns
saluent avec joie toutes les tentatives d’émancipation
économique et travaillent à les étendre ;
les autres s’arrêtent, hésitants, devant l’énormité
de la tâche à accomplir et se demandant s’ils sauront
être à la hauteur de la situation ; ils voudraient
écarter d’eux cette responsabilité, voire choisir pour
le mouvement des masses un moment favorable. Il leur semble que la
masse n’est pas prête, et ils voudraient gagner, ne serait-ce
que quelques années encore, pour activer sa préparation,
pour cela, il leur faut tâcher de donner au mouvement un cours
plus calme, de lui indiquer pour objet des perfectionnements de la
législation ouvrière ou les luttes purement
corporatives.

Pour
choisir entre ces deux points de vue en lutte, il ne nous suffit pas
de nous laisser guider par notre sentiment révolutionnaire,
ni même par notre dévouement à l’idéal. Il
nous faut chercher les enseignements de l’Histoire, il nous faut
contrôler notre sentiment par la critique, il faut remonter aux
principes fondamentaux de notre doctrine.

En
reprenant la publication des Temps Nouveaux, au milieu de ces
conditions entièrement changées, nous devons dès
le début, dès notre premier numéro, donner une
réponse nette à cette question vitale. De cette réponse
dépendra notre attitude au milieu des événements
à venir.

O ―

Rappelons
notre conception générale de la marche des grands
mouvements sociaux, conception entièrement différente
de celle qui inspire les partis qui divisent leurs objectifs en but
final et buts immédiats.

Comment
les grands mouvements d’émancipation se sont-ils déroulés
dans le passé ? La lutte contre l’ordre des classes
existant ne commence d’abord qu’au sein d’une petite minorité
à laquelle les circonstances ont permis de ressentir
l’oppression et aussi l’espoir d’y mettre fin — plus que la grande
masse. Sur celle-ci, l’oppression pèse trop lourdement pour
que le nombre de ceux qui arrivent à se libérer
mentalement et à entrer en lutte puisse être, au début,
considérable. Mais la minorité révolutionnaire
lutte à ses risques et périls, sans s’inquiéter
de savoir si elle est suivie. Peu à peu, elle commence à
l’être ; on le voit sinon dans les faits, du moins par
l’état des esprits. La lutte courageuse des uns diminue la
crainte des autres ; l’esprit de révolte croît. On
ne comprend pas toujours très bien quel est le but poursuivi
par les révoltés, mais on comprend contre quoi ils
luttent, et cela leur attire des sympathies. Le moment vient enfin où
un événement, quelquefois insignifiant en lui-même,
un acte saillant de violence ou d’arbitraire, provoque l’explosion
révolutionnaire. Les événements se précipitent,
une nouvelle expérience s’acquiert tous les jours, au milieu
de l’agitation intense des esprits, la pensée des masses se
développe à pas de géant. L’abîme entre
elle et la minorité révolutionnaire diminue.

À
l’issue de la période révolutionnaire — et cela que
la révolution soit victorieuse ou écrasée — la
mentalité générale se trouve portée à
un niveau auquel n’avaient pu l’élever tous les efforts des
longues armées d’une patiente propagande. L’idéal de la
minorité révolutionnaire n’est pas entièrement
réalisé, mais ce qui est réalisé (dans
les faits ou dans les esprits) s’en rapproche, et cela d’autant plus
que cette minorité avait mis plus de conviction et
d’intransigeance dans son action. Ce qui est réalisé,
c’est une partie de son programme ; le reste sera le patrimoine
de la génération suivante, le mot d’ordre de l’ère
nouvelle inaugurée par la l’évolution. Car une
révolution n’est pas seulement la conclusion d’une évolution
qui l’a précédée, elle est aussi le point de
départ de celle qui la suivra et qui se consacrera précisément
à la réalisation des idées qui, au cours de la
révolution, n’ont pas pu trouver d’écho suffisant.

Même
lorsqu’une révolution est vaincue, les principes proclamés
par elle ne périssent jamais. Toutes les révolutions du
XIXe siècle ont été des défaites,
mais chacune d’elle a été un pas en avant vers la
victoire. La révolution de 1848, qui a trompé les
espérances ouvrières, a définitivement creusé,
dans les journées de juin, un abîme entre les ouvriers
et la bourgeoisie républicaine ; elle a aussi dépouillé
le socialisme de son caractère mystique et religieux et l’a
rattaché au mouvement social réel. La Commune de Paris,
noyée dans le sang, a sapé le culte de la
centralisation étatiste et proclamé les principes
d’autonomie et de fédéralisme. Et la révolution
russe ? Quelles que soient ses destinées futures, elle
aura proclamé la déchéance de la domination
capitaliste et les droits du travail ; dans un pays où
l’état d’oppression des masses était plus révoltant
que partout ailleurs, elle a proclamé que ce sont ces masses
qui doivent être désormais maîtresses de la vie.
Et quel que soit l’avenir, rien ne pourra retrancher cette idée
des luttes futures : le règne des classes possédantes
est virtuellement fini.

