Pour l’anarchisme

, par  Walter (Nicolas) , popularité : 3%

 

Présentation

Le
mouvement anarchiste a aujourd’hui cent ans, si on le fait naître
au moment où les bakouninistes entrèrent dans
l’Association internationale des travailleurs ; depuis lors il s’est
étendu à plusieurs pays du monde, restant un mouvement
minoritaire et méconnu, mais vivace. Une certaine force se
dégage de son histoire, mais en même temps de la
faiblesse — en particulier dans le domaine de la chose écrite.
La littérature anarchiste ancienne pèse de tout son
poids sur le mouvement actuel, et nous avons de la peine à en
créer une nouvelle. Si les écrits de nos prédécesseurs
sont nombreux, la plupart sont aujourd’hui épuisés,
et le reste est souvent désuet.

Le
texte qu’on va lire propose une présentation nouvelle de
l’anarchisme. Ecrit en Angleterre au printemps 1969, il s’adresse
également au lecteur de langue française — car il y a
actuellement en Grande-Bretagne et en Europe un renouveau d’intérêt
pour la pensée libertaire qui, abandonnant les anciennes
dissensions, pose les bases d’une discussion pratique pour
l’avenir.

Les
opinions exposées ici sont naturellement personnelles ; en
effet, un des traits caractéristiques de l’anarchisme, c’est
qu’il repose sur le jugement individuel ; mais elles ne manqueront
pas de tenir compte de théories plus générales
sur l’anarchisme et de les présenter impartialement. La
langue choisie est volontairement simple, et évite les
références fréquentes à des écrivains
ou à des événements passés ; ainsi ce
texte sera compris même par le lecteur peu introduit dans le
sujet. Il s’inspire d’écrits antérieurs et ne
prétend pas à l’originalité, pas plus qu’il
ne prétend être définitif : on ne peut pas tout
dire sur l’anarchisme en quarante-huit pages, et ce résumé
sera sans doute bientôt remplacé, comme ceux qui l’ont
précédé.

Surtout,
je ne voudrais pas qu’on me prenne pour une autorité en la
matière, car un autre trait caractéristique de
l’anarchisme, c’est qu’il ne se résume pas aux théories
de quelques maîtres à penser. Si mes lecteurs ne
trouvent pas à me critiquer, c’est que j’ai échoué.
Le texte qu’on va lire est un exposé personnel sur
l’anarchisme, qui voit le jour après quinze ans de lectures
et de discussions à ce sujet, et après dix ans
d’activité dans le mouvement et la presse anarchistes.

N.
W.

Que croient les anarchistes

Les
premiers que l’on surnomma anarchistes le furent par insulte au
cours des révolutions anglaise et française des XVIIe
et XVIIIe siècles, pour laisser entendre qu’ils voulaient
l’anarchie, c’est-à-dire le chaos ou la confusion. Mais,
depuis les années 1840, furent anarchistes ceux qui
acceptèrent ce nom comme symbole pour montrer qu’ils
voulaient l’anarchie, c’est-à-dire l’absence de
gouvernement. Le mot grec anarkhia, comme le mot français
anarchie, a les deux sens ; ceux qui ne sont pas anarchistes
soutiennent que tous deux reviennent au même, mais les
anarchistes tiennent à faire la distinction. Depuis plus d’un
siècle, sont anarchistes ceux qui croient non seulement que
l’absence de gouvernement ne signifie pas forcément chaos et
confusion, mais encore qu’une société sans
gouvernement sera vraiment meilleure que celle où nous vivons.

L’anarchie
est l’élaboration politique de la réaction
psychologique contre l’autorité qui apparaît dans les
groupes humains. Chacun connaît les anarchistes instinctifs qui
refusent de croire ou de faire ce qu’on leur dit précisément
parce qu’on le leur a ordonné. Au cours de l’histoire,
cette tendance se rencontre chez les individus et les groupes se
révoltant contre ceux qui les gouvernent. L’idée
théorique de l’anarchie est également très
vieille ; en effet, on peut trouver la description d’un âge
d’or révolu, sans gouvernement, dans la pensée de la
Chine et de l’Inde anciennes, de l’Égypte, de la
Mésopotamie, de la Grèce et de Rome, et de même
d’innombrables écrivains politiques et religieux ainsi que
des communautés rêvent d’une utopie sans gouvernement.
Mais l’application de l’anarchie à la situation présente
et plus récente, c’est seulement dans le mouvement
anarchiste du siècle dernier que l’on trouve l’exigence
d’une société sans gouvernement ici et maintenant.

