Le manifeste anarchiste

, par  Ramus (Pierre) , popularité : 5%

Que
veulent les anarchistes-communistes ?

Nous,
qui défendons la théorie de l’anarchisme-communisme,
sommes adversaires de toute religion reposant sur une révélation
inexplicable et de toute mystique théologico-cléricale ;
nous sommes adversaires de l’État ; nous sommes adversaires
de la propriété privée ; nous sommes adversaires
de toutes lois imposées par des hommes à d’autres
hommes ; nous détestons franchement toute union d’hommes
imposée par la violence, et donc aussi l’institutionnalisation
des relations sexuelles par le mariage.

L’anarchisme
est une conception du monde dont le principe social repose dans le
concept de l’anti-autorité. L’autorité est
un fait historique, non originel. Elle est née avec la pensée
métaphysique de l’homme primitif et fut seulement fondée,
dans l’ancienne organisation tribale, par la domination des prêtres
qui en ont fait une institution durable. Toute autorité est
toujours violence, et l’apparition de son concept préparait
son assise matérielle. Sous la conduite des prêtres, qui
furent aussi les premiers rois, la croyance ignorante et la
soumission à un être transcendant, surnaturel, appelé
Dieu mena à la croyance en son autorité temporelle.
Ainsi naquit l’État. Pour justifier cette autorité
temporelle, il fallait un privilège, le monopole de la
propriété, qui trouva sa forme provisoire dans la
propriété privée. Et pour protéger ce
monopole en faveur d’une oligarchie, le droit de propriété
privée, qui jusque-là ne régissait que des cas
particuliers fut érigé en norme et trouva son
couronnement dans la jurisprudence romaine, dans le code romain.

Avec
la création de la propriété privée par la
violence politique, par l’État, s’ouvre un nouveau
chapitre de l’histoire de l’humanité. Bientôt ce
qu’il y avait d’originellement naturel entre les hommes disparaît
presque entièrement. Dans toutes les circonstances de la vie
tant individuelle que publique, c’est maintenant l’État et
l’intérêt personnel des propriétaires privés
qui prononcent les paroles décisives. L’humanité
souffre ainsi de deux fléaux : l’autorité et le
monopole de la propriété privée.

L’anarchisme
fonde sa théorie sociale, son but idéal sur l’individu
libéré, sur la libre individualité de l’homme.
Il ne voit dans l’histoire universelle, dans toutes les époques
de vie étatisée, que la dégradation et
l’écrasement de cette individualité, l’extinction
violente de toutes les possibilités de développement
qui reposent en chacun. Des millénaires de violence ont fait
de l’homme un fauteur de violence, et le libérer des
violences exercées contre lui doit commencer par l’homme
lui-même. Il doit se libérer des innombrables carapaces
de la violence érigée en morale, du goût du
pouvoir, des basses envies de possession, des convictions médiocres
et atrophiantes qui font apparaître l’homme actuel comme un
estropié mental et caractériel, à l’opposé
d’un homme vrai, totalement développé et actif. Le
jour où la justice et l’égalité sociale sont
instaurées, où l’évolution permet des progrès
de toutes sortes, s’ouvrent de nouvelles possibilités
économiques ; l’esprit et l’instinct de liberté de
l’homme accélèrent la destruction inéluctable
des institutions actuelles de la société tyrannique.
Cet itinéraire de la liberté que l’homme doit
parcourir ne peut passer que par un chemin : par l’exclusion logique
de toutes les puissances de violence étatiques de la sphère
de l’action de paix humaine et de vie sociale.

Ainsi
l’anarchie, c’est la société sans Etat. L’anarchie,
c’est l’ordre et l’organisation de la vie individuelle sociale,
collective selon l’accord unanime des participants, cependant sans
la pression violente d’aucune puissance extérieure.

En
anarchie la loi, qui ne représente que la dictature de l’État,
disparaît de la vie sociale, de même que l’État.
Et ce sont les mêmes causes qui provoquent sa disparition, les
mêmes motifs qu’invoquent les anarchistes pour être
adversaires de toute loi faite par des hommes pour et contre d’autres
hommes.

Dans
l’histoire de l’humanité, l’État a toujours été
une force usurpée dont l’efficacité reposait sur une
volonté autoritaire. l’État, absolutisme, monarchie,
république ou démocratie, est toujours le même
Etat : l’instrument d’une catégorie de personnes qui ont eu
le pouvoir en main soit par un processus historique de violence, soit
par la crédulité et l’inconscience des autres, et
qui, par la suite, pour leur profit et pour celui de la clique
dirigeante, brandissent le fléau de l’exploitation et de la
tyrannie sur la tête des peuples subjugués. Et c’est
la loi qui leur a servi à faire de leurs mesures arbitraires
et artificielles des actes saints. La loi joue sur le plan temporel
le même rôle que l’Écriture sainte ou les
Commandements divins dans la religion. La loi sanctifie le crime des
dirigeants contre les opprimés et justifie tout ce qui se fait
sous le couvert du droit. Combien la loi est réactionnaire,
ennemie de toute pensée rationnelle, un seul exemple peut le
prouver : née du droit usager et de la tradition, elle entraîne
encore ses conséquences néfastes, elle venge et châtie
encore même quand, depuis longtemps caduque, elle ne correspond
plus en rien aux conceptions nouvelles d’un peuple ou de ses
représentants les plus éclairés.

