Socialisme d’État et parlement

, par  Pelerin (Pierre) , popularité : 4%

Marx et Engels : hésitations et prophéties.

Nous
n’avons pas l’intention de faire porter sur Marx (et sur Engels) la
responsabilité totale de la dégénérescence
contre-révolutionnaire du système « communiste »
instauré en Russie. Leurs convictions et leur bonne foi ne
sont pas en cause. N’oublions pas que Marx et Engels ont été
les disciples de Hegel et comme tels ils ont dû subir
l’idéalisation étatiste de leur maître et s’en
imprégner. D’autre part nous ne pouvons pas accepter
l’explication de l’échec du communisme autoritaire par les
erreurs ou la trahison de Staline, explications et justifications
habituelles de toutes les sectes et les chapelles marxistes
« antistaliniennes ». Le système politique et
économique instauré après la deuxième
guerre mondiale, en Chine, en Yougoslavie ou au Vietnam du Nord, suit
le même chemin et présente les mêmes phénomènes
que leur « aîné » soviétique.

Le
mal est dans la racine, dans la conception même du socialisme
marxiste, socialiste étatiste autoritaire et centraliste.
Faute de données exactes sur le futur « État
prolétarien », Marx se borna à des prédictions
floues, équivoques et contradictoires. De ce point de vue on
peut dire que le social-réformiste Bernstein n’est pas moins
« orthodoxe » que le révolutionnaire Lénine.

Le
problème qui nous intéresse ici, socialisme d’État,
et Parlement, n’est traité par Marx (et Engels) que
sporadiquement et en marge du problème de l’État.

Qu’est-ce
que l’État ? Un instrument de domination et d’exploitation
d’une classe par une autre « une force issue de la société
mais se plaçant au-dessus d’elle » (Engels), « une
force, spéciale de répression » dont les
principaux instruments de coercition sont l’armée permanente
et la police. (Cela se réfère, bien entendu, à
l’État capitaliste).

Quant
au suffrage universel, l’attitude d’Engels était dans les
premiers tempe catégorique : dans le meilleur des cas il ne
peut être que « l’indice de la maturité de la
classe ouvrière. Il ne peut donner et ne donnera jamais rien
de plus dans l’État actuel ». Plus tard Engels sera gagné
par l’« enthousiasme » et les illusions de la
social-démocratie réformiste allemande et fera
d’étranges pronostics sur la montée parlementaire du
prolétariat. Il fixera, pour la fin du siècle (du
siècle dernier) la date de la révolution « tranquille »
et « indolore » du prolétariat grâce à
la conquête de la majorité au parlement.

L’État
bourgeois, d’après Marx et Engels. doit être supprimé
et remplacé par l’État prolétarien (dictature du
prolétariat). Ici deux questions se posent : 1) Est-il
indispensable que le passage de l’État bourgeois à
l’État prolétarien se fasse par voie de révolution ?
et 2) qu’est-ce que l’État prolétarien ?

  1. En règle
    générale Marx et, Engels sont pour la révolution.
    Mais Marx admet que dans certains cas (et il prend comme exemple
    l’Angleterre et les États-Unis de son temps) l’État
    prolétarien peut remplacer l’État capitaliste par
    voie parlementaire c’est-à-dire sans recours à la
    révolution violente. Tout dépend de l’instruction du
    prolétariat, du degré de sa conscience sociale, de
    son sens de l’organisation. (Donc il n’est pas étonnant que
    l’on puisse lire dans la Déclaration des chefs des P.C.
    réunis à Moscou en novembre 1957 qu’« une
    solide majorité parlementaire sur la base d’un front
    ouvrier et populaire et la collaboration politique entra
    différents partie et organisations sociales peut faire du
    Parlement, instrument au service de la classe bourgeoise, un
    instrument du peuple travailleur ».)
  2. Marx et Engels
    sont contre l’abolition de l’État par le prolétariat
    vainqueur. L’État resta toujours « une force spéciale
    de répression » mais les rôles changent : l’État
    prolétarien, c’est la dictature du prolétariat sur
    la bourgeoisie vaincue.

Engels
était, sans doute, moins rigide dans ses conceptions, moins
« étatiste » que Marx. Son État prolétarien
est un semi-État condamné à un rapide
« dépérissement ». « Le premier acte par
lequel l’État s’affirme réellement comme le
représentant de la société tout entière —
la prise de possession des moyens de production au nom de la société
— est en même temps le dernier acte propre de l’État ».

