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Témoins n°32 (printemps 1963)
En souvenir de Sully-André Peyre, trois fois poète
Article mis en ligne le 21 mars 2008

par Prudhommeaux (André)
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 [1]

 

Je t’ai conduit jusqu’au bord de ce fleuve
Dans lequel il suffit de se plonger
Pour que l’oubli nous baigne et nous abreuve
Et ce qui fut nous devienne étranger.
 
Toi qui portes le poids de mainte épreuve,
Homme qu’hier ne cesse de ronger,
Veux-tu te faire une existence neuve,
Où seul l’espoir puisse vivre et songer ?
 
Livre-toi hardiment aux pâles charmes
De l’onde lourde et légère, que n’ont
Jamais troublée nul sang et nulles larmes.
 
Tu ne connaîtras plus même le nom
Qui fut le tien, pour que mieux tu désarmes
Le passé ! Que ce flot t’efface.

 

L’hiver 1961-62 a vu
mourir, en possession de soi-même, l’auteur de ces vers sur
la mort et l’oubli, le poète Sully-André Peyre. La
presse des trusts n’en a rien dit ; ni celle des chapelles.

Cardiaque depuis des années,
et se sachant condamné, S.-A. Peyre n’avait renoncé —
en dépit du surmenage — ni à son œuvre de créateur
et de critique, ni à son gagne-pain, ni à la
correspondance qu’il entretenait avec ses disciples et amis.

Car son isolement, partagé
par la compagne de son art et de sa vie, était un retrait
purement physique. Rien de ce qui concerne la vie des lettres
anglaises françaises et — par dessus tout — provençales,
ne lui était étranger. Shakespeare, Hugo et Mistral
l’avaient marqué de leur empreinte.

Chaque
mois, sous une demi-douzaine de pseudonymes qui furent en lui autant
de personnages, il confiait à la revue Marsyas — fondée
à l’âge d’une précoce maturité et
nourrie de multiples apports — le tribut de son intuition et de sa
pensée ; et cette fidélité à l’esprit
lui avait valu l’estime et la collaboration d’un Gaston
Bachelard, d’un Emmanuel Lochac, d’un Denis Saurat : cercle
d’hommes épris des fortes disciplines auxquelles le disparu
n’avait cessé de se soumettre.

Mais ce « dialogue au
sommet » ne lui faisait pas négliger pour autant les
tentatives chez ceux en qui s’éveillait, à son
contact, l’enthousiasme des belles choses

Pour ma
part, j’ai conservé et relu plus d’une centaine de pages
revêtues de son écriture, et qu’il m’adressa tandis
que la guerre non séparait. Rien de ce qui pouvait me les
rendre précieuses n’y manquait : message humain ;
appréciations et suggestions sur mes propres travaux ; et, bien
souvent, attention chargée d’une telle sympathie, que je
rougis encore de plaisir à l’idée de ces leçons
où le maître se faisait parfois le fervent auxiliaire de
son « écolier du soir ».

Prisonnier d’une si
féconde solitude, Sully-André Peyre n’a jamais
déserté sa province, ni pour paris, ni pour Londres —
où il comptait cependant des amis. Il n’avait pas non plus
(au moins jusqu’à ces derniers temps) rallié les
rangs du Félibrige provençal, dont le folklorisme est,
trop souvent, moins populaire que complaisant et restrictif. Ce fut
le Félibrige qui, au mainteneur des valeurs mistraliennes, se
rallia comme à une incontestable autorité.

Les vers
anglais,
chez Peyre, sont un prodige continuel de musicalité
et de secrète éloquence — incroyable de la part d’un
homme pour qui l’anglais n’est pas une langue parlée, mais
uniquement lue et écrite, et qui rédigea
quotidiennement, pour tout exercice de style, la correspondance
commerciale de la Source Perrier avec le monde anglo-saxon.

 

The lad who sits all day and evening long,
Among the thorn and the thistle,
Is not a shepherd, folks,
And neither flute nor penny whistle
To his calm dream belong.
 
He listen to the silence of the hours,
And yours is not his computing
Of time and distance, folks ;
He hearkens not your futile fluting.
God alone knows his powers.

