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Témoins n°20, texte supplément à la revue (été 1958)
Encore la hongrie
Article mis en ligne le 18 janvier 2008

par Camus (Albert)
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Les
Documents de la Tribune libre (Plon) viennent de publier
la
Vérité sur l’Affaire Nagy (les faits, les
documents, les témoignages internationaux), où toute
une équipe de rédacteurs de la conscience la plus
scrupuleuse ont établi, preuves en mains, la triste vérité
sur l’abominable assassinat légal dont furent victimes Imre
Nagy et ses camarades. Nous croyons ne pouvoir mieux faire, en ce
monde si vite oublieux, que de reproduire ici les passages suivants
de la préface d’Albert Camus à ce livre-témoin
que chacun devrait lire :

« Un acte correct et nécessaire. » Gomulka qualifiait
ainsi, au mois de mai dernier, l’intervention des troupes
soviétiques en Hongrie. Le Bon Dieu, je veux dire, bien sûr,
l’Histoire pardonnera peut-être au dirigeant polonais le mot
« nécessaire » en considération justement
de la nécessité historique où vit son pays. La
dialectique de l’Armée rouge le tient serré. Mais le
mot « correct », lui, était moins nécessaire.
À un simple constat, il ajoutait un jugement d’estime, donc une
complicité, qui risquait de s’étendre encore. Un mois
après, en effet, forts de leur bon certificat, les maîtres
russes faisaient correctement pendre, avec trois de ses amis, le seul
chef légal de la Hongrie. Et des flots de discours qu’un
politicien marxiste comme Gomulka est dans la nécessité
de prononcer, un seul petit mot, devenu impossible à digérer,
risque, désormais, de survivre, pour le malheur de sa mémoire.

En
fait de correction… (l’analyse des faits) prouve qu’il y a eu
en Hongrie, autour d’Imre Nagy, parjure, forfaiture, mépris
du droit international, violation de l’immunité diplomatique
et des personnes parlementaires, rapts et assassinats. Seul, le vol
n’apparaît pas dans cette histoire. Je le regrette, pour ma
part. Au milieu de ce beau monde, un voleur eût paru bucolique,
et rafraîchissant. Mais non ! Nous sommes parmi les austères,
qui ne tuent pas par caprice, ni fantaisie, mais par nécessité
historique bien sûr, pour donner des sujets de réflexion
à Tito (et par exemple on vire de l’autobus les diplomates
yougoslaves chargés de veiller sur le transport de Nagy hors
de l’ambassade) ou pour faire une politesse à Mao (vous
savez bien, le doux Mao, le poète des cent fleurs, la
marguerite chinoise ! Et à propos, vous verrez qu’il les a
demandés avec des fleurs ses pendus mais qu’il les voulait,
et qu’il les a eus !). On les a donc nécessairement jugés,
Nagy et les autres, à la sauvette, peut-être en Russie,
peut-être en Hongrie, ou à Pékin, on ne sait pas,
mais qu’est-ce que ça fait, on est internationaliste,
rapidement en tout cas, on n’arrête pas le progrès, et
puis, sans dételer, la corde, on les a tués. On les a
couchés ensuite dans le sens de l’histoire et on a préparé
la dalle. C’est-à-dire cinq beaux volumes pour orner ces
tombes misérables et donner la raison historique de la chose.

Bien
entendu, ce traité d’innocence s’appelle Livre Blanc,
comme le loup. Bref, c’est un réquisitoire. Simplement,
pour la commodité, il est prononcé après
l’exécution. Dans l’univers historique, on a l’esprit de
l’escalier. L’avantage, c’est que le procureur joue gagnant.
Avant même qu’il ait commencé, on lui a donné
raison et brisé le cou de l’accusé…


Cette histoire est claire, il n’y a pas d’erreur possible : Nagy
a été assassiné, et non pas jugé. Tout le
monde le sait, y compris ses juges, il ne reste plus qu’à
classer l’affaire. D’ailleurs, ça ne change rien au
rapport des forces, ni aux positions. Par exemple, en octobre 1956,
le monde s’est soulevé d’indignation. Depuis, le monde
s’est rassis, visiblement. En octobre 1956, l’Onu s’est mise en
colère. Elle a même donné plusieurs ordres, très
secs, au gouvernement Kadar. Le dit gouvernement lui a renvoyé
ses ordres dans la figure. « Parfait » a dit l’Onu. Et,
depuis, le représentant du gouvernement Kadar siège à
New York, où il prend régulièrement la défense
des peuples opprimés par l’Occident. Il y a mieux. En
octobre 1956, à Paris, des hommes qui avaient toujours eu pour
l’entreprise soviétique les yeux attendris qu’on a pour un
enfant turbulent et chéri, ont tout de même protesté
contre les Mongols à Budapest. Moi, encore naïf à
quarante-trois ans, une chaleur et une reconnaissance m’étaient
venues, devant l’effort de vérité qu’ils avaient dû
faire. Eh bien ! trois mois après, à Paris, nous
élisions un député, comme ça, par
routine, et les mêmes se désistaient pour un communiste
qui, naturellement, avait applaudi à l’écrasement de
l’insurrection hongroise. Ils se désistaient d’ailleurs
d’un cœur navré : « Vous avez été
méchants avec la Hongrie, disaient-ils, vous êtes des
mal-élevés. Aussi, c’est avec une grande tristesse
que nous vous apporterons nos voix au deuxième tour. »
Depuis, la tristesse a un peu diminué, mais on est toujours
pour l’unité de mauvaise action. Alors, franchement, si le
monde, si l’Onu, si notre intelligence, qui n’ont pas les excuses
de Gomulka, sont arrivés à si bien digérer les
morts de Budapest, pourquoi les autres, les historiques, se
seraient-ils gênés avec Nagy et se gêneraient-ils
dans l’avenir ? « La loi, a dit en somme l’Onu, n’est
impérative que pour ceux qui la respectent. Pour tous les
autres, elle est facultative. » « Ça nous va, ont
dit les historiques, justement nous ne la respectons pas. » « Correct » a conclu Gomulka. On leur a donc donné le feu
vert. Et ils n’ont pas tardé à démarrer de
nouveau, en voiture cellulaire, bien entendu.

