Lectures

mercredi 30 janvier 2008
par  Samson (Jean-Paul)


Les
présentes notes, ou disons plutôt notules, vu leur
brièveté due au manque de place et encore plus, de
temps, n’ont aucune prétention à l’actualité
immédiate, la plupart des ouvrages qui en font l’objet
n’étant rien moins que des vient de paraître. C’est
peut-être un inconvénient. Mais aussi bien n’a-t-on
jamais eu ici l’ambition de faire concurrence à la rubrique
ailleurs intitulée « le livre de la semaine ».


En
tout cas, le premier des ouvrages à signaler dans cette trop
rapide revue de lectures n’est pas de ceux qui risquent de vieillir
dans l’espace d’une saison. Il s’agit de Jésus et
Israël,
de Jules Isaac (Fasquelle, éditeur). L’ancien
compagnon du jeune Péguy socialiste y fait preuve, en dépit
de ses quatre-vingts ans, d’une jeunesse d’intelligence et d’une
puissance de travail que le martyre de sa femme et de sa fille,
assassinées par les nazis, l’ont fait décider de
mettre au service du meilleur combat qui se puisse entreprendre
contre la sanglante sottise antisémite, à savoir
l’analyse et l’exposé de cette folie collective (c’est
le sujet d’un autre grand livre d’Isaac, Genèse de
l’antisémitisme)
et, d’autre part, de cette vérité
de fait que Jésus est, non seulement de naissance mais encore
de pensée, fils du peuple juif. Si même on est moins
porté que l’auteur à donner une importance capitale
au Nazaréen, rien ne devrait mieux contribuer que sa
démonstration à délivrer ceux qui se disent
chrétiens des préjugés antijuifs si longtemps
entretenus par l’Eglise, puis par les Etats qui se réclament
du christianisme. A titre d’exemple : la dévotion dite
chrétienne représente la dispersion du peuple juif,
soi-disant consécutive à la prise de Jérusalem
par Titus, comme le châtiment du déicide. Or, la
dispersion du peuple juif est un fait accompli dès les VIIIe
et VIe siècles avant notre ère (à la suite de la
destruction des deux royaumes hébreux, en 722 par Sargon
l’Assyrien, en 586 par le Chaldéen Nabuchodonosor). A
l’époque de Jésus et, à plus forte raison, de
Titus la majorité du peuple juif ne vivait pas en Palestine.
Et c’est même ce qui rendit possible la diffusion du
christianisme dans le monde, par l’intermédiaire des
communautés juives établies au dehors, et dont à
l’origine il était l’affaire propre : une affaire juive
(pp. 155-163).


On
conçoit que, né dans les conditions que l’on sait, le
livre d’Isaac est un livre passionné. C’est ce qui le rend
si attachant, en même temps que si beau, car la passion qui
l’anime est, non point, ce que l’on comprendrait tout à
fait, purement affective, mais bien la passion de la vérité.


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Changer
la vie,
de Jean Guéhenno (Grasset), dans mes souvenirs de
lectures, s’associe secrètement, pour moi, à l’œuvre
de l’historien dont je viens de trop succinctement parler. Et
pourtant, rien de plus différent quant au sujet, puisque c’est
le récit uniquement personnel de l’enfance et de la jeunesse
de l’auteur — « le seul livre, me confiait-il en me le
remettant, que j’eusse dû écrire ». Mais « changer
la vie », n’est-ce pas aussi l’ambition de toute grande
religion, très éminemment de la religion
judéo-chrétienne ? et l’inspiration humaniste et
humaine d’un Guéhenno, voisine en cela de celle, on le sait
bien, d’un Silone, s’apparente aux promesses et à
l’attente des prophètes et de l’évangile. Je ne
ferai pas de phrases ni de commentaires autour de ce beau livre si
simple. Il vaut mieux en citer ne serait-ce que ces quelques lignes :


« Ma
mère se méfiait… Elle eût bien toléré
sur une planchette quelques livres… Mais ce tas de papier qui
s’enflait toujours lui semblait monstrueux… Je serais un
« bourgeois », un « fainéant », un
« fiérot », comme elle me disait en notre patois…


Tu
peux bien lire et lire. Jamais, entends-tu, jamais tu ne parleras
aussi bien que ton père.


