Actions directes aux États-Unis

, par  Bouquet (Michel) , popularité : 4%

 

L’étude
qui suit était prête à publier avant l’assassinat
de Martin Luther King ; depuis, la presse a abondamment parlé
du « problème noir » des « non-violents »,
puis, un assassinat en poussant un autre, Bob Kennedy a pris la
vedette, ce qui a laissé en suspens un certain nombre de
questions. De toute façon, nous ne pensons pas que ces
meurtres remettent quoi que ce soit en cause, sinon justement la
violence qui trouve aux États-Unis son terrain d’élection ;
nous publions donc à notre tour cet historique de la prise de
conscience politique des gens de couleur en Amérique, dans
lequel s’insère l’action courageuse de King, de Malcolm X
et de leurs camarades qui continuent à lutter.

Quelques
données historiques :

Participation
des Noirs à la révolution américaine contre
l’Angleterre (Crispus Attuck tué par les Anglais en 1770).

Pâles
tentatives sans résultat de Jefferson pour inclure l’abolition
de l’esclavage à la déclaration d’indépendance
des USA : les jeunes États libres ne veulent déjà
pas prendre de risques économiques et sociaux.

Guerre
de Sécession à propos du problème noir.

Abolition
de l’esclavage.

En
1866, le successeur de Lincoln, Johnson (un nom prédestiné)
fait voter les infâmes « codes noirs » qui réduisent
les Noirs à l’état d’esclaves « en liberté »
et leur interdisent pratiquement le bénéfice de la loi.

De
1892 à 1895, révolte agraire des Noirs et des Blancs
pauvres. Réaction : ségrégation légalisée
en 1896 par la « Décision Ferguson » proclamant
hypocritement Noirs et Blancs « séparés mais
égaux ».

Création
en 1910 de la NAACP (National Association for the Advancement of
Colored People) qui existe encore et qui se proposait d’obtenir par
des moyens légaux :

— L’abolition
de la ségrégation.

— L’égalité
des avantages pour l’éducation.

— Le
droit de vote pour les Noirs.

— L’égalité
devant la justice.

Au
bout d’un demi-siècle de patience, les Noirs se lassent et
passent à l’action directe. Ce qui est remarquable,
c’est que cette action directe soit non violente.

1.
Ségrégation dans les bus

Le
1er décembre 1955 à Montgomery, Alabama, Mme Rosa Park
s’assied dans la section noire de l’autobus. Toutes les places
réservées aux Blancs étant occupées, le
chauffeur lui demande de céder sa place à un Blanc,
elle refuse, on l’arrête.

Le
boycott des autobus est décidé à partir du lundi
suivant pour appuyer une demande à plus de correction.

Les
pasteurs répercutent la décision à l’office du
dimanche ; l’un d’entre eux, Martin Luther King accepte d’être
l’organisateur du boycott.

La
NAACP refuse de s’associer parce que les exigences ne sont pas
carrément contre la ségrégation : participation
de 50 000 Noirs ; Luther King est emprisonné.

La
revendication est maintenant la fin de la ségrégation
dans les autobus ; la NAACP entre en jeu et obtient l’illégalité
de la ségrégation dans les autobus.

La
lutte n’est pas terminée pour autant, reste à faire
appliquer la loi à Montgomery et ailleurs. Pour cela,
la manière légaliste de la NAACP n’est pas l’outil
qu’il faut. Martin Luther King et d’autres pasteurs créent
le SCLC (Southern Christian Leadership Conference).

Ce
mouvement n’est pas tout à fait à l’image de son
leader, le véritable directeur en étant plutôt
Wyatt Walker. Le sectarisme de certains de ses membres nuit à
la réussite de ses actions. Toutefois il a soutenu toutes les
actions non violentes qui ont eu lieu ces dernières années,
sit-ins, marches, et il a créé des écoles
civiques (51 en 1962) qui enseignent les rudiments permettant
l’émancipation des Noirs ainsi qu’un entraînement à
la non-violence.

2.
Sit-ins

Greenboro,
Caroline du Nord 1960, quatre étudiants noirs du collège
agricole et technique s’installent dans la partie réservée
aux Blancs d’un restaurant et refusent de s’en aller ; comme à
Montgomery, c’est une révolte contre la ségrégation
qui suit leur arrestation.

