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Témoins n°25 (novembre 1960)
De la Grange-aux-Belles à la rue de Châtillon
Article mis en ligne le 27 janvier 2008

par Samson (Jean-Paul)
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Pour
parler de Monatte, je suis bien mal qualifié.

Et
pourtant, cet élan de confiance par quoi je me sentais
toujours emporté chaque fois que je le revoyais, de même
que la généreuse sympathie avec laquelle, je peux bien
le dire, il me laissait l’approcher — oui, cette sympathie de sa
part et, de la mienne, cet élan de confiance, s’ils ne me
donnent pas exactement le droit de parler de lui, m’en font, ce qui
ne vaut peut-être pas moins, comme un devoir.

Je
parlais à l’instant de cette sympathie qu’il laissait si
bien deviner, quand il voulait. Mais je ne peux pas dire qu’il me
l’accorda d’emblée — il n’aurait d’ailleurs eu
aucune raison pour cela — la toute première fois, je ne peux
pas écrire que nous avons fait connaissance, ce serait trop,
mais que nous nous sommes trouvés l’un à côté
de l’autre.

Ce
devait être en 15 ou 16, à la Grange-aux-Belles, dans
l’immeuble passablement délabré qui hébergeait
les syndicats et où se réunissait périodiquement
le « Comité d’action pour la reprise des relations
internationales », fondé à la suite de Zimmerwald.
C’étaient des séances peu nombreuses, comme il
convient à un comité, mais alternant parfois avec,
tenues dans une grande salle, des réunions publiques, par
exemple celle où Trotzky prit la parole et où j’eus,
le temps d’un trop court colloque en aparté, l’occasion
d’apprécier la courtoisie de gentilhomme du redoutable
dialecticien dont on venait de me dire : « C’est lui qui, en
1905, commandait à la Commune de Pétersbourg. »
Quant aux réunions du comité dont, si jeunot que je
fusse, je me trouvais faire partie en ma qualité de secrétaire
du groupe des Etudiants socialistes révolutionnaires, on y
voyait toujours Merrheim, qui d’ordinaire présidait,
Bourderon, des tonneliers (ah ! l’excellent homme !), Loriot
l’instituteur, Hasfeld, je crois d’autres encore. Or, certain
soir, il devait y avoir un peu plus de monde que d’habitude,
faute d’assez de sièges j’étais debout et,
également debout, à côté de moi un homme
vigoureux, de petite taille, en uniforme le pauvre, venu tout droit
du front, en permission comme dit si cruellement la langue.
J’entendis qu’on l’appelait Monatte. Je ne sais plus du tout
quelle proposition, à un moment donné, Monatte avait
émise, en tout cas une suggestion qui eût demandé
un certain travail régulier. Je sais seulement que, comme il
se trouvait tout à côté de moi, je lui dis que
nous autres au groupe des étudiants nous avions certainement
plus de temps que les camarades astreints au boulot en usine et que
nous pourrions nous charger de la besogne. Il me remercia, mais, me
sembla-t-il, avec une nuance très nette de réserve. Non
point, je ne lui ferai pas l’injure de le supposer, parce que je
venais de devoir faire allusion à ma condition d’intellectuel,
mais bien plutôt en fonction de cette réaction si sage :
« Parfait, mon petit — mais je ne te connais pas encore ;
faudra voir. »

Sans
doute aurais-je totalement oublié cet incident si fugitivement
occasionnel si, quelque deux ans plus tard, faisant à Zurich
la connaissance de Brupbacher, je ne m’étais aussitôt
entendu demander par celui-ci : « A ce comité de Merrheim,
n’avez-vous jamais rencontré Monatte ? » — si surtout,
par la suite, à travers Brup et tout ce qu’il me disait de
son ami syndicaliste, je n’avais de plus en plus senti grandir,
tout imprégné que je fusse encore à l’époque
de syndicalisme livresque d’observance sorélienne, mon
respect déjà presque affectueux pour le permissionnaire
naguère entrevu à la Grange-aux-Belles.

(Rien
d’ailleurs comme l’exil — drôle de fiche de consolation —
pour aider à conserver, à charger de substance le
moindre souvenir.)

Pendant
l’entre-deux-guerres, il fallut bien longtemps pour qu’il me fût
donné, chez Brupbacher, de faire — ou de refaire —
connaissance avec Monatte. J’avais bien de temps en temps envoyé
une note à la Vie ouvrière — la bonne, celle
de Monatte —, réentendu parler de lui, non seulement par
Brup mais aussi par Marcel Martinet, spécialement quand je dus
mettre en vrai français la traduction de la Confession de
Bakounine dont la femme de Brupbacher, Paulette, avait établi
un premier manuscrit, tout cela, cependant, et même ma
rencontre personnelle avec Monatte chez Brupbacher, vers 30 ou 33 je
pense, restait encore bien abstrait. Comme beaucoup plus tard me l’a
dit un jour Monatte : « Vous n’êtes pas exactement un
militant. » C’était et c’est bien vrai. Vivant à
l’étranger, sorti de toute organisation depuis longtemps,
pour moi, Monatte c’était avant tout l’honnêteté
dans le militantisme. C’était beaucoup, donc, mais enfin
quelque chose, pour moi, d’un peu loin.