« Et
il est vrai, je n’y suis jamais parvenu… « Parler aussi bien
que mon père ? » Qu’entendait-elle par là et que
serait-ce donc ? Ce serait n’être jamais une bête
savante et vaniteuse. Ce serait ne jamais parler selon les livres…
Ce serait ne jamais parler pour ne rien dire… être
présent à toute la vie. Ce serait parler
toujours pour et selon le salut terrestre de tous les hommes, pour
qu’ils soient un peu heureux et gardent la liberté et
l’honneur. Alors la vie peut-être changerait. »


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Suite
aux Mémoires d’une jeune fille rangée, la
dernière publication de Madame Simone de
Beauvoir, La Force de l’âge (Gallimard) n’obéit
certainement pas au souhait de Guéhenno de ne jamais parler
selon les livres. On serait tenté de dire qu’au
contraire l’auteur ne fait que cela. Ce serait assez injuste,
cette pure intellectuelle — si étonnamment douée pour
tout ce qui ne relève pas de l’art — quelque
incapable qu’elle semble être de se découvrir
elle-même autrement que par le détour de l’abstrait,
finissant, de fait, par y parvenir. Et si éloigné
que l’on soit de pas mal des idées dont elle s’engoue, on
ne peut qu’estimer la sincérité de son
persévérant effort pour comprendre et se libérer.
— Et puis quel document de premier ordre, d’abord évidemment
sur Sartre, et aussi sur la genèse, les hardiesses, les
préjugés de l’intelligentsia dite de gauche.
Le livre a beau être terriblement long et, voudrait-on dire, ne
nous faire grâce de rien, on ne peut s’en détacher.
« Sans qu’il soit question, disais-je cet hiver à
Silone, d’être d’accord en tout avec une de Beauvoir, on
ne cesse, la lisant, de se renseigner. » Alors l’ami romain,
bien sûr pensant aussi au titre de cette revue :
« Beauvoir et Sartre, oui, fit-il, voilà des témoins. »


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Un
autre témoin — franchement antipathique mais de taille :
Céline. Evidemment, il faut du courage pour lire Nord
(
NRF), son dernier bouquin, suite à Un château
l’autre,
et, tout comme « Un château… » (pour
ne pas reparler de la pire désintégration de Normance),
écrit dans le style haché, loqueteux, détraqué
probablement nécessaire à cet homme aujourd’hui
foudroyé, comme à l’évocation de ce vrai
voyage au bout de la nuit qu’auront été ses
lamentables jours d’Allemagne. De l’Allemagne aux abois sous les
bombardements et l’effroyable effondrement de sa folie. A peu près
aussi folichon à lire qu’un compte-rendu d’audience du
procès Eichmann. Mais en ce détraquement même, la
maîtrise de Céline reste entière. Que cela nous
plaise ou non, il est le seul qui, dans la prose de ce temps noir,
soutienne la comparaison avec cette autre catastrophe de génie :
Jean Genet. — Et puis, il y a de ces rencontres. Songer que
l’apocalypse allemande a trouvé là pour témoin
pareil écrivain, et français, et que le bled où
on l’a planqué (sous les bombes) est à deux pas de
Neurupin, ville natale de cet autre Français (ou à peu
près, encore que de langue allemande et de surcroît
nationaliste prussien) que fut le seul vrai romancier de l’ancienne
Allemagne, Theodor Fontane, dont avec l’ironie qu’on devine
Céline décrit, encore debout sur l’une des immenses
places où le « grand » Frédéric
faisait défiler ses grenadiers, l’effigie solennelle et
bourgeoisement pépère… A croire que, comme celle
d’Hamlet, la folie de notre histoire a, elle aussi, de la méthode.


Au
fait : cette prose, à des titres si divers, résolument
innovatrice d’un Genet ou d’un Céline n’enrichit-elle
point nos lettres de cet apport d’inédit qu’en prose comme
en poésie leur eût peut-être déjà
imposé un Cendrars — s’il avait travaillé ; ce
malheureux Cendrars dont, faute de contrôle de soi, il ne nous
reste plus, comme j’osais à mon cœur défendant le
suggérer plus haut, que l’absence ?