Un
comité s’est formé qui fait appel à toutes les
organisations noires susceptibles de faire aboutir une action visant
à supprimer la ségrégation dans les restaurants.
Parmi ces organisations, le CORE (Congress of Racial Equality) est la
première à intervenir.

Préconisant
l’action directe depuis une vingtaine d’années, le CORE
était à même de manier cet outil avec succès ;
en quelques heures les propagandistes du CORE étaient sur
place procédant à l’entraînement des étudiants
susceptibles de participer aux actions par répétitions
avec des provocations pour tester leurs réactions.

Martin
Luther King arriva le lendemain. Les envoyés de la NAACP
vinrent quelques jours après et organisèrent aussi des
écoles d’entraînement.

Le
mouvement s’étend à tous les États du sud,
environ 70 000 Noirs participent activement, 4 000 sont arrêtés
au cours de quelque 800 sit-ins. Résultats : Déségrégation
dans les restaurants, acquise dans au moins 8 villes.

Conviction
maintenant solide de la valeur et de la supériorité de
l’action directe non violente.

Les
Noirs n’ont plus peur.

Décision
de former chez les étudiants une organisation qui leur soit
propre, le SNCC (Student Non violent Coordinating Committee) ou
« Snick », pour continuer les sit-ins et y adjoindre le
boycott économique comme moyen de soutien et de pression.

3.
Marches de la liberté

Elles
furent organisées par le CORE pour s’attaquer à la
ségrégation dans les gares.

Le
4 mai 1961, départ de Washington d’une suite de marches et
de traversées des campagnes en autocars se dirigeant vers
New-Orleans. A chaque étape les marcheurs tentent de pénétrer
dans les salles d’attente et les buffets réservés aux
Blancs. A chaque fois des arrestations ont lieu et des manifestations
non violentes sont organisées pour faire libérer les
détenus. A Anniston, une foule de Blancs incendie le car qui
amène les marcheurs : 12 Noirs sont admis à l’hôpital
pour brûlures ou début d’asphyxie ; ils rejoignent plus
tard Birmingham. Nouvelle attaque à Birmingham : un Noir a
besoin de 50 points de suture à la tête.

La
marche se disloque à New-Orleans le 17 mai, comme prévu
par le CORE.

A
partir du 17 mai, la marche continue mais élargie et sous la
responsabilité du SNCC, du SCLC, du CORE et d’autres
organisations moins en vue impliquant aussi des Blancs.

Les
marches partent de plusieurs endroits à la fois, à
Montgomery, une émeute raciale éclate à
l’arrivée des cars de la liberté, au moins six Noirs
sont blessés dont trois grièvement ; des Noirs qui ne
participent pas à la manifestation sont attaqués ainsi
que des Blancs qui ont l’air sympathisants. La police arrive dix
minutes plus tard et arrête les Noirs. A noter que Kennedy
lui-même avait téléphoné à
Patterson, gouverneur d’Alabama, pour lui demander d’assurer
l’ordre et la sécurité des Noirs. Les troupes
fédérales sont envoyées à Montgomery ;
elles y arrivent en même temps que Luther King qui s’adresse
aux Noirs dans une église. L’église est cernée
par les émeutiers blancs qui sont refoulés par la
police fédérale. Patterson dénonce
l’intervention fédérale. Barnett (gouverneur du
Mississipi) offre son soutien à Patterson contre Kennedy.

Le
parti nazi envoie un « bus de la haine » de Washington à
La Nouvelle-Orléans.

Arrivés
à Jackson, Mississipi, 27 marcheurs sont arrêtés
à la gare comme ils tentent d’utiliser les salles d’attente
et le buffet réservé aux Blancs. Ils seront condamnés
à 100 000 francs d’amende et deux mois de prison avec
sursis. Des chiens policiers sont utilisés pour interdire
l’accès du palais de justice aux Noirs.

A
Montgomery, un leader noir reçoit une balle dans le bras. Le
27 mai la marche est terminée.

Le
22 septembre, la ségrégation dans les gares est
interdite par un arrêté de la commission pour le
Commerce entre les États.

Le
1er novembre le décret d’application est publié.

Les
conditions dans lesquelles vivent les Noirs ont fait naître une
impatience amère quant à la lenteur des résultats
obtenus par la non-violence et une fraction importante des Noirs
s’est tournée vers Elijah Muhammad.

