Mes rencontres avec Lucien Jacques

dimanche 17 février 2008
par  Navel (Georges)

 


Originaire
d’un village de l’Argonne, il avait cueilli les fraises des bois
quelques printemps avant de devenir un enfant de Paris où sa
famille était venue habiter. Son père était
cordonnier, philosophe en échoppe, grand bouquineur à
la veillée comme le cordonnier de Manosque, le père de
Giono. Sur les bancs d’une école du XVe Lucien jusqu’au
certificat s’était trouvé assis, auprès de son
copain Henri Poulaille, fils d’un charpentier.


Plus
tard, le nom de la rue de leur école, source de culture peu
connue, avait le même effet qu’Oxford ou Cambridge ; à
défaut de pouvoir citer le lycée Louis-le-Grand ou
Henri-IV aux gens curieux de savoir où ils avaient fait leurs
études, en empruntant l’air snob, les deux amis s’amusaient
à répondre : C’était à Lacordaire.


Apprenti
typo sans doute puisqu’il pouvait pratiquer assez bien ce métier,
puis travaillant pour des décorateurs, le peintre s’était
formé en suivant les cours du soir. S’il aimait lire
Montaigne et Villon, il avait lu aussi les livres du père
Kropotkine et approché les milieux libertaires.


Assis
dans ma brouette, à l’ombre du mûrier des
Neuf-Fontaines, Lucien coiffé de son béret de berger
alpin et filant la laine de ses moutons pour se tricoter des
chaussettes ou un chandail, m’avait raconté certains
épisodes amusants de sa vie au régiment, un bel
après-midi des années noires.


Conscrit
de la classe 12, le jeune artiste avait songé à un
départ pour l’étranger avant de rejoindre la caserne
avec beaucoup d’hésitation. L’amitié d’un aristo,
son capitaine, collectionneur de toiles et admirateur d’Isadora
Duncan, dont Lucien avait été le secrétaire, lui
valut le privilège de n’être occupé que par des
travaux de décoration. La Belgique envahie, le peintre devint
brancardier.


Pour
oublier dans la vie simple et sous le beau ciel les cris des petits
gars qu’il avait vu mourir, le cauchemar terminé il était
venu habiter Saint-Paul, près de Vence. J’avais connu son
nom par les cahiers des « Humbles » ou « L’Outil et
la Plume » après la parution de « La Pâque
dans la Grange », poèmes du fantassin-brancardier, cris
de révolte et de pitié ; quelques années après
« Le Feu » de Barbusse.


« La
Colombe d’or » était encore une modeste auberge
fréquentée par des paysans et des artistes pauvres.
Paul Roux l’aubergiste savait faire de très beaux bouquets
et il aimait la peinture, acceptait une toile en paiement des
journées de pension. Lucien peignit pour son auberge quelques
panneaux offerts maintenant à la vue des banquiers et des
vedettes du cinéma. En ces années-là, dans ses
« Cahiers de l’artisan », Lucien publia les vers d’un
jeune poète de Manosque, employé de banque, puis lui
écrivit pour l’encourager à se faire connaître.
Après quelques échanges épistolaires, Lucien
Jacques rencontra Jean Giono qui, faisant l’envoi d’un récit
à la revue « Commerce » sur ses indications, allait
vivement éveiller l’attention des éditeurs. A son
tour, en 1938, sur les conseils de Jean Giono, Lucien s’était
décidé à faire publier par la NRF les « Carnets
de Moleskine », un bon livre, ses notes de jeune soldat en
détresse.


C’est
en 1939 que j’ai connu Lucien en passant au Contadour avec Pierre,
un ami de jeunesse. Après les cerises à Solliès,
les pêches à Fréjus, nous avions grimpé
jusqu’à Barcelonnette à vélo par petites
étapes. Pour l’embauche aux foins, c’était trop
tôt. Sur un chantier des cimes, où les gars
travaillaient à la construction d’un fort, en juillet
c’était le pôle nord. Aux batteuses de Perthuis,
personnel au complet, c’était trop tard. Enfin à
Cavaillon, dix heures par jour nous avions occupé nos bras au
coltinage des cageots de tomates pour un expéditeur. La
quinzaine passée, c’était le moment de s’en aller
couper les lavandes. Embauchés par un paysan de
Saint-Saturnin, nous avions eu encore quelques jours de liberté
avant d’être à son rendez-vous un matin. A Sault où
nous avions acheté notre matériel de coupeurs, mon
copain lyonnais m’avait proposé d’aller au Contadour.


