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Témoins n°30 (été 1962)
Une lettre d’André Breton
Article mis en ligne le 10 mars 2008

par Breton (André)
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Que
la plus grande faute — au fond la seule irrémissible —
d’un révolutionnaire soit d’avoir dépassé
l’âge de cinquante-cinq ans, c’est plaisantant à
peine, ce qu’a confié Lénine à Trotzky, que ce
propos tourmente durant ses dernières années. Tout en
s’étant accordé quinze années supplémentaires
de validité d’esprit, Paul et Laura Lafargue n’en décident
pas moins de mettre ensemble le point final à leurs vies. Pour
qui s’est voué à la transformation du monde, en
effet, ne vont pas sans appréhension dramatique le déclin
des forces et l’inaptitude croissante qu’il entraîne.

C’est
pourtant au-delà de ces limites que Louis Lecoin a entrepris,
plus exclusivement que jamais, de faire triompher la cause qui lui
tient à cœur. Il y avait sacrifié déjà
douze années de liberté. Grandement éprouvé,
il y a peu d’années, par la perte de sa compagne, son
premier geste — comme tourné vers elle — fut de se donner
tout entier à cette cause. De ce moment date la fondation de
Liberté, journal « social, pacifiste, libertaire »,
dans lequel ses amis n’ont jamais douté qu’il allait
engloutir son pauvre avoir. Mais il y allait pour lui d’un
impératif absolu : agir de sorte que soit reconsidéré
le cas des objecteurs de conscience, les arracher à leurs
geôles, leur faire octroyer un statut qui les décharge
du service militaire en échange d’un service civil.

Au
cours des cinq années d’existence de ce journal on sait que
les promesses n’ont pas manqué. Seraient-elles tenues ? Pour
en douter il n’eût pas fallu être Louis Lecoin,
c’est-à-dire le désintéressement et la
générosité personnifiés. Pour désespérer
d’une solution favorable, fût-elle indéfiniment
différée, il n’eût pas fallu être la
ténacité même.

De
déception en déception, le jour vint, toutefois, où
cessa de se suffire la foi dans la parole donnée. C’est
lorsque l’amnistie osa dire son nom et découvrir ses amples
et prochaines perspectives que Lecoin comprit que très
vraisemblablement les objecteurs en seraient exceptés alors
qu’elle s’étendrait aux pires criminels. Devant un aussi
évident déni de justice il n’écouta que la
voix intérieure lui enjoignant d’aboutir coûte que
coûte.

Quelque
anxiété qu’en éprouvent ses nombreux amis,
Lecoin a choisi la seule manière sûre d’accélérer,
fût-ce à ses dépens, le développement des
mesures qu’on lui a dit maintes fois, et de bonne source, être
en cours : la vie d’un homme qui, à soixante-quatorze ans,
cesse de s’alimenter impose une tout autre mesure du temps que
celle des services de ministères. Et l’on sait assez que
celui-ci, à son dix-huitième jour de jeûne n’est
pas homme à se contenter des promesses évasives
réitérées ces derniers jours à la radio.
Ceux qui ont le front d’inculper ses proches de « non-assistance à personne en danger » sont précisément
ceux qui tiennent sa vie entre leurs mains.

Je
salue l’attitude héroïque de Lecoin, dans la plus
haute tradition de l’altruisme et de la liberté.

André
Breton


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