D’autre
groupes, à gauche comme à droite, veulent en théorie
se débarrasser du gouvernement, soit lorsque l’économie
de marché sera si libre qu’elle ne nécessitera plus
de contrôle, soit lorsque les individus seront si égaux
qu’il n’y aura plus de contrainte nécessaire ; mais les
mesures qu’ils prennent semblent renforcer toujours plus le
gouvernement. Seuls les anarchistes veulent se débarrasser du
gouvernement en pratique. Cela ne veut pas dire qu’ils pensent que
tous les hommes sont naturellement bons, identiques, perfectibles, ou
quelque autre sornette romantique. Cela veut dire qu’ils estiment
que presque tous les hommes sont sociables, égaux, et capables
de vivre leur propre vie. Beaucoup de gens disent que le gouvernement
est nécessaire parce qu’il y a des gens qui ne savent pas se
conduire, mais les anarchistes dise nt que le gouvernement est
nuisible parce qu’on ne peut faire confiance à personne pour
conduire les autres. Si tous les hommes sont à ce point
mauvais qu’ils doivent être gouvernés par d’autres,
disent-ils, qui est alors assez bon pour gouverner les autres ? Le
pouvoir tend à corrompre, et le pouvoir absolu corrompt
absolument. D’autre part, les richesses de la terre sont produites
par le travail de l’humanité tout entière, et tous
les hommes ont un droit égal à prendre part à ce
travail et à jouir de son produit. L’anarchisme est un
modèle idéal qui exige à la fois la liberté
totale et l’égalité totale.

Libéralisme
et socialisme

On
peut considérer l’anarchisme comme un développement
soit du libéralisme, soit du socialisme, soit des deux. Comme
les libéraux, les anarchistes veulent la liberté ; comme
les socialistes, ils veulent l’égalité. Mais le
libéralisme seul ou le socialisme seul ne les satisfont pas.
La liberté sans égalité signifie que les pauvres
et les faibles sont moins libres que les riches et les forts, et
l’égalité sans liberté signifie que nous
sommes tous esclaves ensemble. La liberté et l’égalité
ne sont pas contradictoires mais complémentaires ; à la
place de la vieille polarisation liberté-égalité
— selon laquelle plus de liberté signifierait moins
d’égalité, et vice-versa —, les anarchistes font
remarquer qu’en pratique on ne peut avoir l’une sans l’autre.
La liberté n’est pas authentique si quelques-uns sont trop
pauvres ou trop faibles pour en jouir, et l’égalité
n’est pas authentique si quelques-uns sont gouvernés par
d’autres. La contribution décisive des anarchistes à
la théorie politique est la constatation que liberté et
égalité sont en fin de compte la même chose.

L’anarchisme
se différencie aussi du libéralisme et du socialisme
par sa conception du progrès. Les libéraux voient
l’histoire comme un déroulement linéaire allant de la
sauvagerie, de la superstition, de l’intolérance et de la
tyrannie à la civilisation, à la culture, à la
tolérance et à l’émancipation. Il y a des
avances et des reculs, mais le véritable progrès
de l’humanité va dans le sens d’un sombre passé à
un avenir radieux. Les socialistes voient l’histoire comme un
développement dialectique depuis la sauvagerie, passant par le
despotisme, la féodalité et le capitalisme, jusqu’au
triomphe du prolétariat et à l’abolition du système
des classes. Il y a des révolutions et des réactions,
mais le vrai progrès de l’humanité va encore d’un
triste passé à un bel avenir.

Les
anarchistes considèrent le progrès tout différemment ;
en fait, ils considèrent souvent qu’il n’y a pas de
progrès du tout. Nous voyons l’histoire non pas comme un
déroulement linéaire ou dialectique dans une direction,
mais comme un processus dualiste. L’histoire de toutes les sociétés
humaines est l’histoire d’une lutte entre gouvernants et
gouvernés, entre nantis et miséreux, entre ceux qui
veulent commander et être commandés et ceux qui veulent
se libérer en même temps que leurs camarades ; les
principes d’autorité et de liberté, de gouvernement
et de rébellion, d’Etat et de société sont en
perpétuel conflit. Cette tension n’est jamais résolue ;
le mouvement de l’humanité va tantôt dans un sens,
tantôt dans l’autre. La naissance d’un nouveau régime
ou la chute d’un ancien ne sont pas des ruptures mystérieuses
dans le développement ou des paliers encore plus mystérieux
dans ce développement, elles ne sont que des événements.
Les événements historiques ne sont bienvenus que dans
la mesure où ils accroissent la liberté et l’égalité
pour tout le monde ; il n’y a aucune raison d’appeler bon ce qui
est mauvais simplement parce que c’est inévitable. Nous ne
pouvons faire aucune prévision utile pour l’avenir, et nous
ne pouvons pas être sûrs que le monde sera meilleur.
Notre seul espoir c’est que, au fur et à mesure que la
connaissance et la conscience se développent, les gens
deviendront plus aptes à découvrir qu’ils peuvent
s’organiser sans avoir besoin d’aucune autorité.

Néanmoins,
l’anarchisme dérive bien du libéralisme et du
socialisme, à la fois historiquement et idéologiquement.
Le libéralisme et le socialisme ont précédé
l’anarchisme, et celui-ci est né de leur opposition ; la
plupart des anarchistes ont d’abord été libéraux,
ou socialistes, ou tous les deux. L’esprit de révolte est
rarement pleinement développé à sa naissance, et
généralement il mène à l’anarchisme
plutôt qu’il n’en provient. Dans un sens, les anarchistes
restent toujours libéraux et socialistes, et, chaque fois
qu’ils rejettent ce qui est bon dans chacune de ces idéologies,
ils trahissent un peu l’anarchisme. D’un côté, nous
nous appuyons sur la liberté d’expression, de réunion,
de mouvement, de comportement, et particulièrement sur la
liberté d’être différent ; d’un autre côté,
nous nous appuyons sur l’égalité des possessions, sur
la solidarité humaine et particulièrement sur le
partage des pouvoirs. Nous somme libéraux, mais plus que cela,
nous sommes socialistes, et plus que cela.

