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L’unique n°9 (avril 1946)
Des « préjugés » en matière sexuelle ?
Article mis en ligne le 11 janvier 2008

par Livinska (Véra)
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On m’a affirmé qu’à un certain moment, dans les milieux d’avant-garde, en France, dans vos milieux, m’a-t-on précisé, on regardait comme une « mauvaise camarade », celle qui ne consentait pas à répondre aux avances d’un quelconque « copain », comme vous dites parmi vous. Parlons franchement : la femme qui fréquentait vos milieux et qui n’acceptait pas de servir d’objet d’amusement sexuel aux chasseurs de femmes hantant vos réunions était considérée comme une esclave de « préjugés bourgeois » — on m’a assuré que c’étaient là les termes dont se servaient les mâles qui vous fréquentaient, beaucoup plus à l’affût des « bonnes fortunes » que préoccupés de se cultiver moralement. Arguant de Nietzsche, de Stirner, de concepts individualistes mal digérés, ces pauvres hères considéraient la « chiennerie » obligatoire comme le summum, l’apogée des réalisations individualistes. J’ignore encore si tout cela est bien vrai — il n’y a pas de fumée sans feu — mais je me demande quelle idée ces malheureux pouvaient se faire de l’autonomie de la personne féminine. Si préjugé il y a, c’est bien celui qui ferait une obligation des relations sexuelles. Bien loin d’être une esclave de préjugés moraux ou bourgeois, la femme qui se rebelle contre cette « obligation » affirme sa personnalité. Sa résistance indique et démontre qu’elle a pris pleine conscience de sa personnalité, de sa liberté de choix. On assiste à une réunion de camarades pour y entendre exposer et développer un sujet, pour apprendre, pour prendre part à la discussion qui peut suivre l’énoncé du sujet, s’il y a lieu. Ce n’est pas un lieu de rendez-vous, un endroit où l’on flirte ou courtise. Si des relations d’ordre sentimental ou sexuel peuvent se nouer, que ce soit ailleurs. Bien entendu, je crois exagéré, tout bien réfléchi, ce qui m’a été rapporté à ce sujet. Examiner le problème sexuel, discuter pour ou contre la liberté de l’amour et ses conséquences sont des thèmes du plus haut intérêt, mais ce n’est pas la peine de se proclamer des « affranchis » pour réédifier un préjugé nouveau, le pire des esclavages.

Naturellement, ce que j’écris là n’a rien à voir avec les pactes dont l’amour est susceptible, comme toutes les autres activités humaines, ni avec la fidélité à ces pactes, qu’il s’agisse d’unicisme ou de pluralisme. On sait que, selon moi, ces accords ont pour condition préalable une fréquentation de longue durée des partenaires qui y participent, la connaissance approfondie de leurs caractères, de leurs tempéraments. Il est clair que pour les adhérents au contrat d’union, le refus ne se justifie pas. Mais, comme l’a répété si souvent E. Armand, de telles réalisations ont lieu « sur les sommets et non dans les bas-fonds ».

« L’amour enfant de Bohème » (et son aboutissant le meurtre), le « coup de foudre », tout cela n’a rien à faire dans un milieu où l’on recherche d’abord le perfectionnement de la personnalité, la maîtrise et la culture de soi. Il faut laisser ces « réalisations » aux sous-hommes et aux petites femmes, à mentalité de gigolo ou de midinette.

J’ai parcouru de nombreux pays, ce qui ne m’a pas empêché de remplir loyalement les clauses des ententes que j’avais pu conclure avec les hommes que j’avais choisis comme compagnons de route — en bonne pluraliste que je suis. En Amérique, en Écosse, aux Pays-Bas. en Suisse, en Scandinavie, j’ai fréquenté beaucoup de réunions et rencontré des camarades masculins avec lesquels je discutais de thèses et d’idées, et qui me traitaient en camarade, sans se soucier si j’étais d’un sexe autre que le leur. Nous discutions ensemble de toutes sortes de sujets, y compris le problème de l’amour. Mais jamais il n’y eut d’arrière-pensée sexuelle dans nos relations de camaraderie. Ils savaient que j’avais fixé mon choix et cela suffisait à conserver nos distances. Eux aussi, sans doute avaient fixé le leur. D’ailleurs, je n’ai jamais côtoyé personnage plus inopportun, plus vain et plus ridicule que l’homme ou la femme « tournant » autour de la, des compagnes ou du, des compagnons de leurs camarades, insouciant de la souffrance qu’il pourrait causer, des harmonies qu’il pourrait fausser. Ce genre de femme ou d’homme me dégoûte, je l’écris nettement. Le pluralisme est autre chose que la caricature qu’en dessinent de soi-disant « amoraux ».

Et je vous assure. pourtant que si une femme entend être maîtresse de ses sentiments, c’est bien moi. Il n’est rien que j’abhorre autant que la « moralité » bourgeoise. Mais je n’ai jamais voulu être considérée comme un objet de plaisir à l’usage des débauchés ou des obsédés sexuels, même quand ils affichent le mot « camarade » sur leur chapeau on leur casquette.

Véra Livinska


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