Le
fondement économique de l’anarchisme, c’est le socialisme
dans son sens le plus large, en particulier le système
économique le plus logique et le plus conséquent du
socialisme, c’est-à-dire le communisme.

Le
système de la propriété privée sous sa
forme monopolistique n’est pas une chose naturelle. Si cela était,
il n’aurait pas besoin de l’État pour le protéger,
il pourrait subsister complètement de lui-même. Mais la
propriété privée ne s’obtient que par l’État,
et provoque la compétition entre les hommes, la chasse aux
richesses. Le combat pour la propriété matérielle
exclusive (le monopole) serait chose explicable si l’humanité
se trouvait dans la déplorable situation de manquer de
produits et de richesses naturels au point de ne pouvoir subsister.
Mais c’est juste le contraire : la productivité naturelle
peut encore être augmentée de façon colossale,
grâce aux techniques de perfectionnement admirables comme
celles de la culture intensive du sol. C’est donc uniquement pour
l’enrichissement personnel de ceux qui participent à ce vol
organisé que la propriété privée est
conservée. Par conséquent, elle n’a aucune raison
d’être dans une société anarchiste. […]

* * *

L’anarchiste
n’est pas un fanatique irréaliste. Il sait bien que,
lorsqu’on poursuit un idéal et que l’on veut vraiment
l’atteindre, on doit combattre pour lui, lui sacrifier son Moi, son
Tout. L’anarchiste est infiniment plus réaliste que l’autre
tendance du socialisme qui l’avoisine : la social-démocratie.
L’anarchiste ne fait aucun détour dans ses moyens et ses
méthodes, il vise directement son but qui est l’abolition
de l’autorité de l’État et de la propriété
privée.
Il conforme à ce but ses moyens et ses
actions propagandistes et tactiques.

La
société moderne offre à l’homme trois sources
de revenus. D’abord la rente que rapporte la propriété
du sol ; elle n’englobe pas seulement la rente foncière, mais
aussi les divers avantages que l’État et l’industrie
confèrent aux parasites ; deuxièmement le profit,
rendu possible dans l’industrie par une économie de monopole
basée sur la propriété privée ;
troisièmement le revenu du travail, réparti par
ceux qui détiennent les revenus décrits ci-dessus entre
les vrais producteurs, les ouvriers, et qui tend vers le minimum
vital pour la bonne raison que les deux sources de revenu obtenu sans
travail veulent se tailler une part aussi grosse et complète
que possible.

Les
puissances dominantes avec leurs coteries partisanes s’efforcent
tant et plus de maintenir ces rapports de revenus. Un seul parti
prétend s’opposer au système en vigueur : c’est la
social-démocratie [1].

Ce
parti a réussi à acquérir une influence notoire
auprès des ouvriers. Si aujourd’hui cette influence décroît
naturellement, si elle est ébranlée dans les cercles
d’ouvriers éclairés, la faute en est à près
de quarante-cinq ans d’activité parlementaire de ce parti,
période qui prouva sa stérilité et sa corruption
totales.

C’est
en Allemagne que nous avons eu l’occasion la plus claire d’observer
sa montée et son déclin tant idéologique que
moral. À partir d’une conception économique fataliste, le
socialisme marxiste développe la négation de l’essence
de tout vrai socialisme. Le socialisme est un système
économique qui socialise tous les moyens et services
collectifs ; mais la société n’a rien à voir
avec l’État, qui est au contraire le principe de
l’« antisocial », de la propriété privée
et de l’autorité. Mais le marxisme a socialisé
l’État, et c’est ainsi que le socialisme autoritaire
— qui est en quelque sorte l’ennemi de la civilisation — a
connu sa plus belle prospérité dans la
social-démocratie. À cela s’ajouta la croyance que la
société pouvait être réformée par
l’État, ce qui est faux, car toute réforme réelle
et profonde de la société dans une direction socialiste
suppose la disparition de l’État. Ce n’est pas ce que veut
la social-démocratie, qui aspire seulement à un Etat
démocratique ; ce n’est donc pas un parti socialiste, mais un
parti « conservateur de l’État » ; sa faible et
stérile opposition verbale aux représentants de l’État
actuel n’y change rien. La tactique de la social-démocratie
s’est logiquement tournée vers le moyen de la bourgeoisie,
vers le parlementarisme ; or ce dernier ne pourra jamais être un
moyen de libération, mais sera toujours le champ où les
représentants des intérêts des différents
groupes sociaux vident leurs querelles en formulant des
revendications communes au sujet de l’État, des perceptions
d’impôts dans les diverses couches sociales, afin de troubler
le moins possible la paix, l’ordre et la tranquillité de la
société exploiteuse. Cette tactique a porté ses
fruits ; aujourd’hui déjà, la social-démocratie
ne représente plus le socialisme qu’en tant que moyen
démagogique médiocre pour appâter les masses ; en
vérité, elle est devenue un parti démocratique
réformiste qui a renoncé depuis longtemps à agir
pour la Révolution sociale, pour l’éducation
révolutionnaire du peuple. C’est à peine si elle est
à la hauteur du libéralisme bourgeois,
radical-démocratique anglais.