Cependant,
l’anarchisme n’est pas seulement un mélange de libéralisme
et de socialisme ; ça c’est la social-démocratie, ou
le capitalisme d’abondance. Quoi que nous devions aux libéraux
et aux socialistes, si proches d’eux que nous soyons, nous sommes
fondamentalement différents d’eux — et des
sociaux-démocrates — parce que nous rejetons l’institution
du gouvernement. Tous comptent sur le gouvernement — les libéraux
ostensiblement pour préserver la liberté mais en vérité
pour empêcher l’égalité, les socialistes
ostensiblement pour préserver l’égalité mais
en vérité pour empêcher la liberté. Même
les libéraux et les socialistes les plus extrémistes ne
peuvent se passer du gouvernement, de l’exercice de l’autorité
par quelques-uns sur les autres. L’essence de l’anarchisme, la
seule chose sans laquelle il n’y a plus d’anarchisme, c’est le
refus de l’autorité d’un homme sur un autre.

Démocratie
et représentation

Bien
des gens sont opposés à un gouvernement
antidémocratique, mais les anarchistes se distinguent d’eux
en s’opposant aussi aux gouvernements démocratiques. Il y a
d’autres gens qui sont opposés aux gouvernements
démocratiques, mais les anarchistes se distinguent d’eux en
l’étant non point parce qu’ils craignent ou haïssent
le gouvernement du peuple, mais parce qu’ils croient que la
démocratie n’est pas le gouvernement du peuple — que la
démocratie est en fait une contradiction logique, une
impossibilité physique. La vraie démocratie n’est
possible que dans une petite communauté ; où chacun peut
prendre part à toutes les décisions ; à ce
moment-là, elle n’est plus nécessaire. Ce qu’on
appelle démocratie et dont on prétend que c’est le
gouvernement du peuple par lui-même, c’est en fait le
gouvernement du peuple par des gouvernants élus, et on devrait
plutôt l’appeler « oligarchie consentie ».

Le
gouvernement par des chefs qu’on a choisis est différent et
généralement meilleur que celui où les chefs se
sont choisis eux-mêmes, mais c’est encore le gouvernement de
certains sur d’autres. Même dans le gouvernement le plus
démocratique, il y a toujours ceux qui ordonnent ou
interdisent, et ceux qui obéissent. Même quand nous
sommes gouvernés par nos représentants nous continuons
d’être gouvernés, et dès qu’ils commencent à
le faire contre notre volonté ils cessent d’être nos
représentants. La plupart des gens admettent que l’on
n’a aucune obligation envers un gouvernement dans lequel on ne peut
se faire entendre ; les anarchistes vont plus loin et soulignent que
nous n’avons aucune obligation envers le gouvernement que nous
avons élu. Nous pouvons lui obéir parce que nous sommes
d’accord ou parce que nous sommes trop faibles pour désobéir,
mais rien ne nous force à lui obéir quand nous sommes
en désaccord et assez forts pour refuser de le faire. La
plupart des gens admettent que ceux qui sont concernés par un
changement devraient être consultés avant qu’une
décision soit prise ; les anarchistes vont plus loin et
soulignent qu’ils devraient prendre la décision eux-mêmes
et la mettre en application.

Les
anarchistes rejettent donc l’idée du contrat social et celle
de la délégation des pouvoirs. Sans aucun doute, en
pratique, la plupart des choses seront toujours faites par peu de
monde — par ceux qui sont intéressés par un problème
et sont capables de le résoudre —, mais il n’y a aucune
raison pour qu’ils soient choisis par sélection ou élection.
Ils émergeront toujours de toute façon, et il vaut
mieux que cela se fasse naturellement. L’important est que les
leaders et les experts ne soient pas forcément des chefs, que
l’expérience et la capacité d’organisation ne
soient pas nécessairement liées à l’autorité.
Il peut arriver que la représentation soit utile ; mais le vrai
représentant est le délégué ou le député
qui est mandaté par ceux qui l’envoient et qui peut être
révoqué immédiatement par eux. En quelque sorte,
le chef qui se réclame de la représentativité
est pire que l’usurpateur, parce qu’il est plus difficile de
s’attaquer à l’autorité quand elle est enveloppée
de jolis mots ou d’arguments abstraits. Que nous puissions élire
nos chefs de temps à autre ne signifie pas que nous devions
leur obéir tout le temps. Si nous le faisons, c’est pour des
raisons pratiques et non morales. Les anarchistes sont contre les
gouvernements, de quelque manière qu’ils soient parvenus au
pouvoir.