Dans
la période qui précède la Commune de Paris, la
conception marxiste de l’État prolétarien est très
vague et équivoque. L’État, c’est « le prolétariat
organisé en classe dominante » — lit-on dans le
Manifeste. (Étrange conception de révolution sociale !).
D’autre part, cet État doit être centralisé afin
de pouvoir écraser plus efficacement la résistance des
vestiges de l’ancienne classe exploiteuse et pour diriger plus
facilement l’économie socialiste. Dans sa polémique
avec les proudhoniens, Marx soutient que vouloir « abolir
l’État » c’est déposer les armes.

On
sait que Marx méprisait le prolétariat français
et qu’il était sceptique quant à la tentative de
renversement du gouvernement, à la veille de la Commune,
pourtant lorsque la révolution éclata, il en fut
enthousiasmé, l’analysa minutieusement et en tira des
conclusions assez surprenantes.

La
première conclusion est que le prolétariat « ne
peut pas s’emparer de la machine d’État toute prête et
la mettre en marche pour la faire servir à ses propres fins. »

Dans
« La guerre civile en France » Marx nous donne les
caractéristiques de la Commune de Paris, qui devraient être,
d’après lui, celles de toute révolution prolétarienne :

a)
suppression de l’armée permanente et son remplacement par le
peuple armé ;

b)
éligibilité absolue et révocabilité de
tous les fonctionnaires ;

c)
le salaire d’un fonctionnaire doit être égal au salaire
d’un ouvrier.

Au
lieu de décider une fois tous les 3 ou 6 ans quel membre de la
classe dominante ira représenter et opprimer le peuple au
parlement »… « la Commune devrait être une
assemblée non parlementaire mais agissante, ayant en même
temps le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif. »

Ce
fut le point culminant du « libéralisme » marxiste.
Un feu de paille. Par suite il se perdra dans les dédales de
la première phase du communisme (ou phase inférieure)
et justifiera le « droit bourgeois » de l’inégalité
(« à chacun selon son travail »).

Lénine ou la dictature du parti

Il
est incontestable que l’homme à qui l’on doit la boutade
« chaque cuisinière doit savoir diriger l’État »
était non seulement un grand démagogue mais aussi un
organisateur plein d’initiative et un agitateur infatigable (Par
plusieurs côtés il rappelle l’« anarchiste »
Netchaïev de lamentable mémoire). Son évolution
idéologique et sa conduite pratique vont en zig zag. Les
contradictions et les incohérences idéologiques et
pratiques ne le gênent pas. Bien au contraire, il en fait un
« crédo » révolutionnaire. « La fin
justifie les moyens » Et la fin, c’était le pouvoir.
Lénine a été le guide fossoyeur d’une grande
révolution prolétarienne.

Avant
la révolution de 1917 ses idées sur la révolution
n’étaient pas nettes. À un certain moment il croyait
que la Russie avait besoin d’une révolution bourgeoise. (On ne
brûle pas les étapes ! En bon marxiste, il savait que la
révolution prolétarienne ne peut éclater que
lorsque le capitalisme aura atteint son point culminant.)

Dans
« Deux tactiques » il écrivait à propos de la
Commune de Paris : « Ce fut un gouvernement tel que le nôtre
ne doit pas être. » Il reprochait aux communards d’avoir
hésité entre la révolution sociale et la
révolution. démocratique et d’avoir omis de s’emparer
de la Banque de France. Cela ne l’empêcha pas de soutenir dans
son rapport au Congrès de la 3e Internationale
(mars 1919) que « le mouvement soviétiste continue aux
yeux de tous l’œuvre de la Commue. »

Pour
Lénine « le problème fondamental de toute
révolution est celui du pouvoir dans l’État ». La
dictature du prolétariat dégènera, en pratique,
rapidement en dictature du parti sur le prolétariat.

Après
la chute du tzar il y avait une dualité du pouvoir : le
gouvernement provisoire (Lvov d’abord, puis Kérensky) et les
Soviets des députés ouvriers et soldats.

Contrairement
à ce que l’on pense communément, les Soviets n’ont pas
été une création des bolcheviks. En réalité
ils sont issus spontanément de l’effervescence de la
révolution. Les bolcheviks y étaient nettement en
minorité. Au congrès panrusse des soviets (juin 1917)
les bolcheviks n’avaient que 105 délégués contre
285 socialistes révolutionnaires et 248 mencheviks. À
la fin de la même année ils auront la majorité !
Les raisons de cette ascension sont multiples. Ils commencèrent
par lancer le mot d’ ordre : « Tout le pouvoir aux soviets »
qui eut un grand retentissement auprès des masses fatiguées
et exaspérées par l’incapacité et la corruption
du « gouvernement provisoire » de Kérensky. D’autre
part ils promettaient aux soldats la paix et aux paysans la terre. La
démagogie paie.