Dans
les partis social-démocrates importants des autres grands
États, Autriche, France, etc., le marxisme n’a jamais joué
un rôle essentiel. Ils sont devenus aujourd’hui des partis
exclusivement démocrates et réformistes, qui ont
enterré tout élan révolutionnaire du socialisme
et du prolétariat sous la tourbe de la course aux mandats
parlementaires.

Les
anarchistes sont actuellement les seuls vrais socialistes. Ils sont
aussi les seuls qui combattent les sources de revenus décrites
plus haut des différentes classes de la société
bourgeoise, de telle façon qu’elles sont tenues de diminuer
la rente et le profit usurpés au profit du salaire du travail,
jusqu’à les supprimer entièrement. Les anarchistes
sont aussi les seuls à préparer réellement et
pratiquement la « réforme sociale ». Ils
reconnaissent en effet qu’une amélioration de la condition
de l’ouvrier ne pourra jamais être menée à bien
par une loi, mais qu’elle sera uniquement le résultat du
combat économique du prolétariat. Toutes les luttes
pour une vie meilleure ne peuvent être menées avec
succès par le prolétariat qu’en dehors du parlement ;
de même le dernier combat de la révolution sociale, qui
est appelé à supprimer les rapports d’esclavage du
prolétariat, ne pourra être mené que par des
moyens non parlementaires.

* * *

Ainsi
donc, les anarchistes sont pour la réforme pratique et la
lutte de classe quotidienne du prolétariat. Toutefois cette
lutte de classe ne saurait jamais être menée au
parlement, dans des discours de principe des députés en
habit. La lutte de classe se passe dans l’arène de
l’industrie, dans chaque fabrique, dans chaque atelier, dans chaque
ferme, où le prolétaire qui s’éveille ressent
la possibilité d’une vie nouvelle et lutte pour l’atteindre.
Les anarchistes n’ont aucune confiance dans la récolte des
votes par des phrases démagogiques et des réunions
publiques, mais ils ont confiance dans la solidarité jusqu’au
sacrifice du prolétariat. Cette solidarité se réalise
dans la vie de travail par la grève et trouve son expression
pratique achevée dans la grève générale.
Si par celle-ci le prolétariat conquiert une seule de ses
exigences — comme c’est déjà arrivé
plusieurs fois —, le résultat d’une telle victoire est une
véritable réforme réalisée par le peuple,
qui ne l’endort pas mais peut le préparer à un
nouveau combat.

Toute
lutte économique est une lutte politique, non au sens de
l’urne électorale, mais au meilleur sens
social-révolutionnaire. En outre, les anarchistes sont aussi
éminemment actifs politiquement. Mais ce n’est pas au sens
des votations, qui signifient le renforcement de l’ordre bourgeois,
mais dans un sens anti-étatique. Ils sont les seuls
antimilitaristes
actifs, car ils savent que la paix est
impossible, que le militarisme reste une malédiction éternelle
pesant sur les peuples, tant que subsiste l’État. Si l’on
veut la paix, il faut supprimer le fauteur de troubles,
l’organisateur de la guerre, l’État, et, si l’on veut
agir politiquement, l’antimilitarisme conséquent
offre un champ d’action de masse bien plus signifiant, bien plus
riche que le vote une fois tous les cinq ans ou les stériles
discours parlementaires. L’antimilitarisme est la seule action du
prolétariat qui le rapproche de son but final. Les anarchistes
sont des antimilitaristes conséquents, qui ne veulent pas
transformer le militarisme ni conquérir l’État mais
les supprimer tous les deux.

Cela
n’épuise pas les moyens d’action des anarchistes. Dans
leur tactique commune ils possèdent encore les plus
signifiants : l’explication et la propagande incessantes de
l’idéologie anarchiste,
ainsi que le mode de vie
anarchiste
qu’adopte logiquement toute personne qui se dit
fièrement anarchiste.

C’est
dans la révolte de l’individu et de chaque petit groupe
contre la situation actuelle que réside la première
impulsion vers le nouveau. L’anarchiste le sait ; sa révolte
personnelle a lieu quotidiennement. Il ne se soumet à aucune
loi de la coutume, à aucune tradition, à aucune morale ;
il n’obéit qu’à sa raison et à ses principes
de vie idéaux. Et comme son comportement est différent
mentalement, économiquement, moralement, intellectuellement et
psychiquement de celui de l’homme du commun, il agit en détruisant
ce qui existe, construisant pour l’avenir, pour la société
affranchie.

Pierre
Ramus

[1Le
parti social-démocrate d’avant 1917, c’est-à-dire
le parti marxiste, ou « communiste » d’alors.