État
et classe

Les
anarchistes ont traditionnellement concentré leur opposition à
l’autorité sur l’État — l’institution qui
réclame le monopole de l’autorité dans un certain
domaine. Cela parce que l’État est l’exemple suprême
de l’autorité dans la société, et également
la source ou la confirmation de l’utilisation de l’autorité
dans son sein. D’ailleurs, les anarchistes se sont
traditionnellement opposés à toutes les formes d’État
— non seulement à la tyrannie évidente d’un roi,
d’un dictateur ou d’un conquérant, mais aussi à des
variantes telles que le despotisme éclairé, la
monarchie progressiste, l’oligarchie féodale ou commerciale,
la démocratie parlementaire, le communisme soviétique,
etc. Ils ont même eu tendance à dire que tous les États
se valent et qu’il n’y a pas à choisir parmi eux.

C’est
une simplification abusive. Certes tous les États sont
autoritaires, mais quelques-uns le sont bien plus que d’autres, et
toute personne normale préfère vivre dans un État
moins autoritaire qu’un autre. Pour donner un simple exemple, cet
exposé de l’anarchisme n’aurait pas pu être publié
dans la plupart des Etats du passé, et il ne pourrait toujours
pas être publié dans la plupart des États de
gauche comme de droite, à l’Est comme à l’Ouest ;
j’aime mieux vivre là où il peut être publié,
et la plupart de mes lecteurs aussi, sans doute.

Rares
sont les anarchistes qui ont encore une attitude aussi simpliste
vis-à-vis de cette abstraction appelée « l’État »,
et les anarchistes concentrent leurs efforts à l’attaque du
gouvernement central et des institutions qui en dérivent, non
pas uniquement parce qu’ils font partie de l’État mais
parce qu’ils sont les exemples extrêmes de l’utilisation de
l’autorité dans la société. Nous opposons
l’État à la société, mais nous ne le
voyons plus comme opposé à elle, comme une excroissance
artificielle ; au contraire, nous considérons qu’il fait
partie de la société, qu’il en est un développement
naturel. L’autorité est un comportement naturel, tout comme
l’agressivité : mais c’est un comportement qu’il faut
contrôler et dont il faut se libérer. On n’y arrivera
pas en essayant de trouver les moyens de l’institutionnaliser, mais
en cherchant à s’en passer.

Les
anarchistes refusent les institutions ouvertement répressives
du gouvernement — administration, lois, police, tribunaux, prisons,
armée, etc. — et aussi celles qui sont apparemment
bienfaisantes — conseils locaux, industries nationalisées,
services publics, banques et compagnies d’assurance, écoles
et universités, presse et radio, et tout le reste. Chacun peut
voir que les premières reposent non sur le consentement mais
sur l’obligation, et en fin de compte sur la force ; les anarchistes
affirment que les secondes ont la même main de fer, même
si elles portent un gant de velours.

Néanmoins,
les institutions qui dérivent directement ou indirectement de
l’État ne peuvent être comprises si on les considère
uniquement comme mauvaises. Elles peuvent avoir leur bons côtés.
D’une part, elles ont une fonction négative utile
lorsqu’elles empêchent l’usage de l’autorité par
d’autres institutions telles que parents cruels, propriétaires
avides de gain, patrons brutaux, criminels violents ; et elles ont
une fonction positive utile quand elles mettent sur pied des
institutions sociales désirables comme les travaux publics,
les interventions en cas de catastrophes, les transports, l’art et
la culture, les services médicaux, les retraites, le soutien
aux pauvres, l’éducation, la radio. Il y a donc l’État
libérateur et l’État providentiel, l’État
travaillant pour la justice et l’État travaillant pour
l’égalité.

La
première réponse anarchiste à cela, c’est que
nous avons aussi l’État oppresseur — que la principale
fonction de l’État est en fait de soumettre le peuple, de
limiter la liberté —et que toutes les fonctions utiles de
l’État peuvent être exercées, et l’ont
souvent été, par des associations volontaires. Ici
l’État ressemble à l’Église médiévale.
Au Moyen Age, l’Église était impliquée dans
toutes les activités essentielles, et on ne pouvait imaginer
que ces activités fussent possibles sans elle. Seule l’Église
pouvait baptiser, marier et enterrer les gens, et il fallut apprendre
qu’elle ne contrôlait pas en fait l’amour, la naissance et
la mort. Tout acte public devait recevoir une bénédiction
religieuse (c’est encore le cas pour certains), et il fallut
apprendre que l’acte était tout aussi effectif sans
bénédiction. L’Église s’interposait et
souvent contrôlait les aspects de la vie qui sont maintenant
dominés par l’État. On apprit à se rendre
compte que la participation de l’Église était inutile
et même nuisible ; ce qu’il faut apprendre maintenant, c’est
que la domination de l’État est également pernicieuse
et superflue. Nous avons besoin de l’État aussi longtemps
que nous croyons en avoir besoin, et tout ce qu’il fait peut être
fait aussi bien et même mieux sans la sanction de l’autorité.