O ―

Ce
sont ces considérations générales qui nous
dicteront la réponse à la question : les
conditions sont-elles prêtes pour la révolution
sociale ? Toutes les dissertations sur la question de savoir si
la masse est « prête » ou « n’est
pas prête » sont toujours entachées d’erreur,
qu’elles soient de tendance pessimiste ou optimiste. Nous n’avons
aucun moyen d’évaluer tous les facteurs qui font qu’un milieu
social est prêt. Et d’ailleurs, qu’appelle-t-on « être
prêt » ? Attendrons-nous que la majorité
de la population soit devenue socialiste ? Mais nous savons
parfaitement que c’est là une chose impossible dans les
conditions actuelles. Si l’on pouvait amener par la propagande, par
la seule éducation, une transformation radicale des
conceptions, des sentiments, de toute la mentalité de la
masse, pourquoi vouloir une révolution violente, avec toutes
ses souffrances ? À quelque moment qu’on la considère,
la masse n’est jamais « prête » pour
l’avenir et elle ne le deviendra jamais : une explosion
révolutionnaire se sera produite avant. Il n’est pas au
pouvoir des révolutionnaires de choisir leur moment, de tout
préparer et de faire éclater la révolution à
volonté, comme on fait partir un feu d’artifice.

Ceux
qui considèrent toujours les grands mouvements comme
prématurés se placent généralement au
point de vue de la réalisation de certaines « conditions
historiques objectives » : degré de
l’évolution capitaliste, état de l’industrie,
développement des formes productrices, etc. Mais ils ne voient
pas que ces dogmes croulent devant leurs yeux — comme ont croulé
leurs programmes minimums — sous la pression de la vie. Les
marxistes les plus convaincus sont obligés de reconnaître
le fait que la révolution sociale a débuté, non
pas dans un pays de capitalisme avancé, mais dans un pays très
arriéré à ce point de vue et surtout agricole,
et que, par conséquent, il y a là d’autres facteurs en
jeu que le développement des forces productrices. D’ailleurs,
s’ils voulaient pénétrer un peu plus avant dans le fond
de la question, ils auraient pu tirer cette conclusion du marxisme
lui-même, transformant ainsi celui-ci en son contraire :
en une théorie de progrès actif, réalisé
par les efforts des individus. On trouve, chez Marx, une phrase
précieuse : « L’humanité ne se pose
jamais que les énigmes qu’elle peut résoudre ».
Autrement dit, si un idéal est conçu au sein d’une
collectivité, c’est que les conditions nécessaires à
la réalisation sont présentes. Continuant cette pensée,
nous dirons qu’à partir de ce moment, à partir du
moment où un idéal est formulé par la minorité
d’avant-garde, sa réalisation n’est plus qu’une question de
rapport entre les forces en présence : le passé,
qui a fait son temps, et l’avenir inévitable. Graduellement,
au prix d’une lutte pénible et de sacrifices innombrables, le
plateau de la balance penche du côté de l’avenir. À
l’heure actuelle, après une lutte séculaire pour
l’égalité économique, après une
propagande séculaire des idées socialistes, nous sommes
témoins d’une vaste tentative de réalisation. Elle aura
encore des revers, des reculs, aussi bien dans sa lutte contre les
ennemis que dans son évolution intérieure, et il ne
faudrait pas croire que nous nous trouverons dès demain au
sein d’une société anarchiste telle que nous la
voudrions. Mais on ne peut atteindre une existence meilleure qu’en
essayant de la conquérir ; l’expérience est la
seule voie qui y mène, et il n’y en a point d’autre. Au lieu
de nous demander : les conditions sont-elles mûres ?
les masses sont-elles prêtes ? demandons-nous plutôt :
sommes-nous prêts, nous ? Que pouvons-nous proposer
comme mesures pratiques concrètes « au lendemain de
la victoire, en vue de la réalisation de notre
socialisme, du communisme s’organisant en dehors et contre tout
État ? Quelles sont les mesures à élaborer,
les conditions à étudier au préalable ? »
C’est là que doit être notre grande préoccupation ;
ce que nous devons, ce n’est pas craindre d’être dépassés
par les événements, c’est nous y préparer
activement dès maintenant, en nous rappelant toujours cette
vérité qu’un idéal n’est réalisable que
dans la mesure où les hommes croient à sa réalisation
et y consacrent leur énergie.

M.
Isidine


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