La
légende créée par les journalistes voulait que
Jean Giono eût fondé là une sorte de phalanstère,
un village de cent cinquante habitants qui pratiquaient le retour à
la terre. Curieux de les connaître, Pierre avait choisi ce but
de balade.


Lucien
Jacques nous accueillit comme s’il était joyeux de notre
arrivée inattendue. Il n’y avait qu’une vingtaine de
personnes dont un astronome et sa famille, quelques tentes autour de
la grange, à côté d’un petit enclos le jardin
du poète pour ses fleurs et ses patates. La bergerie des
Graves était depuis quelques étés le lieu de
rendez-vous des amis de Lucien Jacques et des plus fervents lecteurs
de Jean-le-Bleu. Heureux de pouvoir rencontrer Giono, qui venait là
passer quelques jours pendant leurs vacances, étudiants et
instituteurs, médecins et avocats se retrouvaient ou liaient
connaissance dans ce haut-lieu à fleur de ciel, haut-lieu de
bonheur et d’amitié. Pendant deux journées, Lucien et
moi nous avions beaucoup parlé ; balades, corvées
d’épluchages, le temps avait filé. Alfred, poète
et gars du bâtiment, réparait le toit de la grange. Mon
copain l’avait aidé en balançant d’en bas les
tuiles neuves. Nous étions partis à regret un beau jour
d’août, trois semaines avant la mobilisation. En décembre,
Pierre qui avait quitté son régiment, Alfred qui ne
s’était pas rendu à son centre mobilisateur, eurent
la surprise de se retrouver ensemble à la prison Saint-Paul à
Lyon.


 * * *


Venu
de Banon à Manosque par le car à gazo-bois, Lucien
dînait dans une bonne auberge au menu maigre où figurait
le rutabaga. Attablé là, je n’avais pas reconnu
immédiatement le peintre vêtu en touriste : pantalon de
golf, chaussettes de laine blanche, chandail épais de la même
laine au col débordant d’une confortable veste grise. Visage
coloré, rayonnant de santé d’un homme bien reposé
et aéré par un séjour en haute montagne, d’un
délicat qui prend la vie du beau côté. Son teint,
sa mine contenaient du soleil et d’heureuses énergies. Le
sympathique quinquagénaire à petite moustache poivre et
sel à l’améri­caine ne me rappelait en rien le
poète aux joues pleines, gars d’une quarantaine d’années
fringué en ouvrier agricole que près de trois années
plus tôt j’avais rencontré au Contadour. La servante
ayant prononcé son nom, nous avions joyeusement renoué
connaissance.


Fièvre
de Malte, complications pulmonaires ensuite, Lucien avait été
malade, d’où ce changement qui lui donnait son âge
réel. Après sa rencontre, de retour à
Sainte-Maxime, quelques lettres à Lucien, dans la dernière
lettre des détails sur la disette qui régnait sur la
Côte. Sur ses indications je repartis pour aller me présenter
à ses amis, fermiers à Montlaux. Pierre, fils de
notaire, Paule, institutrice, étaient devenus cultivateurs.
Paule attendait son troisième enfant. Sachant que sa femme ne
pourrait guère l’aider, Pierre que ses associés
venaient de quitter s’inquiétait de leur trouver des
remplaçants, un couple avec ou sans enfants. L’homme
l’aiderait, aux foins et à la moisson, et s’occuperait des
cultures potagères, la femme surveillerait la vadrouille des
deux vaches et des quelques chèvres. Trois semaines de travail
avec eux pour la fenaison et la rentrée du fourrage, j’étais
reparti pour revenir avec ma femme, nos deux bambins et notre jeune
nièce.