La
seconde réponse anarchiste, c’est que la fonction
essentielle de l’État est de maintenir l’inégalité
existante. Les anarchistes ne considèrent pas comme les
marxistes que l’unité de base de la société
est la classe sociale, mais ils sont d’accord pour dire que l’État
est l’expression politique de la structure économique, qu’il
est le représentant de ceux qui possèdent ou contrôlent
la richesse de la communauté et l’exploiteur de ceux qui
fournissent le travail qui crée cette richesse. L’État
ne peut redistribuer équitablement la richesse parce qu’il
est le principal instrument de la distribution injuste. Les
anarchistes pensent comme les marxistes que le système actuel
doit être détruit, mais ils ne pensent pas que le
système futur puisse être établi par un État
tenu en de nouvelles mains ; l’État est une cause aussi bien
qu’une conséquence du système de classes, et une
société sans classes instaurée par un État
redeviendra vite une société de classes. L’État
ne dépérira pas — il doit être délibérément
aboli par le peuple prenant le pouvoir aux dirigeants et la richesse
aux possédants ; ces deux actions sont liées, et l’une
sans l’autre sera toujours inutile. L’anarchie au sens le plus
vrai signifie une société à la fois sans
dirigeants et sans riches.

Organisation
et bureaucratie

Ceci
ne veut pas dire que les anarchistes rejettent l’organisation, bien
qu’il y ait là un des préjugés les plus forts
contre eux. La plupart des gens admettent bien que l’anarchie
puisse ne pas signifier seulement chaos et confusion et que les
anarchistes ne veuillent pas le désordre mais l’ordre sans
gouvernement, mais ils sont sûrs que l’anarchie signifie
l’ordre qui surgit spontanément, et que les anarchistes
refusent l’organisation. C’est le contraire de la vérité.
En fait, ils veulent beaucoup plus d’organisation, mais sans
autorité. Le préjugé contre l’anarchisme
dérive d’un préjugé au sujet de
l’organisation ; on ne peut pas imaginer qu’elle ne repose pas sur
l’autorité, qu’en fait elle marche mieux sans autorité.

Un
instant d’attention montre à l’évidence que,
lorsque l’obligation sera remplacée par le consentement, il
y aura plus de discussions et de plans, pas moins. Tous ceux qui sont
concernés par une décision pourront prendre part à
son élaboration, et personne ne pourra laisser cette tâche
à des fonctionnaires payés ou à des
représentants élus. Sans règles à
observer, sans précédents à suivre, chaque
décision devra être prise pour la première fois.
Sans dirigeants à qui obéir, sans guides à
suivre, chacun sera capable de prendre sa propre décision.
Pour que tout fonctionne, la multiplicité et la complexité
des liens entre les individus seront accrues, non réduites.
Une telle organisation peut être brouillonne et inefficace,
mais elle collera de plus près aux besoins et aux sentiments
des gens concernés. Si on ne peut faire quelque chose que
grâce à l’ancienne forme d’organisation, avec son
autorité et sa contrainte, c’est qu’il ne vaut
probablement pas la peine de le faire, et il vaudrait mieux le
laisser tomber.

Ce
que les anarchistes rejettent, c’est l’institutionnalisation de
l’organisation, l’établissement d’un groupe particulier
dont la fonction est d’organiser les autre gens. L’organisation
anarchiste serait fluide et ouverte ; dès qu’une organisation
se durcit et se ferme, elle tombe aux mains d’une bureaucratie,
devient l’instrument d’une classe et l’expression de l’autorité
au lieu du lien de coordination de la société. Tout
groupe tend vers l’oligarchie, le gouvernement du petit nombre, et
toute organisation tend vers la bureaucratie, le gouvernement des
professionnels ; les anarchistes doivent toujours lutter contre ces
tendances, aujourd’hui comme demain, et parmi eux aussi bien que
chez les autres.

La
propriété

Les
anarchistes ne rejettent pas non plus la propriété,
bien qu’ils aient là-dessus leur idée propre. En un
sens, la propriété c’est le vol — c’est-à-dire
que l’appropriation exclusive de quoi que ce soit par qui que ce
soit est une spoliation pour tous les autres. Cela ne veut pas dire
que nous soyons tous communistes ; cela veut dire que le droit d’une
personne sur un objet ne repose pas sur le fait qu’elle l’ait
fabriqué, trouvé, acheté, reçu, qu’elle
l’utilise ou le désire, ou qu’elle ait un droit légal
sur cela, mais sur le fait qu’elle en a besoin — plus encore
qu’elle en a davantage besoin que quelqu’un d’autre. Cela n’est
pas une question de justice abstraite ou de loi naturelle, mais de
solidarité humaine et de bon sens. Si j’ai une miche de pain
et que tu as faim, elle est à toi, non à moi. Si j’ai
un manteau et que tu as froid, il t’appartient. Si j’ai une
maison et que tu n’en as pas, tu as le droit d’utiliser au moins
une de mes chambres. Mais, dans un autre sens, la propriété
c’est la liberté, c’est-à-dire que la jouissance de
biens en quantité suffisante est une condition essentielle
d’une vie agréable pour l’individu.

Les
anarchistes sont pour la propriété privée de ce
qui ne peut être utilisé pour exploiter autrui — ces
objets personnels que nous accumulons depuis l’enfance et qui font
partie de notre vie. Mais nous sommes contre la propriété
publique qui n’est pas utile en elle-même et ne peut servir
qu’à exploiter — propriété foncière
et immobilière, instruments de production et de distribution,
matières premières et articles manufacturés. Le
principe, en fin de compte, c’est qu’un homme peut avoir un droit
sur ce qu’il produit par son propre travail mais non sur ce qu’il
obtient par le travail des autres ; il a un droit sur ce dont il a
besoin et qu’il utilise, mais non sur ce dont il n’a pas besoin
et qu’il ne peut utiliser. Dès qu’un homme a plus
qu’assez, ou bien il gaspille ou bien il empêche quelqu’un
d’autre d’avoir assez.

