La Shanti Séna

, par  Antona (Patrice), Desai (Narayan) , popularité : 3%

 

La
Shanti Séna, ou mouvement pacifiste indien, peut être
considérée comme le fruit de la recherche de Gandhi sur
la résolution des conflits. Elle est une tentative
d’application des « méthodes gandhiennes » en
différentes situations conflictuelles dans un contexte
historique en changement permanent.

Si
nous analysons les conflits sociaux plus profondément, nous
nous apercevons qu’ils ont pour cause première l’agression
ou la guerre, ou qu’ils sont la conséquence directe de
l’injustice ou de l’exploitation. Alors que les mouvements
pacifistes occidentaux s’attachent surtout aux conflits résultant
de l’agression ou de la guerre, le mouvement indien s’intéresse
à ceux qui sont la cause de l’injustice ou de
l’exploitation. Nous devons prendre conscience que ces deux actions
se complètent dans la grande recherche pour la paix mondiale
et que l’une ne saurait aller sans l’autre. Il est donc
intéressant de noter l’évolution récente de
ces deux mouvements qui tentent de combler leurs lacunes en montrant
de l’intérêt pour cet aspect de la lutte pour la paix
qu’ils avaient jusqu’alors négligé. Nous voyons
ainsi les pacifistes américains s’occuper des problèmes
posés par l’injustice économique et raciale dans leur
société ; de même les pacifistes indiens se
soucient davantage des relations de leur pays avec ses voisins ainsi
que de la politique nucléaire de l’Inde. Cet élargissement
d’horizon des divers mouvements est d’une importance considérable
en ce sens que chacun d’eux possède une riche expérience
à partager avec les autres.

La
non-violence de Gandhi naquit de sa recherche d’une solution au
problème de l’injustice et du colonialisme, et la Shanti
Séna commença là où Gandhi s’était
arrêté ; en fait, elle peut être considérée
comme l’accomplissement de sa dernière volonté. Il
avait convié à Sévagram quelques-uns des amis en
qui il avait le plus confiance afin de discuter de la création
d’une « armée de la paix » pour résoudre
les problèmes de l’Inde au lendemain de l’indépendance ;
il fut malheureusement assassiné avant qu’eût lieu la
rencontre.

L’idée
de la Shanti Séna fut donc reprise par Vinoba Bhave en 1957
alors qu’il effectuait sa marche sur le Kérala. Il se rendit
compte que toute l’action du bhoudan pouvait être annihilée
par les troubles internes. « Notre objectif en distribuant la
terre, disait-il souvent, n’est pas seulement économique ;
nous luttons pour l’unité des hommes. Comment les hommes
peuvent-ils s’unir lorsque le pays est déchiré par la
violence ? »

Les
buts de la Shanti Séna sont triples :

1.
Parer à toute violence dans le pays.

2.
Si malgré tout les troubles éclatent, les contrôler
par des moyens non violents.

3.
Créer en Inde une atmosphère de force non violente
telle que la guerre soit proscrite internationalement et l’esprit
de coopération renforcé.

Pendant
les cinq premières années, la grande majorité
des individus qui se joignirent à la Shanti Séna
étaient des volontaires du mouvement bhoudan. En 1962, Jaya
Prakash Narayan, ancien dirigeant socialiste, maintenant bras droit
de Vinoba, fut nommé président de la Shanti Séna
indienne et décida d’organiser le mouvement. Il y a
maintenant treize mille volontaires travaillant pour la plupart à
temps partiel (fin 1967).

La
cellule de base est le shanti kendras, et des comités de
district et d’État ont été instaurés
afin d’organiser ces kendras. Au sommet se trouve le Shanti Séna
Mandal indien qui est chargé de guider le mouvement national,
d’entraîner les volontaires et, de temps à autre,
d’établir une ligne politique sur d’importants événements
nationaux. Mais le cœur du mouvement réside dans le millier
de shanti kendras où les volontaires se rencontrent
régulièrement pour discuter les problèmes
d’actualité, étudier la littérature pacifiste
et s’engager dans un travail de service social ou « tâche
constructive ».

Cette
« tâche constructive » est une partie très
importante du mouvement ; en effet, les pacifistes indiens croient que
la lutte contre les injustices de la société actuelle
doit se doubler d’un travail visant à poser les fondements
d’une nouvelle société, non violente et plus juste.

Les
fonctions des shanti sainiks, soldats de la paix, sont supposés
être doubles : dans le cours de la journée, ils
s’adonnent à un travail constructif et, dans les moments de
tension, ils s’engagent à apaiser les troubles. En se basant
sur ces deux fonctions, les activités de la Shanti Séna
peuvent être classées comme suit :

a)
Travailler à l’harmonie communale ;

b)
Travailler parmi les étudiants ;

c)
Travailler dans les villages gramdan (villages communautaires) ;

d)
Travailler dans les villes ;

e)
Travailler dans les régions frontalières.