Il
fallut la seconde guerre pour que cela change, la mort de Brupbacher
et ma traduction du volume d’extraits de ses livres que je me
trouvais encore rédiger lorsque je pus — enfin — revenir
en France. La version française de la belle étude de
Brupbacher sur Vallès venait justement de paraître dans
la Révolution prolétarienne et je me rappelle en
avoir lu — avec quelle joie de cette coïncidence dans le
repaysement — le texte imprimé, dans le train même qui
m’amenait à Paris.

Le
volume, je le répète, n’était pas encore fini,
mais j’avais déjà eu par lettre promesse de Monatte
d’en écrire la préface — ce beau texte de « Quarante
ans d’amitié » qu’on a pu lire aussi dans Témoins.
Et à ce propos me revient un trait bien connu du Monatte
que nous avons tous aimé. Nous étions donc en
correspondance, depuis quelque temps, au sujet de cette préface
— et du Vallès — quand j’avais soudain pu lui annoncer
que j’allais, ô surprise, pouvoir venir parler de tout cela
avec lui. Ah ! la fraternelle lettre que je reçus en réponse.
Car c’était l’un des côtés les plus
magnifiques de cet homme de principes qu’à la différence
de la plupart des hommes de principes, il était toujours
humain, toujours de plain-pied avec l’autre. Après cette
lettre, j’aurais juré de l’avoir eu pour ami depuis
toujours. C’est à ce moment, lors donc de mon premier voyage
de retour, que moi aussi, pour la première fois, je fis le
« pèlerinage de Vanves ». Et comme il avait tenu —
c’était une de ses manières, sans mots inutiles ni
fioritures ou compliments — à ce que je me sente, à
son foyer, chez moi… Jamais je n’oublierai le déjeuner que
sa femme (en qui je revoyais toute la grâce simple de tant
d’amies de ma grand-mère la communarde) avait préparé
ce jour-là.

Depuis,
comme tous ceux dont Brupbacher écrit qu’ils se seraient
plutôt fait couper en morceaux que de ne pas aller revoir
Monatte quand il leur arrivait de passer par Paris, jamais, je crois
bien, je ne suis revenu dans la Ville sans arranger un rendez-vous,
soit à l’imprimerie de la rue Réaumur où il
travaillait encore (nous étions tous scandalisés de
voir qu’à son âge il lui fallait continuer d’accepter
cette astreinte), soit dans un bistrot voisin, soit enfin
précisément, surtout après qu’il eut
finalement pris sa retraite, à Vanves, à son domicile
de la rue de Châtillon

J’ai
déjà dit combien cet homme de principes était
toujours humain. C’est que les « principes », chez lui,
n’avaient rien d’abstrait, ils s’identifiaient à sa vie
même. De là, sans doute, malgré toute sa rigueur,
sa tolérance. Ah, ce n’est pas Monatte qui, comme un Lénine,
eût refusé de traiter en camarade l’interlocuteur ne
pensant pas exactement comme lui sur toutes choses — ce n’est pas
lui, par exemple, qui se fût jamais avisé de taxer
d’hérésie, comme dans ces controverses où le
chef de la Révolution d’octobre apparaît déjà,
hélas, dès avant 1910, comme le père du
« jdanovisme », les compagnons ayant du monde une autre vue
philosophique que lui-même. Tolérance qui ne voulait pas
du tout dire indulgence. On sait assez sa rude franchise envers la
lâcheté, par exemple, d’un Monmousseau ou
l’empoliticaillement d’un Jouhaux. Mais, pour peu qu’il se
rendît compte que ce n’était pas par calcul que l’on
pensait autrement que lui, on pouvait être assuré non de
son approbation, bien sûr, mais de sa compréhension
totale. Même lorsque la pensée de toute sa vie était
en cause — je veux dire non pas seulement la fidélité
à la classe ouvrière, mais la croyance en la mission de
celle-ci. J’ai déjà écrit ailleurs qu’en
partie à l’école de Brupbacher je me suis, en un
sens, distancé de ce mythe commun au marxisme et au
syndicalisme révolutionnaire. Devant l’accueil si chaud de
Monatte, je ne pouvais pas, sur un point aussi essentiel, me taire
vis-à-vis de lui. Je m’en expliquai donc. Il me dit,
naturellement, qu’il n’était pas d’accord mais ce fut
tout. Il n’y eut même pas l’ombre d’un heurt.