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Qu’à
côté de telles mutations (qui sont bien autre chose que
l’illégitime recherche du nouveau pour le nouveau) et de
l’authentique conquête sur l’inconnu, avant elles informe,
qu’elles représentent, une littérature spontanément
fidèle aux valeurs de toujours : sérieux de
l’interrogation des êtres, beauté non voyante d’une
langue encore nourrie du meilleur de la tradition, humanisme — même
chrétien, mais non clérical — ait droit à
l’existence et nous puisse valablement reposer et consoler des
confusions à la mode, c’est ce que fait bien voir un roman,
déjà relativement ancien (1958), de Pierre-Henri Simon,
Portrait d’un officier (éditions du Seuil).
L’histoire de cet aristocrate et officier de métier que
l’horreur et surtout l’indignité des guerres coloniales
amènent à donner sa démission, pose sans éclat
mais aussi sans défaillance, avec compréhension,
sympathie, fermeté dans la modération, les problèmes
que le malheur des temps a rendus si angoissants pour les jeunes
hommes d’aujourd’hui. Un très remarquable livre.


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Si
l’ouvrage de P.-H. Simon n’est pas sans parfois évoquer le
meilleur Vigny de « Servitude et Grandeur », un autre livre
non moins étranger aux fluctuations de la mode, nous fait
entendre une voix, elle aussi, de haut lignage : de Madame de Sévigné
à Vauvenargues et à cette part de Chateaubriand la plus
secrète et la moins asservie à l’obsession de se
mettre en scène, nombreux sont, non point les modèles
(mot dangereux, car on se représenterait alors, fort
inexactement, un manque d’originalité vraie) mais les
parrainages de ce Je vous écris… de Marcel Arland
(Grasset), qui a toutes les chances d’être son chef-d’œuvre,
et même un chef-d’œuvre tout court. On a autant de gêne
à essayer de parler de ce livre que l’on en éprouverait
à faire des phrases après la lecture de tel poème
qui vous est allé droit au cœur. Rien, en ces pages d’un
moraliste poète, de complaisamment sentimental. C’est même
tout le contraire, dictées qu’elles sont par l’ennemi juré
de la sentimentalité : le sentiment. Et l’intelligence. Après
les avoir lues, on se dit que la présence peut être un
présent, et le don d’écrire, un destin.


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L’important
essai de René Girard, Mensonge romantique et Vérité
romanesque
(Grasset), est peut-être, comme me le disait le
philosophe Lucien Goldmann en me le recommandant chaudement, « un
très beau livre ». Seulement, voilà, dès le
début je suis tombé sur un passage comme celui-ci : « Don
Quichotte a renoncé, en faveur d’Amadis, à la
prérogative fondamentale de l’individu : il ne choisit plus
les objets de son désir, c’est Amadis qui doit choisir pour
lui. Le disciple se précipite vers les objets que lui désigne,
ou semble lui désigner, le modèle de toute chevalerie.
Nous appellerons ce modèle le médiateur du
désir… » Oh que tout cela est donc dit légèrement
et sans appuyer. Penser aussi que le chapitre où figurent ces
lignes, le premier, s’intitule « Le désir
triangulaire ». Et comme, bien entendu, dans la suite du livre,
ne cessent de revenir ces gentillesses en triangles, médiations
et autres gracieusetés à réjouir le cœur des
médecins de Molière, on ne peut s’empêcher de
penser : quel dommage, si l’ouvrage recèle — et c’est
bien possible — quelque substantifique moelle, qu’il soit écrit,
comme le premier traité venu de M. Gaëtan Picon, dans ce
jargon de la critique dite philosophique, qui ressemble, en plus
triste — et dire que par-dessus le marché l’auteur ose se
référer à Cervantès ! — à la
rhétorique de ces romans de chevalerie contre lesquels le
grand Espagnol partit en guerre. N’en croirait pas ses yeux le
valeureux et vengeur peintre satirique de nos ridicules et de toutes
les nuées. — Encore un des coups de la mode.


J.
P. S.