Le living theatre

, par  Viaud (Marcel) , popularité : 5%
Je n’ai pas le droit de
voyager sans passeport !
Je ne peux pas vivre
sans argent !
Je ne sais pas comment
arrêter la guerre !
Je n’ai pas le droit
de fumer du haschich !
Je n’ai pas le droit
d’ôter mes vêtements !

 

Par
ces propos où chaque phrase se module en crescendo et se
termine par un cri déchirant, le Living commence « Paradise
now ».

Bien
avant la première représentation, la présence de
leur groupe en Avignon a créé une situation
particulièrement explosive dans le contexte suivant les
événements de mai et la période électorale.

Pourquoi
cet intérêt pour le Living Theatre qui, à
première vue, peut paraître semblable à maintes
troupes théâtrales dites d’avant-garde et parfaitement
intégrées et récupérées par la
culture bourgeoise ?


de la rencontre entre Julian Beck et Judith Malina, l’origine du
Living remonte à 1948 aux USA. « En dehors » dès
leur origine, à travers un cheminement semé d’embûches
et de difficultés de toutes sortes [1], le couple est devenu
groupe, et le groupe communauté anarchiste et non violente.

Cette
communauté semble avoir atteint une maturité culminante
avec la préparation de « Paradise now » et le
déroulement des événements d’Avignon au
Festival de juillet 1968. Julian Beck affirme que la communauté
est devenue l’aspect le plus important de leur travail, le théâtre
étant secondaire. En fait, il ne faut pas distinguer l’un de
l’autre, tellement le comportement du groupe est un tout cohérent
dans lequel il s’efforce à tout instant d’être
authentique.

En
Avignon, il fut soumis aux feux croisés des contestataires
(non au festival bourgeois), des organisateurs (le festival à
tout prix), des politiciens (vive le festival lucratif), des
fascistes et d’une grande partie de la population locale excitée
à la chasse aux sorcières par la presse locale.
L’attitude calme, honnête, sans concession de la communauté,
son expérience des difficultés de toutes sortes, sa
cohésion interne, sa profonde connaissance des méthodes
d’action non violente [2] leur ont permis de ne pas se laisser
enfermer dans cette situation tendue, complexe et ambiguë..

Il
est difficile dans ces propos de rapporter la succession d’incidents,
de provocations, d’attaques de tout genre que le Living a dû
essuyer et surmonter pendant son séjour en Avignon. Dans tous
les cas où nous étions présents, nous avons pu
apprécier leur comportement, leur assurant la maîtrise
de la situation, tel par exemple le soir où ils ont su et pu
dialoguer avec les individus qui les avaient agressés
physiquement la veille, et telle aussi cette inoubliable soirée
de la « générale » où, inspirés
par l’assistance composée en grande partie de
« contestataires », ils ont réussi à terminer
par une véritable fête collective.

Pour
illustrer nos propos, on ne peut mieux faire que de citer
intégralement la déclaration en 11 points que le Living
a publiée avant de quitter Avignon et qui explique exactement
leur démarche :

Le
Living Theatre a décidé de se retirer du Festival
d’Avignon :


Parce que, sans que le mot d’interdiction ait été
prononcé, « Paradise now » a été
interdit par la municipalité sous menace d’action répressive
et judiciaire ;


Parce que les responsables du Festival, représentés par
le maire d’Avignon, ont interdit toute représentation
gratuite dans les rues d’Avignon alors que la totalité des
places payantes étaient vendues. Ces responsables affirment
catégoriquement que la population n’a pas le droit d’accéder
au théâtre sans payer ;


Parce que nous avons le choix entre subir la contrainte de la
municipalité qui supprime notre liberté d’expression
et travailler pour assurer notre propre liberté et celle des
autres ;


Parce que nous avons le choix entre nous incliner devant une exigence
appuyée par une sommation d’huissier et nous retirer du
Festival qui veut nous empêcher de jouer ce qu’il nous a
demandé de jouer ;


Parce que nous voulons choisir la solution propre à diminuer
le climat de violence qui règne dans la ville ;


Parce qu’on ne peut servir Dieu et Mammon, le peuple et l’État,
la liberté et l’autorité, parce qu’on ne peut à
la fois dire la vérité et mentir, parce qu’on ne peut
substituer à un spectacle interdit une pièce,
« Antigone », dans laquelle une jeune fille, au lieu
d’obéir à des ordres arbitraires, accomplit un acte
sain ;


Parce que le moment est venu pour nous de commencer enfin à
refuser de servir ceux qui veulent que la connaissance et les
pouvoirs de l’art appartiennent seulement à qui peut payer,
ceux-là même qui souhaitent maintenir le peuple dans
l’obscurité, qui travaillent pour que le pouvoir reste aux
élites, qui souhaitent contrôler la vie de l’artiste
et celle des autres hommes ;


Parce que le moment est venu pour nous de faire sortir l’art du
temps de l’humiliation et de l’exploitation ;


Parce que le moment est venu pour nous de dire non avant qu’aient
disparu nos derniers lambeaux de dignité ;

10°
Parce que notre art ne peut être mis plus longtemps au service
d’autorités dont les actes contredisent absolument ce à
quoi nous croyons ;

11°
Parce qu’enfin, bien qu’il nous déplaise d’invoquer la
justice et la loi, nous sommes convaincus que le contrat avec la
ville d’Avignon a déjà été rompu du
fait de notre empêchement de jouer « Paradise now ».
Nous nous sentons donc totalement libres de prendre cette décision
nécessaire. »

C’est
ainsi que le Living Theatre a quitté Avignon, après une
soirée à Toulon où il a pu jouer gratuitement ;
ce fut la Suisse et l’Autriche où, là aussi, des
incidents de toutes sortes émaillèrent « Paradise
now ».

Ceux
par qui le scandale arrive embarquèrent ensuite pour les USA
où promesse avait été faite à leur
imprésario (un ami à eux) que les poursuites
judiciaires en cours contre J. Beck et le Living Theatre seraient
suspendues pendant leur séjour. Quelques jours après
leur arrivée, plusieurs d’entre eux étaient néanmoins
arrêtés pour attentat à la pudeur lors de leur
participation à un happening-manifestation.

Car
le témoignage du Living Theatre est d’une telle intensité
qu’il est insupportable pour les autorités, mais aussi pour
beaucoup de spectateurs qui ne peuvent résister à cette
remise en cause complète. S’adressant tantôt à
la raison, tantôt aux sentiments, remuant les tréfonds
du subconscient de chacun, usant à fond de leur technique
d’expression pour créer un choc émotif puissant, le
Living Theatre a choisi la voie étroite qui est celle des
précurseurs. L’osmose complète entre leur vie et
leurs « spectacles » ne permet aucune critique de démagogie
ou de facilité.

Aussi
sans crainte de paraître admiratif, après avoir vécu
près d’eux quelques jours, nous terminerons en affirmant
notre conviction que la communauté du Living Theatre nous
précède bien en avant dans l’anarchisme et la
non-violence [3]. Nous avons beaucoup d’enseignements à
tirer de leur expérience pour réussir, comme eux le
font, à « vivre selon nos idées ».

Marcel
Viaud

[1Voir
l’ouvrage de Pierre Biner : « Le Living Theatre », aux
éditions de la Cité, collection le Théâtre
vivant

[2En
particulier l’étude et la pratique de la connaissance de soi, des
méthodes de relaxation physique et psychique, des recherches sur la
communication et le dialogue, et une grande maîtrise dans la pratique
de ces techniques.

[3Bien
que le parallèle soit difficile à établir entre
eux et nous qui ne possédons pas ce puissant moyen
d’expression

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