Le
problème communal s’est posé pendant des siècles
en Inde ; ses causes sont multiples : système des castes des
hindous, « communalisme » des musulmans, politique du
« diviser pour régner » des Britanniques. Il se
posait de la manière la plus aiguë au moment de la
déclaration de l’indépendance lorsque le pays dut
être divisé.

La
mort de Gandhi mit un terme aux explosions de violence pendant douze
ans, et de nouveau des troubles éclatèrent dans les
régions du Nord et de l’Est.

Pour
tenter de résoudre ce problème, la Shanti Séna a
fait d’humbles efforts ; tout d’abord en s’engageant dans le
mouvement gramdan, créant ainsi une atmosphère de bonne
volonté entre les différentes communautés au
niveau des villages. Notons que des troubles ont rarement éclaté
dans les régions où le gramdan est mis en pratique.

La
Shanti Séna a essayé de créer un climat de
compréhension entre les différentes communautés
en célébrant des fêtes communes et en organisant
des groupes d’études, des réunions et des séminaires.

De
plus, elle est en Inde une des forces ayant adopté une
attitude indépendante sur la crise du Cachemire et tenté
d’améliorer les relations entre l’Inde et le Pakistan.

Le
mouvement bhoudan et gramdan est le plus important mouvement national
pour la justice économique et sociale depuis l’indépendance.
La Shanti Séna lui fournit des volontaires pour la création
de nouveaux gramdans et s’efforce de pourvoir en personnel pour le
travail communautaire nécessaire après le gramdan. Dans
les villages, la Shanti Séna est responsable de la garde du
village, du maintien de la paix et de l’harmonie, de la répartition
des volontaires, de l’organisation et de la célébration
des fêtes.

La
Shanti Séna a été la base du mouvement Sarvodaya
(gandhien) dans les villes : groupes d’études, services
d’aide dans les bidonvilles et publications du Sarvodaya. Une de
ses tâches principales est de sensibiliser la population sur le
problème de l’armement nucléaire. Elle tente de
contrebalancer la propagande en faveur de la force atomique en
organisant des assemblées et des réunions de prières,
en diffusant de la littérature sur les conséquences
d’une telle politique.

Lorsque
Gandhi fut interrogé sur la façon dont il pensait
défendre l’Inde non violemment après l’indépendance,
il fit connaître sa réponse en deux longs articles que
je résume ici :

a)
L’Inde libre n’aurait pas d’armée.

b)
Sa politique étrangère favoriserait les relations
amicales avec les pays voisins, diminuant ainsi les risques
d’agression.

c)
En cas d’agression, une « armée non violente »
défendrait le pays en affrontant l’envahisseur.

d)
Au cas où le pays serait occupé, la population, qui
aurait été préparée à la défense
non violente par un entraînement à l’autodiscipline,
pratiquerait la non-coopération.

En
1962, lorsque l’armée chinoise pénétra en Inde
par les frontières du Nord, le mouvement pacifiste se trouvait
dans une situation toute différente. L’Inde libre était
pourvue d’une armée concentrée surtout à la
frontière pakistanaise et, bien que sa politique fût
d’entretenir des relations cordiales avec tous les pays du monde,
ses rapports avec les nations voisines étaient tendus. Il
était donc impossible de mettre une armée non violente
face à l’envahisseur et côte à côte avec
des soldats ; de plus les populations des régions frontalières
n’étaient pas préparées à la
non-coopération. Le mouvement pacifiste estima aussi que le
conflit sino-indien était plus idéologique que
territorial.

Dans
cette situation peu enviable le mouvement pacifiste décida
d’adopter le programme suivant :

a)
Promouvoir une idéologie « d’égalité par
la persuasion » supérieure à la doctrine
communiste qui, aux yeux du peuple, signifie égalité
par la coercition. Les fondements de cette idéologie étaient
ceux du mouvement gramdan ; les pacifistes cherchèrent donc à
le renforcer, et c’est ce que signifiait l’expression « gramdan,
une mesure de défense ».

b)
Etablir des centres Shanti Séna dans les régions
frontalières afin de faire naître un sentiment
d’intégration et de courage au sein des populations et de
les préparer à la pratique de la non-coopération.
Simultanément, créer une atmosphère telle
qu’elle conduise à des relations améliorées
avec la Chine.

c)
Protester et lutter contre la fièvre belliciste et chercher à
établir des contacts avec la population chinoise et en
particulier avec les éléments pacifistes.

d)
Considérer les conséquences d’une tactique consistant
à affronter les armées de l’envahisseur non
violemment.