Par
conséquent, les riches n’ont aucun droit sur leurs
propriétés, car ils sont riches non parce qu’ils
travaillent beaucoup, mais parce que beaucoup de gens travaillent
pour eux ; et les pauvres ont un droit sur la propriété
des riches, car ils sont pauvres non parce qu’ils travaillent peu
mais parce qu’ils travaillent pour les autres. En fait, les pauvres
travaillent toujours beaucoup plus longtemps à des tâches
beaucoup plus ingrates que les riches, et dans des conditions pires.

Personne
n’est jamais devenu riche ni ne l’est demeuré par son
propre travail, mais seulement en exploitant le travail des autres.
Un homme peut avoir une maison et un bout de terre, les outils de sa
profession et une bonne santé toute sa vie et il peut
travailler aussi dur qu’il voudra et aussi longtemps qu’il
pourra, il produira assez pour sa famille mais pas beaucoup plus ; et
il ne sera même pas indépendant, il dépendra des
autres pour obtenir certaines matières premières et
pour échanger ses produits.

Pour
ce qui est des biens publics, il ne s’agit pas seulement de savoir
qui les possède mais encore qui les contrôle. Il n’est
pas nécessaire d’être propriétaire pour
exploiter les autres. Les riches ont toujours employé d’autres
gens pour gérer leurs biens et maintenant que des sociétés
anonymes et des entreprises nationalisées tendent à
remplacer les propriétaires privés, ce sont les
« managers » qui deviennent les principaux exploiteurs des
ouvriers. Tant dans les pays avancés que dans les pays
sous-développés, tant dans les États
capitalistes que communistes, c’est une petite minorité de
la population qui possède ou contrôle la grande majorité
des biens publics.

En
dépit des apparences, cela n’est pas un problème
politique ou légal. Ce qui importe n’est pas la distribution
de l’argent ou le système de répartition des terres,
l’organisation des impôts, la méthode de taxation ou
la loi sur les héritages, mais le fait fondamental que
certaines personnes travaillent pour d’autres, tout comme certaines
obéissent à d’autres. Si nous refusions de travailler
pour les riches et les puissants, la propriété
disparaîtrait, de la même façon que, si nous
refusions d’obéir aux dirigeants, l’autorité
disparaîtrait. Pour les anarchistes, la propriété
est basée sur l’autorité, non le contraire. Le
problème n’est pas de savoir comment les paysans engraissent
les propriétaires ou comment les ouvriers enrichissent les
patrons, mais pourquoi ils le font, et c’est là qu’est le
problème politique.

Certains
essaient de résoudre le problème de la propriété
en changeant la loi ou le gouvernement, par des réformes ou
par la révolution. Les anarchistes n’ont aucune confiance
dans ces solutions, mais ils ne s’accordent pas tous sur la bonne
solution. Il y en a qui veulent le partage de tout entre tout le
monde, afin que chacun ait une part de la richesse mondiale, et un
système commercial de laissez-faire avec crédit gratuit
pour éviter l’accumulation excessive. Mais la plupart des
anarchistes n’ont pas non plus confiance dans cette solution, et
veulent l’expropriation de tous ceux qui possèdent plus que
le nécessaire, afin que nous ayons tous accès à
la richesse mondiale, et que le contrôle soit aux mains de la
communauté. Mais, au moins, tous s’accordent pour dire que
le système actuel de propriété doit être
détruit en même temps que le système actuel
d’autorité.

Dieu
et l’Église

Les
anarchistes sont traditionnellement anticléricaux et athées.
Les premiers anarchistes étaient autant opposés à
l’Église qu’à l’État, et la plupart
d’entre eux s’opposaient à la religion même. La
formule « Ni Dieu ni maître » a souvent été
utilisée pour résumer le message anarchiste. Bien des
gens font encore leur premier pas vers l’anarchisme en abandonnant
leur foi et en devenant rationalistes ou humanistes ; le refus de
l’autorité divine encourage le refus de l’autorité
humaine. La plupart des anarchistes aujourd’hui sont probablement
athées, ou du moins agnostiques.

Mais
il y a eu des anarchistes religieux, bien qu’ils soient
habituellement en dehors du courant principal du mouvement. Ce sont
par exemple les sectes hérétiques qui devancèrent
les idées anarchistes avant le XIXe, et les groupes de
pacifistes religieux en Europe et en Amérique du Nord durant
les XIXe et XXe siècles, en particulier Tolstoï et ses
disciples au début du XXe siècle et le mouvement
ouvrier catholique (« Catholic Worker » ;) aux États-Unis
depuis 1930.

La
haine générale des anarchistes envers la religion
décline à mesure que décline la puissance de
l’Église, et beaucoup d’anarchistes pensent maintenant
qu’il s’agit là d’une question personnelle. Ils
s’opposeraient à l’interdiction de la religion par la
force comme à son renouveau par la force. Ils laisseraient
chacun croire et faire ce qu’il veut tant que cela ne concerne que
lui ; mais ils ne laisseraient pas l’Église reprendre
davantage de pouvoir.