Logé
à Banon pendant l’hiver, Lucien regagnait dès les
beaux jours la bergerie du Contadour et de temps à autre
relayait son associé Justin le berger à la garde de
leurs moutons. La traduction du livre de Melville « Moby
Dick » ayant un vif succès, Lucien sur la part d’argent
qui lui était revenue put ache­ter une maison de paysans
et son entour de terres dans le voisinage de ses amis, à
Montlaux, commune de trente feux au pied de la montagne de Lure.


Il
n’avait gardé que la maison, un peu moins délabrée
que les dépendances, le pré pour sa chèvre et
Cornélia, son ânesse chérie ; le reste revendu
diplomatiquement fit l’affaire des quelques voisins qui captaient
ces biens d’une veuve disparue. Pour lui, les limites n’importaient
guère les jours sans mistral ou sans vent d’Est il pouvait
camper son chevalet n’importe où, peindre ses aquarelles,
placer dans le beau ciel un vol de pigeons, traduire l’acidité
d’une journée de printemps par la couleur du blé en
herbe des vastes ondu­lations des terres aux Durand ou aux
Morard.


Visites
quotidiennes, chez lui, chez nous, repas ensemble, longs bavardages
d’après-midi, veillées chez des voisins, il fut le
nôtre pendant deux ans.


Il
savait chanter d’une voix de troubadour la chanson d’un poète-roi
et nasiller les goualantes d’une voix lamentable de joueur d’orgue
de Barbarie. Resté gamin, il révélait des
talents de clown et d’amuseur, de mime et de danseur léger
des pattes en nous accueillant sur son balcon de vieille pierre pour
un déjeuner sous l’auvent. Auteur, d’une chanson de poilus
il chantonnait « T’en fais pas Bouboule » en épluchant
la pomme de terre ou sifflait comme un merle « Ernest
éloignez-vous… ». Après le repas il apportait
son gramophone et quelques disques, Monteverdi et Vivaldi. Audition
toujours suivie d’une longue controverse avec ma femme à
propos de la musique ou des musiciens, seul sujet qui semblait
passionner Lucien, enjoué, blagueur généralement.
Si dans la semaine il avait travaillé nous allions dans son
atelier regarder les nouvelles aquarelles ou fouiller les cartons qui
contenaient celles de la période du Contadour, de son séjour
en Italie et de son voyage en Egypte.


Lucien
aimait beaucoup relire à voix haute ses vers sur les malheurs
de Cendrillon qui une fois de plus devenaient le mien par la
répétition. Sauf sur des faits de la vie quotidienne,
ou des anecdotes du passé, lui et moi nous avions peu de
sujets d’échanges. Son audience semblait si distraite que
souvent je n’achevais pas la phrase commencée.


A
l’époque où Lucien retouchait Cendrillon, il eut la
surprise en allant au Contadour de rencontrer un groupe de maquisards
installés aux Graves, bâtisse dont il était
copropriétaire avec Giono. Accès sans effraction : à
Manosque Jean Giono avait remis les clefs de la bergerie à un
ami, gars de la Résistance dont la fin fut tragique.


De
retour là-haut quelques mois après, un matin où
miliciens et soldats allemands faisaient flamber quelques fermes, —
aux Graves, les maquisards, partis la veille avaient laissé
des traces de leur passage — Lucien et Justin qui dormaient sur la
paille d’une bergerie du hameau furent réveillés par
l’irruption des miliciens. Justin avait gardé son fusil de
chasse pour tirer sur les lapins, l’arme fut saisie et les deux
terroristes interrogés par un officier savaient qu’ils
risquaient d’être abattus. Les répliques tranquilles
du peintre et du berger eurent sur lui bon effet ; remis en liberté
aussitôt, ils obtinrent de plus la restitution d’un jambon
déjà disparu et d’une canadienne, prises de guerre
des miliciens.


Le
poète qui dans un monde en folie travaillait les beaux vers de
son innocent poème de Cendrillon ou des comptines pour
enfants, l’aquarelliste amoureux de la lumière du pays des
amandiers, pouvait, digne et souriant, regarder la mort en face, si
ce jour-là ou un autre elle était venue à lui.


Georges
Navel