Une
fois qu’ils se sont assurés la majorité dans les
soviets (Conseils) les bolcheviks déclenchèrent
l’offensive contre l’Assemblée constituante.

Pourtant
jusqu’aux élections générales, les bolcheviks
étaient partisans ardents de l’Assemblée. Ils
espéraient y gagner la majorité. Ils reprochaient avec
véhémence, au gouvernement de Kérensky
l’intention de retarder indéfiniment les élections et
de saboter l’Assemblée. En septembre 1917 Lénine
écrivait (dans « Les tâches de la Révolution ») :
« Les soviets ayant pris la plénitude du pouvoir,
pourraient maintenant encore — et c’est là probablement leur
dernière chance — assurer le développement pacifique
de la révolution, l’élection pacifique de ses députés
par le peuple, l’émulation pacifique des partis au sein des
soviets, la mise à l’épreuve, dans la pratique, du
programme des différents partis, le passage pacifique du
pouvoir d’un parti à l’autre ».

Les
résultats des élections furent décevante pour
les bolcheviks : ils étaient en minorité. L’Assemblée
constituante devint une institution gênante et ils décidèrent
de s’en débarrasser.

« L’Assemblée
constituante — écrit Lénine le 6 janvier 1918 —
constituerait aujourd’hui un pas en arrière et signifierait la
faillite de toute la Révolution d’Octobre des ouvriers et des
paysans ». Et ailleurs : « Deux pouvoirs ne sauraient
exister dans un État. L’un des deux doit être réduit
à néant ». D’après Lénine, la
dualité du pouvoir ne reflète qu’une période
transitoire du développement de la Révolution.

Dans
le paragraphe 21 du Rapport présenté au Congrès
de la Troisième Internationale il qualifie l’Assemblée
constituante de « dictature bourgeoise ».

L’Assemblée
constituante fut dissoute par un décret de Lénine qui
était alors à la tête du « Conseil des
commissaires du peuplé ».

Malgré
sa phraséologie démagogique (« Tout le pouvoir aux
soviets ») Lénine n’a jamais cru sincèrement aux
Soviets. Zinoviev (l’ami et le collaborateur le plus proche de
Lénine) nous révèle, dans la biographie de
Lénine, (parue en 1918) qu’en 1917, donc au moment où
les bolcheviks étaient en minorité dans les soviets,
Lénine soutenait que le parti bolchevik devrait « prendre
le pouvoir en dehors des soviets ».

En
1918, les Soviets étaient déjà fatigués
et démoralisés. Leur rôle diminuait de plus en
plus. Leur liberté d’action était entravée par
les menaces, la terreur, le chantage, la falsification des votes,
etc. Si les bolcheviks ne les ont pas supprimés purement et
simplement, c’est parce qu’ils ne gênaient plus les bolcheviks.

Les
protestations et les rébellions furent matées
rapidement et sans scrupules. Quand, le 24 février 1918, le
Bureau du parti de la région de Moscou protesta contre les
décisions du parti concernant le traité de paix avec
l’Autriche-Allemagne et « attire l’attention sur le fait que le
pouvoir des soviets devient désormais purement formel »,
Lénine répond sur le ton furibond (qui lui était
propre) et qualifie cette protestation « d’étrange et
monstrueuse ». « L’ange gardien de la révolution »
n’admettait pas qu’on le contredît.

La
« dictature du prolétariat » devint déjà,
du vivant de Lénine, la dictature sur le prolétariat,
la dictature du parti bolchevik et de ses créations : la
police, l’armée permanente et la bureaucratie naissante.

Il
fallait bien « briser la vieille machine administrative »,
mais c’était, néanmoins, pour en construire, sans
tarder, une nouvelle, car, dit Lénine : « Il ne saurait
être question de supprimer d’emblée, partout et
complètement, la bureaucratie. C’est une utopie ». Lénine
connaissait bien Marx et surtout l’enseignement sur la « phase
inférieure du communisme » qui permet toutes les
interprétations et justifie tous les abus.

Il
est vrai, d’autre part, que Marx préconisait comme forme de
défense du nouvel État prolétarien « le
peuple en armes » et non pas une armée permanente. Cela
n’a pas empêché Lénine de décréter,
en janvier 1918 « la formation d’une armée rouge
socialiste ». Les « raisons historiques » ne lui
faisait pas défaut : cette armée « permanente »
était, en fin de compte, une « Armée du peuple »
et puis il y avait « le harcellement capitaliste » et la
théorie fraîchement lancée de la « révolution
dans un seul pays ». Lénine a toujours eu horreur des
utopies…

Staline — « La phase supérieure du communisme » et le « dépérissement de l’État prolétarien » sont pour plus tard…

Homme
médiocre et en proie à un terrible complexe
d’infériorité, Staline n’a rien laissé
d’original derrière lui : ni dans ses écrits ni dans ses
réalisations. Il a essayé, lui aussi, d’interprêter
Marx à sa façon et il a fait de son mieux pour utiliser
l’expérience et les enseignements de son prédécesseur
Lénine.