En
fait, l’histoire de la religion est un modèle pour
l’histoire de l’État. On a longtemps pensé qu’une
société sans Dieu était impossible ; aujourd’hui,
Dieu est mort. On pense encore qu’une société sans
État est impossible ; il s’agit maintenant de détruire
l’État.

Guerre
et violence

Les
anarchistes se sont toujours opposés à la guerre, mais
ils ne s’opposent pas tous à la violence. Ils sont
antimilitaristes, mais pas nécessairement pacifistes. Pour
eux, la guerre est l’exemple suprême de l’autorité
hors d’une société, et à la fois une puissante
confirmation de l’autorité au sein de la société.
La violence et la destruction organisées de la guerre sont une
version immensément agrandie de la violence et de la
destruction organisées de l’État, la guerre est la
santé de l’État. Le mouvement anarchiste a une solide
tradition de résistance à la guerre et à la
préparation de la guerre. Quelques anarchistes ont soutenu des
guerres, mais ils ont toujours été considérés
comme des renégats par leurs camarades, et cette totale
opposition aux guerres nationales est un des grands facteurs
unificateurs des anarchistes. Mais les anarchistes ont distingué
les guerres nationales — entre États — des guerres civiles
— entre classes. Le mouvement révolutionnaire anarchiste,
depuis la fin du XIXe siècle, appelle à l’insurrection
violente pour détruire l’État, et les anarchistes ont
pris une part active dans maints soulèvements armés et
guerres civiles, surtout en Russie et en Espagne. Tout en y
participant, ils ne se faisaient pas d’illusions sur les chances de
déclencher la révolution par ces seuls combats. La
violence pouvait être nécessaire pour détruire
l’ancien système, mais elle était inutile et même
dangereuse pour construire un nouveau système. Une armée
populaire peut vaincre une classe dirigeante et détruire un
gouvernement, mais elle ne peut aider le peuple à créer
une société libre, et il ne sert à rien de
gagner une guerre si on ne sait pas gagner la paix.

Beaucoup
d’anarchistes doutent en fait que la violence puisse jamais être
utile. Comme l’État, ce n’est pas une force neutre dont
les effets varient selon qui l’utilise, et elle n’aura pas
forcément de bons effets simplement parce qu’elle est en de
bonnes mains. Bien sûr, la violence des opprimés n’est
pas la même que la violence de l’oppresseur, mais, même
lorsque c’est la meilleure façon de sortir d’une situation
intolérable, elle n’est qu’un pis-aller. C’est un des
phénomènes les plus déplaisants de la société
actuelle, et elle demeure déplaisante même si elle part
de bonnes intentions ; d’ailleurs, elle a tendance à détruire
son propre but, même dans les circonstances où elle
semble nécessaire — comme dans une révolution.
L’expérience de l’histoire montre que le succès de
la révolution n’est pas garanti par la violence ; au
contraire, plus il y a de violence, moins il y a de révolution.

Tout
cela peut sembler absurde à qui n’est pas anarchiste. L’un
des préjugés les plus anciens et les plus tenaces à
l’égard des anarchistes, c’est qu’ils sont avant tout
violents. Le stéréotype de l’anarchiste avec une
bombe sous le manteau est vieux de quatre-vingts ans, mais il est
encore vivace. Beaucoup d’anarchistes ont été
favorables à la violence, certains ont été
partisans de l’assassinat de personnalités, et un petit
nombre a même été pour le terrorisme dans la
population, pour aider à détruire le système
actuel. C’est une face sombre de l’anarchisme, et il n’y a pas
à la nier. Mais ce n’est qu’un aspect de l’anarchisme,
et un petit aspect. La plupart des anarchistes sont opposés à
toute violence, sauf à celle qui est vraiment inévitable
— la violence qui survient quand le peuple se débarrasse de
ses dirigeants et de ses exploiteurs.

Ceux
qui commettent le plus de violence sont ceux qui exercent l’autorité,
non ceux qui l’attaquent. Les grands lanceurs de bombes ne sont pas
les desperados tragiques de l’Europe méridionale d’il y a
un demi-siècle, mais les engins militaires de tous les États
du monde à travers l’histoire. Aucun anarchiste ne peut
rivaliser avec le Blitz ou la bombe atomique, aucun Ravachol ou
Bonnot ne peut être comparé à un Hitler ou à
un Staline. Nous encourageons les travailleurs à occuper leurs
usines et les paysans à s’emparer de leurs terres, et il se
pourrait que des vitrines soient brisées et des barricades
construites, mais nous n’avons pas de soldats, pas d’avions, pas
de police, pas de prisons, pas de camps, pas de pelotons d’exécution,
pas de chambres à gaz ni de bourreaux. Pour les anarchistes,
la violence est l’exemple extrême de l’usage du pouvoir
d’une personne contre une autre, le paroxysme de tout ce contre
quoi nous luttons.