 

Ainsi chantent dans notre
mémoire deux strophes énigmatiques dont l’une des
interprétations possibles est la suivante :

 

Celui-là qui reste assis tout le jour, tout le soir,
parmi les épines et les chardons,
ce n’est pas un berger, bonnes gens,
et ni la flûte ni le sifflet d’un sou
ne vont avec son rêve calme.
 
Il écoute le silence des heures,
et ne compte pas comme vous
le temps et la distance, bonnes gens ;
il n’écoute pas vos flûtes puériles.
Nul que Dieu ne connaît sa puissance.

 

Enfin le
français est puisé aux plus pures sources d’une
ascendance cévenole et d’une éducation dans la
quotidienne familiarité de la Bible.

 

Celui qui trouve une grappe oubliée,
Dans les vignes, après septembre,
D’ardoise ou d’ambre,
Il règne sur la plaine dépouillée.
 
Car il possède alors bien davantage
Que le maître des vignes vastes,
Et d’autres fastes
Lui sont un inégalable partage.
 
Dans la douceur de dimanche et d’automne,
Il contemple, mélancolique,
Cette relique
Que la fuite des choses abandonne ;
 
Et, l’élevant au soleil qui décline,
Oppose aux destins de la terre
Le solitaire
Déni d’une âme amèrement divine.

 

Marsyas
est paru pour la dernière fois, peut-être, sous le
numéro 383, daté de mai 1962, après quarante et
une années de vie libre et d’indépendance,
interrompues par la seule Occupation. Ce numéro d’adieu ne
contient rien d’autre que des pages choisies (vers et prose) de
Sully-André Peyre, glanées avec une soin discret par

Celle qui fut Baucis,
ayant été Chloé.

Demeurée fidèle
à la pensée et à l’œuvre de celui qui n’est
plus qu’une âme éparse dans les âmes et les
choses, Amy Sylvel rassemble aujourd’hui les textes de plusieurs
volumes, en préparation chez des éditeurs amis — mais
qui ne sauraient couvrir toutes les dimensions d’une œuvre
posthume considérable.

En effet,
après avoir publié, de son vivant, aux Editions
Marsyas, un volume de Poèmes choisis (français,
provençaux et anglais), son poème d’Hercule, un
recueil de vers intitulé Saint-Jean d’Eté,
plusieurs nouvelles ; un grand essai sur Frédéric
Mistral aux éditions Seghers ; et, sous le titre La Branche
des Oiseaux,
une défense de l’idiome provençal
(œuvres, pour la plupart, épuisées en librairie),
Sully-André Peyre laisse un héritage inédit en
volumes, et comprenant : trois livres de poésies françaises
(ou provençales avec traduction française) groupées
sous les pseudonymes d’Escriveto, de Jaume Vivarès, et de
Reine Hermengarde ; plusieurs recueils lyriques en français —
Les Derniers Biens, Les Derniers Songes, Lambeaux pour Lemuel ; —
un cycle de poèmes anglais avec traduction française,
To King Cophetua ; les poèmes mythiques provençaux
La Glori, Ourfieu, Filemoun e Baucis, La Cabro d’Or ; des
nouvelles en provençal et en français ; des Essais
dans ces deux langues ; des Choses lues, les Papiers de
Charles Rafel ;
des Songes sur Dante et Questions sur Mistral,
et de très nombreux fragments. Sur la qualité de
cet œuvre pris dans son ensemble, nous sommes favorablement prévenus
par ce qui a pu en paraître dans Marsyas ; il est de ceux
qui appartiennent à l’avenir, et à qui l’avenir
appartient. Par delà les frontières s’ouvre une terre
dont le nom est Poésie ; un parler s’énonce qui
est l’esperanto des peuples, né spontanément
de leurs rencontres — et par cette langue aussi universelle que la
danse et la musique, est contestée l’antique malédiction
de Babel. Sully-André Peyre est de ceux qui lui ont donné
chair et sang à partir de leur substance.

André Prudhommeaux

Notes :

[1Ayant eu connaissance du présent article à l’origine écrit pour Témoins, Louis Dorlet, rédacteur en chef de Défense de l’homme, exprima son désir de le publier également, d’ailleurs dans une version légèrement différente, ce qui a déjà eu lieu et à quoi nous aurions eu mauvaise grâce de nous opposer, vu notre périodicité plutôt irrégulière et le fait que nos lecteurs ne sont fort probablement guère les mêmes.


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