Ses
œuvres ne présentent aucun intérêt du point de
vue idéologique. Verbiage et démagogie cynique. Ses
« analyses » mystificatrices de réalité
soviétique ressemblent étrangement à des propos
de pince-sans-rire.

Il a
fait ce que tout marxiste-bolchevik (Trotsy, Kamenev, etc.) aurait
fait dans les mêmes circonstances. Plus que l’auteur de ce
monstre qu’est l’État soviétique, Staline est le
produit, l’expression même de la dégénérescence
et de l’échec d’une doctrine.

Quelques
mots sur la Constitution de 1936 et le système électoral :

La
constitution soviétique de 1936 (« la plus démocratique
du monde ») débuta sous de mauvais auspices : sur 29
personnes chargées d’élaborer la nouvelle constitution,
15 furent fusillées ou déportées avant les
élections de 1937.

Contrairement
au vieux système électoral (constitution.de 1924) au
scrutin inégal, indirect et public, la Constitution de 1936
établit le scrutin direct et secret. Théoriquement,
tous les citoyens (age minimum 18 ans) ont le droit d’élire et
d’être élus, sans distinction de race, de sexe, etc.

Candidature
unique. « Le droit de présenter les candidats est assuré
aux organisations de masse, au Parti, aux syndicats, etc.

Théoriquement
« le député peut être révoqué
à tout moment sur décision de la majorité des
électeurs. » Pratiquement, cela n’arrive jamais.

Les
listes des électeurs sont soigneusement épurés.
Le contrôle des élections est rigoureux : les
abstentionnistes deviennent automatiquement « ennemis du peuple »
et risquent les camps de Sibérie, ou, dans le meilleur cas, la
perte de leur emploi. Les résultats sont falsifiés
systématiquement : la commission de contrôle des
élections est composée exclusivement de membres du
Parti ou de « Sans parti » (le plus souvent des arrivistes
connus par leur servilité à l’égard du régime).
Résultat : le nombre des électeurs participant aux
élections n’est jamais inférieur à 90%.

La
campagne électorale est caractérisée par :

a)
des discours de parade, louanges serviles à l’adresse du
régime, et

b)
par une terreur accrue.

L’organe
suprême du pouvoir d’État de l’URSS est le Soviet
suprême. Il est formé de deux chambres : Le Conseil de
l’Union et le Conseil des nationalités. À la tête
du Conseil (Soviet) suprême se trouve le Présidium.

Dans l’impasse.

Quoiqu’on
en dise et quoique l’on en pense, notre temps est sous le signe du
marxisme : à l’Est comme à l’Ouest le marxisme est
devenu une réalité. Une réalité qui est
une impasse. Il a fallu au marxisme cent ans de luttes et
d’expériences renouvelées pour aboutir à sa
totale dégénérescence et à un démenti
sans équivoque. Est-ce le destin de tout dogme ?

À
l’Est comme à l’Ouest les marxistes « communistes »
et leurs coreligionnaires et ennemis (d’hier), les « réformistes »,
se tendent la main ; le temps est aux fronts populaires (il faut
entrer au gouvernement, coûte que coûte), aux surenchères
diplomatiques et aux « conférences au sommet ».

Surtout
pas de révolution sociale ! La transition du capitalisme au
socialisme se fera (dorénavant) par le truchement des urnes
parlementaires (tant qu’il n’y a pas assez de canons et de fusées
inter-continentales). Il faut gagner (au Parlement) la majorité
plus une voix et le reste sera facile !

Curieux
phénomène que le Parlement moderne ! Il incarne la
pourriture et l’absurde de notre temps : lieu de marchandages et de
toutes sortes de combines (dans les pays capitalistes) ; dans le pays
« communistes » son côté « ubuesque »
est encore plus déconcertant : c’est une « claque »,
une assemblée de robots dont le seul « droit et devoir »
est d’applaudir servilement et de voter (sans débats
contradictoires et à l’unanimité) les décisions
prises d’avance par le Parti ou par un chef tout puissant. À
la volonté du peuple se substitue celle des politiciens
professionnels, les « bonzes » du syndicat ou des
présidents du Kolkhose.

La
leçon du marxisme est une leçon négative. Le mal
est dans la racine. La révolution sociale est antiétatiste
ou n’est pas.

Pierre
Pelerin

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