Le
mouvement gramdan a atteint un vaste développement ;
actuellement, il peut affronter idéologiquement le communisme
coercitif.

Les
50 000 villages qui ont accepté cette idéologie
comprennent le district de Darbhanga dans le Bihar du Nord et
représentent 5 millions d’habitants (1967). Ces villages
sont en voie de former une économie indépendante,
décentralisée, qui pourra fournir une base solide à
un ordre social non violent. Plus de cent cinquante centres Shanti
Séna ont été créés dans les
régions frontalières ; ceux-ci, par leur programme
d’activités économiques, sociales et éducatives,
cherchent à faire naître un climat de confiance et de
courage parmi les habitants.

Dans
le mouvement pacifiste indien, l’accent est donc mis sur le côté
constructif de la lutte pour la paix. Nous n’avons pas pour autant
éliminé la nécessité d’actions
radicales et démonstratives. Peut-être devons-nous
orienter notre recherche vers l’établissement d’un
équilibre entre ces deux types d’action.

Narayan
Desai

secrétaire
du Shanti Séna Mendal (décembre 1968, traduit par
Patrice Antona)

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Dans
son introduction à la Shanti Séna, Narayan Desai nous
montre ce que peut être un corps de défense non
violente, une « armée de la paix » ainsi qu’il est
convenu de l’appeler. Si nous pouvons contester le nom d’une
telle organisation, nous ne pouvons nier la nécessité
d’apporter une solution au problème de la défense
collective non violente. Il n’est de mon propos ni de faire une
étude exhaustive ni d’apporter des réponses aux
problèmes posés par ce type de défense,
simplement, j’aimerais faire ici quelques remarques sur
l’expérience présentée ci-dessus.

Notons
immédiatement que le rôle de la Shanti Séna ne se
limite pas à l’action défensive, mais s’étend
à une action à caractère social, visant à
construire progressivement une société « parallèle »,
indépendante et non violente. A L’inverse de certains
pacifistes européens, les Indiens ne conçoivent pas
l’établissement de la paix sans une transformation radicale
de l’individu et des structures de la société.

En
cela l’approche de la Shanti Séna diffère de celles
des mouvements pacifistes occidentaux encore qu’il faille tenir
compte de l’évolution des mouvements américains et
anglais depuis quelques années.

La
raison d’être d’une « armée » de ce genre
demeure cependant la défense de la population et le « contrôle
des troubles intérieurs par des moyens non violents ».
Ainsi deux types de conflits se présentent, expressions l’un
de la violence horizontale, l’autre de la violence verticale. Le
premier type, qui pourra se matérialiser par une agression
extérieure, ne me semble pas présenter de difficultés
au niveau du principe d’autodéfense bien que la tactique
d’affrontement direct demande à être reconsidérée
du point de vue de l’efficacité ; en revanche, le second,
replacé dans le contexte européen, pose le problème
de l’attitude de « l’armée de la paix »
vis-à-vis des révolutionnaires traditionnels. Les
méthodes d’intervention envisagées et pratiquées
par les shanti sainiks lors des explosions de violence sont en effet :
l’intervention directe entre les forces gouvernementales et les
insurgés, et la négociation, les shanti sainiks jouant
le rôle de médiateurs. Je dois dire qu’une telle
attitude ne me plaît guère d’autant plus que je sais
qu’il existe des éléments pacifistes,
particulièrement en Grande-Bretagne, qui aimeraient voir cette
sorte de commandos intervenir lors des manifestations « violentes ».

Quelle
pourra être la ligne de conduite à adopter face à
un conflit révolutionnaire ? Tout d’abord, je crains que ce
devoir formel de « contrôler les troubles » soit une
impasse ; j’entends par-là qu’un révolutionnaire non
violent jouera difficilement ce rôle d’arbitre. « L’armée
de la paix » devra donc mettre l’accent sur le travail
préventif de préparation psychologique de la
population, et en cas de conflit elle devra coopérer avec les
révolutionnaires dans les limites imposées par son
refus de la violence. Je crois inutile de faire du purisme non
violent et de s’estimer désigné pour ramener la
révolution dans le droit chemin.

Terminons
sur une remarque concernant les méthodes d’action de la
Shanti Séna. Elle est issue d’un mouvement pacifiste
d’essence profondément religieuse et une grande importance
est donnée aux réunions de prières ; Vinoba
lui-même commence chacun de ses discours par un temps de
recueillement. Disons que, pour les non-violents athées, cette
expression ouverte de la foi dans l’action est une barrière
à l’action commune. Ce problème posé, il
s’agira d’imaginer des structures de tolérance qui nous
permettront de dépasser les difficultés de cet ordre et
amèneront une meilleure coopération.

Patrice
Antona