* *

Action
violente et prise du pouvoir

1.
Musulmans noirs

Muhammad
et Malcolm X font une analyse détaillée de la situation
économique des Noirs et la cristallisent sous forme d’une
équation :

Dieu
= Noir = Bien Diable = Blanc = Mal

Tout
découle ensuite avec logique de cette affirmation.

Les
musulmans ont donc créé une nouvelle foi très
originale et tout à fait adaptée au peuple noir et à
ses conditions actuelles. C’est pourquoi ils ont touché les
masses beaucoup plus profondément qu’aucun autre mouvement.

Ils
réclament le pouvoir noir sans corruption avec les Blancs,
donc dans le cadre d’un État noir en dehors des États-Unis
actuels.

Ils
exigent une force morale et la suscitent chez leurs adeptes :
propreté, pas d’alcool, pas de tabac, pas de drogue, pas de
danse, fidélité conjugale, travail, entraide.

Les
statistiques judiciaires montrent que les musulmans sont la meilleure
agence de réhabilitation criminelle qu’on ait jamais vue et
que les prisons sont leurs plus sûrs bureaux de recrutement.
Ils rendent les Noirs fiers d’être noirs.

Ils
ont mis dans une position inconfortable les prêtres noirs qui
doivent, maintenant pour se mettre au goût du jour et sous
peine de perdre leurs ouailles, trouver des christs d’ébène
et des bons Dieux à tête de trompettistes de jazz. Et
surtout, ils obligent les dirigeants noirs à prendre des
positions de plus en plus dures.

2.
Pouvoir noir

Sur
la lancée des « black muslims », et les intégrant
bientôt, se développe maintenant le mouvement pour le
pouvoir noir ; ce sont surtout les membres les plus durs du SNCC (non
violent à l’origine comme le rappelle son sigle) et du CORE
qui ont repris à leur compte le programme des musulmans :
participation des Noirs au vote non seulement comme électeurs
mais comme candidats (Julian Bond a été élu en
1965 mais deux fois invalidé) ; obtenir 20% des voix pour être
reconnus comme parti politique et pouvoir négocier dans une
position de force avec les Blancs. Il est curieux de noter sous
l’égide de la Panthère noire, symbole du black power,
des conceptions proudhoniennes utilisées pour l’autogestion
de la communauté noire :

— Création
de coopératives noires ;

— Création
de sociétés de crédit.

Parallèlement,
chacun des mouvements continue à lutter contre la ségrégation,
ce qui peut paraître bizarre, pour l’égalité
d’éducation, pour l’internationalisation de la lutte
contre le capitalisme blanc, en particulier solidarité avec le
Vietnam et les Noirs d’Afrique du Sud.

Une
des chevilles qui rendent solide l’édifice nationaliste noir
est d’avoir mis l’accent sur les deux aspects du problème
noir : ils sont noirs et ils sont pauvres.

L’intégration
ne tend à résoudre qu’un des aspects du problème
et, à leurs yeux, elle n’est qu’un « subterfuge pour
maintenir la suprématie des Blancs en masquant le principal
conflit ».

Les
disciples de Carmichael se situent donc franchement contre le
capitalisme même contrôlé par les Noirs et pour
une société basée sur l’esprit de communauté
et la fraternité (entre Noirs car l’amitié des Noirs
pour les Blancs n’a été que trop trahie). La seule
aide qu’ils acceptent des Blancs, c’est la lutte intérieure
qu’ils doivent mener à l’intérieur d’eux-mêmes
et de leur monde pour apprendre la liberté et arrêter
les guerres racistes que mènent les Blancs un peu partout.
Pour cela les Blancs doivent être capables d’éprouver
« la honte qui peut devenir une émotion révolutionnaire ».

En
fait malgré leurs excès, les partisans du black power
procèdent d’une critique positive des mouvements non
violents qui les ont précédés, aucun d’eux n’a
été révolutionnaire, et ils ont le mérite
de remettre en cause le système économique américain
et de rejeter cette soi-disant démocratie qu’ils trouvent
pourrie à juste titre.

Ce
qu’ils entendent par pouvoir noir, c’est donc avant tout la
possibilité pour eux de s’autogérer en dehors de
toute tutelle et, pour ce faire, il leur faut quitter le giron de
l’État actuel.

Maintenant,
de par leur approche du problème, ne sont-ils pas amenés
à devoir faire face tôt ou tard au problème que
pose la création d’un État « socialiste » ?

