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Témoins n°28 (octobre 1961)
Orientations
L’adieu à Hemingway
Article mis en ligne le 19 février 2008

par Belle (Georges), Samson (Jean-Paul)
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« Tuer
pour ne pas se tuer. »

Il
est des morts qui collent exactement à la vie de certains
hommes, au point de n’en être pas le terme mais un simple
fait, étroitement lié à tous ceux qui ont marqué
et signé une existence hors série. Celle-ci, fortement
dessinée, mérite donc bien le nom de destin. Elle
possède une sorte de puissance métaphysique qui la
rehausse, l’oriente et l’anoblit. Semblable existence n’est pas
composée de hasards disparates et insignifiants, mais d’un
enchaînement d’actes logiques et importants. Destinée
qui glorifie l’homme, le sauvant tout ensemble du néant
originel et de l’anonymat social.

Ainsi
la mort accidentelle d’Albert Camus est bien fille de sa vie
inquiète et fragile, consciente des absurdités qui
menacent et régissent toute existence. Quant à celle
d’Ernest Hemingway, qui elle aussi nous a surpris et meurtris, ne
possède-t-elle pas la violence de la vie du grand écrivain
américain, et son mystère surtout ?

Que
savons-nous d’Hemingway, si nous écartons le masque trop
connu de « Papa », vieil homme capricieux qui, un peu comme
Pablo Picasso, se plaisait assez dans cette peau de vedette
internationale, à la vie légendaire, au génie
provocant. Hemingway était trop lucide et trop sensible pour
être vraiment dupe de ce personnage cinématographique,
étalé dans les magazines du monde entier. Quand il
écrivait à l’aube, avec pour unique miroir cette
feuille blanche qui rejette toute tricherie, tout jeu et tout fard,
alors il devait être seul avec lui-même, sincère
et humble. Hors de la comédie sociale, il ne pouvait que se
voir avec le plus loyal regard, gravement, impitoyablement. Nous
devinons quelles terribles pensées l’envahissaient en de
pareils moments, face à cette œuvre en gestion qui portait
ses seuls espoirs, qui luttait contre le « nada », ce rien
obsédant sans cesse Hemingway, le forçant à se
saouler de violence et de mort. Il sentait que sa création
seule pouvait quelque chose pour lui. Elle ne le sauverait peut-être
pas, du moins l’expliquerait-elle et lui permettrait-elle de
vaincre le temps.

Oui,
il y avait un mystère Hemingway, et pas seulement pour ses
lecteurs. Lui-même, comme tous les grands écrivains,
cherchait en créant à le percer et à
l’affaiblir. Depuis son enfance, il souffrait de constater partout
et toujours que, malgré les preuves de courage, de volonté,
de compréhension de l’homme, la vie reste ingrate,
imparfaite, inachevée. Le suicide de son père avait
renforcé en lui cette impression de malaise et d’injustice
sans fin. Certes, Hemingway acceptait les expériences,
affrontait l’adversité, se mesurait avec l’histoire, mais
sans fausse illusion ni trompeuse idéologie, en sachant
parfaitement qu’ici ou là, aujourd’hui comme demain, c’est
toujours soi-même qu’on retrouve, qu’il faut alors se
supporter et méditer lucidement sur sa pauvre ou folle
existence. Il s’adonnait trop à l’exaltation, à
l’ivresse et s’abandonnait trop à l’amour, aux dangers
physiques pour n’être pas entraîné par une
morale difficile à satisfaire, par une fureur de l’âme
quasi insatiable. La violence de ses passions — ce cher côté
« américain révolté » qui séduisait
tant en Europe et irritait un peu outre-Atlantique — ne pouvait
prendre naissance que dans un esprit exigeant, particulièrement
avide de connaissances et de conscience. Derrière le style à
l’emporte-pièce d’Hemingway, derrière son goût
du réalisme, il y a une morale qui veut connaître la vie
et surtout se mesurer avec elle, lui tenir tête. C’est
pourquoi Hemingway n’a jamais cessé de nous raconter les
mêmes histoires, de se raconter les mêmes histoires.

André
Maurois a pu écrire : « Ce style dur, taillé dans
un bois dur, il l’a employé à conter des histoires
dures. Boxeurs en sang, tueurs à gages, matadors éventrés,
soldats mutilés, chasseurs de fauves, pêcheurs de haute
mer, les personnages favoris de Hemingway sont des hommes qui donnent
la mort et en acceptent le risque. » Il est vrai que les courtes
nouvelles réalistes de l’homme jeune, les grands romans
idéalistes de la maturité, les sobres récits
médités de la vieillesse, content tous l’affrontement
de l’homme et de la mort, plus encore que les rapports de l’homme
avec la société et la femme. De ces contacts
d’ailleurs, tourmentés et douloureux, naissent tant bien que
mal cette résistance à la peur, ce besoin de fraternité
et ce goût de l’amour qui sont les leitmotive de l’œuvre.
Et pour tempérer un lyrisme qui l’a toujours guetté,
Hemingway fait appel à la présence pacifique et
indifférente de la nature ; une nature sauvage et libre où
l’homme puisse se reposer et oublier.

