La poésie

Aragon aujourd’hui
dimanche 17 février 2008
par  Samson (Jean-Paul)

Il faut en prendre notre parti — qui n’est pas le sien — Aragon dans ses trois derniers recueils, Le Roman inachevé, Elsa, Les Poètes (tous trois à la NRF), prouve une fois de plus qu’il est un très grand poète.

Dans le lyrisme actuel, il est de plus hardis chercheurs, mais dont la recherche, presque toujours, aboutit à cet anéantissement de la poésie que constitue sa condamnation, de plus en plus, à l’incommunicable. Et certes, on peut comprendre ceux qui, tout comme Proust disant que si les plus beaux poèmes du 19e siècle ne sont peut-être pas de Baudelaire, Baudelaire n’en est pas moins le plus grand poète du 19e siècle, se sentent plus d’affinités avec la poésie en puissance de tel ou tel de nos donneurs d’énigmes qu’avec la poésie en acte du chantre du Crève-Cœur.

Et l’on peut également comprendre les esprits qui, accoutumés par les fidélités du cœur et de la mémoire à mettre au-dessus de tout la suprême discrétion d’un Vildrac ou d’Eluard, regrettent que le miracle — car c’en est un — de la communication retrouvée s’accompagne, chez Aragon, de tant de virtuosité, voire de propension au pastiche [1].

Mais que l’on veuille bien lire seulement ces quelques vers :

Connaissez-vous la rose-lune
Connaissez-vous la rose-temps
L’autre ressemble autant à l’une
Que dans le miroir de l’étang
L’une à l’autre se reflétant…
 
Toutes les roses que je chante
Toutes les roses de mon choix
Toutes les roses que j’invente
Je les vante en vain de ma voix
Devant la Rose que je vois

Je l’avouerai : devant pareille perfection, j’envoie promener toutes les réserves.

Comme je les envoie promener — également les politiques — quand, dans Le Roman inachevé, je relis le poème « A Guendrikov pereoulok nous étions tous ensemble assis » :

Comment trouver les mots pour exprimer cette chose poignante
Ce sentiment en moi dans la chair ancré qu’il pleuve ou qu’il vente
Que tout ce que je fais tout ce que je dis tout ce que je suis
Même de l’autre bout du monde aide ce peuple ou bien lui nuit
Et nuit à mon peuple avec lui Crains ah crains jusque dans tes rêves
Quand l’outil pèse qu’on soulève d’agir comme un briseur de grèves…

Bien sûr, il n’y a rien de plus clair que cette profession de foi, rien non plus de plus renseignant sur les conséquences de conformisme à tout prix quelle implique et que mon devoir — ma foi — est de combattre. Mais outre que la sincérité n’en fait point de doute, elle est ici, cette croyance — tout comme l’imbuvable foi de Claudel (Etiemble a fort bien montré ces rapports) — transfigurée — non : incarnée en poésie.

Parlant ici poésie, il n’y a pas d’autre critère.

Et puis, quand je me remémore ces deux autres vers, si émouvants d’être sèchement prosaïques :

Comment courir avec ce cœur qui bat trop vite
Que s’est-il donc passé La vie et je suis vieux

je me dis qu’une sorte de sagesse — qui l’eût jamais cru du « forcené qui chaque nuit (attendit) l’aube » ? — se lève de ces trois livres. Une sorte de retour sur soi — et à soi. Que nous sommes loin — heureusement — de l’Aragon qui écrivait Les Communistes, ce long pensum dont la lecture amena je ne sais plus lequel de nos amis à faire entrer, à combien juste titre alors, dans l’« école du suicide » l’ancien auteur des chefs-d’œuvre qui s’intitulaient, par exemple, Les Voyageurs de l’impériale ou Aurélien. Depuis, à l’étonnement de l’ami Nadeau j’ai quant à moi dit ailleurs l’étrange résurrection du suicidé avec cet autre chef-d’œuvre — inattendu — de La Semaine sainte. Sur le plan poétique, les trois recueils signalés ici marquent, à mon sens, la même reprise de continuité de talent, pour ne pas dire, et cependant ce ne serait pas dire trop, de génie.

S.


[1Sur cette question des pastiches auxquels Aragon éprouve, un peu trop souvent peut-être, le penchant de se livrer, je confesserai rondement que je ne lui en fais aucun reproche. C’est Goethe qui a dit que ceux d’entre nous qui ne savent pas que nous sommes tous des saltimbanques sont de bien distingués personnages. Non seulement je trouve parfaitement légitime de prendre plaisir au côté parfois caf’conc’ que, très consciemment, cultive l’auteur de tant de chansons qui ne boudent même pas le bout-rimé, mais un pastiche évident peut en outre, chez lui, devenir réussite ; qu’on lise, par exemple, le poème sur les boutiquiers (« C’est un sale métier que de devoir sans fin… ») ; pour moi, c’est véritable délice (un peu vicieux, je l’admets) que de retrouver là, en ces années-ci, le pur vitriol de Laurent Tailhade.