Ce
sont les craintes qu’émettent des non-violents de l’Institut
pour l’étude de la non-violence.

* *

Pouvoir
noir et non-violence

1.
Points de vue

En
cherchant à conquérir le pouvoir et en utilisant la
violence, les Noirs risquent de devenir comme les Blancs contre
lesquels ils luttent et de devenir prisonniers de leurs institutions.

Dans
le domaine de la force brutale, les Blancs sont les plus forts.
Cependant les Noirs, avocats du pouvoir noir, n’ont jamais utilisé
la violence pour aboutir à leurs fins, ils n’ont fait
que proclamer qu’ils l’utiliseraient en cas de légitime
défense. Leur attitude procède d’un désespoir
devant une situation que les mouvements non violents n’ont fait
progresser que dans des proportions infimes, dans les domaines
essentiels : travail, logements, écoles.

Leur
principale idée est d’organiser les Noirs dans des
institutions qui leur soient propres afin qu’ils puissent prendre
eux-mêmes les décisions qui les regardent.

2.
Synthèse

Les
éléments positifs du black power n’ont rien qui soit
irréductible à l’emploi de la violence.

Au
contraire, il semble que seule la non-violence puisse libérer
à la fois les Blancs et les Noirs et accomplir le programme du
pouvoir noir dans ce qu’il a de révolutionnaire (esprit de
communauté, fraternité, rejet du capitalisme).

Mais
pour cela les non-violents doivent élargir et approfondir leur
champ d’action et se proclamer révolutionnaires. En tout
cas, il ne leur reste que cette solution s’ils veulent regagner la
confiance des masses noires.

3.
Persistance de la non-violence

Cependant,
du côté des Blancs, les conceptions non violentes de
non-coopération et d’obstruction à la violence
offensive de l’État prévalent toujours notamment dans
l’action pacifiste, comme on a pu le voir lors du sit-in au
Pentagone le 21 octobre 1967.

A
l’appel du National Mobilisation Committee, une centaine de mille
de manifestants prirent position autour du Pentagone. Les plus durs
débordent la police et s’assoient sur les marches, devant la
ligne de soldats qui gardent l’immeuble. La plupart y resteront
toute la nuit, ravitaillés par les « diggers » en
nourriture et en bidons d’eau, pour y plonger des mouchoirs qui
serviront de masques à gaz lacrymogène, des feux de
joie étaient allumés de temps en temps avec des
feuilles de mobilisation.

Au
point de rencontre avec les soldats, une certaine compréhension
fut possible, même plusieurs tentatives de désertion
eurent lieu dont une avec succès.

Les
paras et la police relaient alors les soldats.

Les
porte-voix des organisateurs donnent des conseils — accrochez-vous
les bras, — asseyez-vous tout près les uns des autres, —
ne répondez ni aux injures ni aux coups, — protégez
vos têtes, vos parties génitales, — enlevez boucles
d’oreilles, épingles, colliers.

Charge
de la police à coups de crosse et de matraque.

Aucune
violence des manifestants, aucune fuite.

Des
blessés sont emportés, plusieurs ont des os brisés.

Quatre
cents manifestants sont arrêtés dont deux cents relâchés
aussitôt, faute de place ; les autres sont condamnés à
25 dollars (12 000 AF) d’amende, cinq jours de prison avec sursis
et promesse de ne plus manifester à Washington.

Quelques
douzaines refusent de payer ou de signer ; ils sont mis au cachot,
sans vêtements, sans couverture sur le béton nu, les
poignets liés.

Ils
font la grève de la faim.

* *

Le
conflit prend l’allure d’un conflit de générations.

L’esprit
des jeunes est non violent et hostile aux plus de trente ans
« va-t-en-guerre » et patriotards.

Une
certaine solidarité des jeunes se dessine, les jeunes soldats
et même les jeunes flics ont répugné à
cogner sur les non-violents.

De
nouvelles tactiques d’une non-violence plus « ludique »
sont envisagées :

— Faire
l’amour sur les pelouses de la Maison Blanche ;

— L’hilarité
devant les charges et les bombes lacrymogènes ;

— Manifester
nus devant le Pentagone ;

— « Se
servir de la bouse de leur politique pour fertiliser des champs de
fraisiers » ;

— Ridiculiser
le pouvoir et débarrasser leurs aînés du besoin
qu’ils se donnent d’avoir des ennemis à tuer.

Michel
Bouquet