Sur
un plan beaucoup moins grave, et autrement modeste, j’entends la
mise en marche, une marche bien fragile, d’une petite revue comme
Témoins, il fallait voir avec quel sens de l’autonomie
de chacun il essayait de me donner conseil. Sans compter l’honneur
— je dis bien l’honneur que je ressentais à nous savoir
soutenus par lui. Et lors de notre première réunion de
« comité », chez Camus, rue Madame, Monatte, que
tous nous n’étions pas peu fiers de voir là, toujours
un petit peu avec cet air de dire, comme à la
Grange-aux-Belles : « Parfait, mon gars, on verra » — une
gentille réserve sans malveillance aucune — s’entendait si
bien à nous faire comprendre ce que c’est qu’un effort en
commun librement consenti. Plus d’une fois, ensuite, il ne fut pas
sans me dire, à propos de Témoins : « Vous y
mettez, bien sûr, un peu trop de littérature pour mon
goût. » — « Mais, s’empressait-il d’ajouter,
toujours fidèle à son antiautoritarisme, je vous
comprends. »

Ce
mot de littérature, à combien de malentendus il
pourrait prêter, dans le cas de Monatte. Certes, son intérêt
— je ne dis pas son goût — était souvent orienté
par le sujet des œuvres, par le plus ou moins, également,
d’estime ou de mépris pour tel ou tel auteur. A propos de
certain roman « syndicaliste » qui venait de paraître
et qu’il admirait beaucoup, mais qui nous avait tous plutôt
affligés, j’avais, moi prudent, chargé Daniel
Martinet d’exprimer à Monatte les réserves —
totales — que je croyais devoir faire. « Il s’est débattu
comme un beau diable », m’écrivait Martinet après
cela. Mais dans ce domaine-là, il eût été
bien sot de le prendre au mot plus que lui-même. D’abord, il
suffisait de lire un seul paragraphe de lui pour se rendre compte que
cet homme écrivait le français le plus organiquement
français qui se pût imaginer. « Personne, me disait
un jour Le Maguet, n’écrit plus ressemblant (à
lui-même). » Et il n’y a pas de meilleur signe de
l’authenticité d’un esprit. Ce que le sien avait de
supérieur se marquait aussi dans la qualité de son
humour. Après notre première rencontre avec Camus, où
celui-ci avait pris la défense de certaines œuvres
passablement absconses : « Oui, dit Monatte, Camus, il est un peu
vicieux. » Sur quoi il m’échappa de répondre :
« Qui n’est jamais vicieux ne peut pas être
authentique. » En aucune occasion, je crois, je n’ai entendu
personne rire de si bon cœur, de façon aussi percutante et
aussi intelligente que Monatte, cette fois-là.

La
dernière fois que je l’ai vu — en mars, je pense, et
combien je me félicite de ne pas avoir non plus manqué
d’aller rue de Châtillon ce printemps — je le savais très
malade et, d’avance, j’avais peur de le trouver — peut-être
— diminué. Au contraire. Oui, une certaine maigreur, une
certaine fatigue corporelle aussi, mais c’était tout, car
l’homme en tant qu’homme n’avait pas cédé un
pouce de lui-même à la camarde. D’abord, il me parla
de ma femme — bien qu’il ne la connût point (à un
précédent voyage, une invitation avec elle rue de
Châtillon avait malheureusement raté), et le sentant,
comme toujours, si compréhensif et si proche, je lui dis, avec
le moins de phrases possible, tout ce qu’avec elle j’ai perdu.
(Ah ! la lettre qu’au moment fatal il m’avait écrite ; du
coup, Monatte le chaleureux, après m’avoir interpellé :
« Mon pauvre vieux », pour la première fois me
tutoyait.) Et ensuite ce fut un jaillissement de remarques, de sa
part toujours méditées, sur les hommes et les livres.
Je crois que, justement, parce que « je n’étais pas un
militant », je l’amusais. En tout cas, avec lui j’était
toujours en verve, et lui avec moi. Et quand nous nous sommes quittés
sur le seuil de son petit logement — j’avais très fort le
sentiment que c’était la dernière fois — je ne sais
plus à quel propos je lâchai encore un mot sur Mauriac,
qu’il me taquinait toujours d’aimer, trouvait-il, un peu trop. Il
eut alors — malheureusement, ça ne peut pas se dire avec des
mots — tout en me serrant la cuiller, un de ses grognements
gouailleurs à la parisienne, où il y avait à la
fois toutes ses réserves à lui et toute son
intelligence comprenant, d’abord que je comprenais qu’il les eût,
mais en même temps et non moins que je ne les partageasse pas
tout entières.

Le
soir même, j’écrivais à un ami, après
avoir évoqué cette rencontre dont je devinais déjà
qu’elle marquerait mon dernier passage rue de Châtillon :
« J’en suis sorti éberlué d’admiration pour la
façon dont Monatte aura su, jusqu’au bout et dans tous les
sens du terme, maintenir l’intégrité de son être. »

Jean
Paul Samson


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