Qu’importe
comment est mort Ernest Hemingway. Suicide ou accident ? Cette mort
est un acte excessif de plus dans sa vie d’aventurier moderne, le
dernier bien sûr, mais pas le seul. Avec Hemingway, nous étions
habitués à cette sorte de fait soudain et dangereux, et
lui aussi après tout qui avait eu le rare privilège, en
1954, de lire, après un mémorable accident d’avion,
les notices nécrologiques et les oraisons funèbres
qu’écrivaient à sa gloire journalistes et critiques.
Certes l’œuvre est brusquement amputée, inachevée à
jamais, mais n’est-ce pas là le sort de presque toutes les
œuvres, des plus belle surtout ? Et puis la partie qui survit à
l’homme est d’une remarquable richesse, nul besoin de montrer une
nouvelle fois sa réussite et son importance. Certains des
livres qui la composent tiennent une place de premier plan dans la
littérature de notre siècle. Si la société
qu’ils peignent n’est guère encourageante, l’homme
qu’ils dessinent, malgré son cynisme, n’est pas
désespérant ; ses actes, pour violents et élémentaires
qu’ils soient, luttent au fond contre la lâcheté et
pour la liberté. Un tel but, notamment dans un monde insensé,
ne manque pas de valeur. C’est pourquoi nous devions le rappeler
ici, en tant que l’un des quelques codes de vie — hélas
exceptionnels ! — nobles et justes.

Georges
Belle

En
guise de post-scriptum

C’est
avec plaisir que je publie l’article ci-dessus de Georges Belle,
qui dit si bien l’admiration d’un jeune pour la grande figure, le
grand tempérament que fut de toute évidence le
magnifique écrivain américain Hemingway. — Qu’il
soit cependant permis à l’aîné que je suis et
qui — ça à l’air paradoxal mais c’est quand même
ainsi — doit à cette peu enviable qualité d’aîné
de peut-être mieux pouvoir prendre conscience, plus libre que
l’on est alors des servitudes de l’admiration et du sentiment, de
la portée actuelle de l’œuvre due à l’auteur des
grands livres que notre cadet vient de rappeler. Assurément,
il n’est pas du tout question d’en minimiser la valeur. Mais,
peut-être parce que j’ai moins suivi que Georges Belle
l’ensemble de la création d’Hemingway (et si je l’ai
moins suivie, c’est apparemment parce que, malgré toute la
maîtrise qui s’y déployait, quelque chose d’essentiel,
que je vais dire tout de suite, m’y semblait manquer), oui c’est
peut-être à cause de cette semi-distance que j’ai
toujours observée, en somme, vis-à-vis de cette œuvre,
quelque prestigieuse que je la sentisse, que je ne laisse pas de
m’interroger, maintenant que la mort nous invite à en faire
le bilan, sur deux problèmes (qui au fond n’en font qu’un).
D’une part, celui de savoir ce qui, malgré tant d’analogies,
a gardé Hemingway d’être un Malraux dernière
manière : bien sûr, les conditions américaines ne
se prêtaient pas, heureusement aussi pour Hemingway (qui ne fut
pas exactement brillant lorsqu’il jugea utile, au temps du
mac-carthysme, de bien expliquer qu’il n’avait jamais nourri
d’idées « subversives »), à une traduction
officielle, telle que nous la voyons chez le Malraux d’aujourd’hui,
de l’« héroïsme pour l’héroïsme ».
Mais en dehors de ce bonheur des circonstances, il y a aussi
qu’Hemingway eut assurément un sens moins intellectualisé
de la vie — d’où, en même temps, le caractère
plus direct de son œuvre. Quant à l’autre face du problème,
je la définirai ainsi : qu’est-ce donc qui l’a empêché
d’être, à sa manière, un Camus ? La formule
pourra dérouter, même, au premier abord, paraître
un peu sotte. Mais non : voilà un esprit qui, au moins autant
que Camus, eut, Georges Belle ne manque pas de nous le rappeler,
l’obsession de l’absurde, à laquelle il ne semble pas
avoir trouvé d’autre moyen d’échapper que par le
choix quasi désespéré (« tuer pour ne pas
se tuer ») de la vie intense. C’était son droit, —
mais qui ne voit que c’était en même temps s’interdire
de surmonter un nihilisme fondamental. En ce sens-là, l’œuvre
et la biographie d’Hemingway, en dépit de toute la grandeur
qu’on ne peut leur dénier, paraissent privées de
message. Confronté à un Malraux et à un Camus,
on peut dire, qu’il aura été à la fois sauvé
et perdu — éthiquement — par son primitivisme d’homme du
Nouveau Monde. Son authenticité n’en a sans doute que
d’autant moins perdu. Et d’avoir si bien su la préserver
permet d’affirmer que son « code de vie » fut noble. Mais
juste ? Cela, c’est une autre histoire…

J.
P. S.


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