Dès
lors, à quoi bon démontrer l’évidence ? Ceux
que les événements d’octobre n’ont pas
définitivement éclairés, rien ne les éclairera
sinon, un jour peut-être et ce n’est pas sûr, le
martyre de leur propre pays… Quand on lit que Nagy est accusé
« d’avoir abusé des possibilités légales », on se dit que Jarry ferait mieux l’affaire pour parler de
cette féroce et sordide histoire. Et l’indignation est alors
dangereusement combattue par le dégoût, un dégoût
à cracher devant ces comédies répugnantes, ces
médiocres qui se font prendre au sérieux par
l’assassinat, cet immense mensonge que nous renforçons
malgré nous-mêmes en le discutant et en le combattant,
ce système monstrueux qui a fini par ridiculiser le socialisme
et déshonorer l’humanisme, qui va nous en éloigner à
tout jamais, c’est sûr, comme d’un plat où la sauce
a réellement trop le goût du sang… Tout le monde sait,
et Kadar le premier — qui fut son ministre et qui jura qu’il
serait épargné — que Nagy était innocent. Les
auteurs du Livre Blanc eux-mêmes savent que leur
plaidoirie est idiote et que les accusés ont été
assassinés pour des raisons chinoises ou yougoslaves,
dialectiques en tout cas, puisque la dialectique fait des nœuds. Si
ces lucides ont publié leur gros roman, c’est sans vanité
d’auteur, seulement par souci des convenances, et parce qu’on ne
peut tout de même pas se présenter dans une société,
fût-elle internationale, en mettant naïvement « assassin » sur sa carte de visite. En somme, le Livre Blanc
est une sorte de bonne grosse politesse dont personne n’est
dupe. À quoi bon le prendre au mot et se donner l’immense peine de
le réfuter à la face d’un monde préoccupé
seulement d’aller dans la lune ou de marier des altesses ?

Eh
bien ! d’abord, peut-être, parce qu’on ne peut pas laisser
ces gens mentir, comme ça, à longueur d’années.
Personne ne les croit, c’est entendu. Mais l’homme est une
créature exquise, et qui se fatigue vite. Dans un moment de
lassitude, ou de faiblesse, un seul homme, quelque part dans le
monde, pourrait dire : « Pourquoi pas ? » Ce jour-là,
les pendus seraient suppliciés une seconde fois. Et de proche
en proche, à force de fatigue et d’oubli, le mensonge
généralisé prendrait figure de vérité,
on se convaincrait que la liberté ne peut croître qu’à
l’ombre des potences, qu’il n’est d’autre égalité
que servile et qu’il faut laisser aux procureurs le soin de définir
le bon socialisme…

Ensuite,
il faut bien reconnaître que l’argument : « Franchement, pourquoi se gêneraient-ils ? » est à
double tranchant. Si la lâcheté ou la complaisance du
monde ont aidé les meurtriers à se sentir les coudées
franches, il faut alors faire l’impossible pour que, la
prochaine fois,
ils se sentent un peu plus gênés.
Des hommes, aujourd’hui encore, dans les prisons hongroises,
attendent le pire et nous avons à les disputer, autant qu’il
est possible, aux bourreaux. Ne laissons pas croire, à cet
égard, et si fugitivement que ce soit, que la pendaison de
Nagy et de ses amis a été correcte. Elle a constitué
un crime répugnant dont il faut que les plus oublieux gardent
la mémoire.

Le
dégoût qui nous emplit tous, sachons alors le mettre au
service d’une certaine obstination. Devant la tragédie
hongroise, nous avons été, nous sommes encore dans une
sorte d’impuissance. Mais cette impuissance n’est pas totale. Le
refus du fait accompli, l’alerte du cœur et de l’esprit, la
décision d’ôter au mensonge son droit de cité,
la volonté de ne pas abandonner l’innocence, même
après qu’elle ait été étranglée,
ce sont les règles d’une action possible. Insuffisante sans
doute, mais nécessaire à son tour, et d’une nécessité
qui répond à l’autre, à l’ignoble, à
la néces­sité dite historique, qui lui répond,
oui, et lui répondra toujours, qui lui tient tête, en
tout cas, la neutralise parfois, la détruit à la longue
et fait alors avancer imperceptiblement la véritable histoire
des hommes…

Albert
Camus


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