Quelques
anarchistes ont même été pacifistes, bien que ce
ne soit pas fréquent. Beaucoup de pacifistes ont été
(ou sont devenus) anarchistes, et les anarchistes ont eu tendance à
se rapprocher du pacifisme au fur et à mesure que le monde
s’est rapproché de la destruction. Quelques-uns ont été
particulièrement attirés par le pacifisme militant
défendu par Tolstoï et Gandhi et par l’utilisation de
la non-violence comme technique d’action directe, et un grand
nombre ont pris part aux mouvements contre la guerre où ils
ont eu parfois une certaine influence. Mais la plupart des
anarchistes — même les plus militants — trouvent le
pacifisme trop large dans son refus de toute violence par tout homme
en toute circonstance, et trop étroit dans son affirmation que
l’élimination de la violence seule rendra la société
différente. Là où les pacifistes voient
l’autorité comme une version affaiblie de la violence, les
anarchistes voient la violence comme une manifestation exacerbée
de l’autorité. Ils sont aussi rebutés par le côté
moralisateur du pacifisme, l’ascétisme et la droiture, et
par sa conception bienveillante du monde. Répétons-le,
ils sont antimilitaristes mais pas nécessairement pacifistes.

L’individu
et la société

L’unité
de base de l’humanité est l’homme, l’être humain
individuel. Presque tous les individus vivent en société,
mais la société n’est rien de plus qu’une somme
d’individus, et son seul but est de leur permettre une vie
épanouie. Les anarchistes ne croient pas que les hommes aient
des droits naturels, et cela s’applique à chacun : aucun
individu ne peut se réclamer d’un droit pour agir ni pour
interdire à un autre d’agir. Il n’y a pas de volonté
générale, pas de norme sociale à laquelle on
doive se soumettre. Nous sommes égaux, non identiques. La
compétition et l’entraide, l’agressivité et la
tendresse, l’intolérance et la tolérance, la violence
et la douceur, l’autorité et la révolte sont toutes
des formes naturelles de comportement social, mais certaines
favorisent et d’autres entravent l’épanouissement de la
vie individuelle. Des anarchistes croient que le meilleur moyen de
garantir cet épanouissement est d’accorder une liberté
égale à chaque membre de la société.

Par
conséquent, nous n’avons pas le temps de moraliser au sens
traditionnel, et nous ne nous intéressons pas à la vie
privée des autres. Que chacun fasse ce qu’il veut dans la
limite de ses propres capacités, du moment qu’il laisse les
autres faire de même. Des choses telles que l’habillement,
l’apparence, le langage, la manière de vivre, les relations,
etc., sont matières à préférences
personnelles. De même pour la sexualité. Nous sommes
pour l’amour libre, mais cela ne veut pas dire que nous soyons pour
la promiscuité universelle ; cela veut dire que tout amour est
libre, sauf la prostitution et le viol, et que les gens devraient
être capables de choisir (ou de rejeter) les formes d’attitude
sexuelle et les partenaires sexuels qui leur conviennent. Une liberté
sexuelle extrême pourra convenir à l’un et une extrême
chasteté à l’autre — bien que la plupart des
anarchistes pensent que le monde serait plus vivable si on avait
moins fait de tracas et plus fait l’amour. Le même principe
s’applique aux drogues : les gens peuvent s’intoxiquer à
l’alcool, à la caféine, au haschich ou aux
amphétamines, au tabac ou à l’opium, et nous n’avons
aucun droit de les en empêcher, de les punir, bien qu’on
puisse essayer de les aider. De même, que chacun adore à
sa façon, tant qu’il laisse les autres pratiquer le culte
qui leur convient ou n’en point pratiquer du tout. Tant pis pour
les offusqués ; ce qui importe, c’est de ne pas blesser. Il
n’y a pas besoin de s’inquiéter des différences
d’attitude personnelle ; ce dont il faut s’inquiéter, c’est
de la grossière injustice de la société
autoritaire.

L’ennemi
principal du libre individu est le pouvoir écrasant de l’État,
mais les anarchistes sont aussi opposés à tout autre
forme d’autorité qui limite la liberté — dans la
famille, à l’école, au travail, dans le voisinage —
et à toute tentative de standardiser l’individu. Cependant,
avant d’examiner comment la société peut être
organisée pour donner le maximum de liberté à
ses membres, il nous faut décrire les différentes
formes qu’a prises l’anarchisme selon les conceptions des
relations entre l’individu et la société.

Les divers courants de l’anarchisme

Les
anarchistes sont célèbres pour leurs désaccords,
et en l’absence de chefs et de fonctionnaires, de hiérarchies
et d’orthodoxies, de punitions et de récompenses, de
politiques et de programmes, il est normal que des gens dont le
principe de base est le refus d’autorité tendent
perpétuellement à diverger d’opinion. Néanmoins,
il y a plusieurs types bien établis d’anarchismes parmi
lesquels la plupart des anarchistes ont choisi celui qui exprime le
mieux leurs vues personnelles.

L’anarchisme
philosophique

A
l’origine, l’anarchisme était ce qu’on appelle
maintenant l’anarchisme philosophique. C’est l’idée
qu’une société sans gouvernement est belle, mais pas
vraiment désirable, ou plutôt désirable, mais pas
vraiment possible, du moins pas encore. Une telle attitude domine
dans tous les écrits anarchistes d’avant 1840, et cela a
empêché les mouvements populaires anarchiques de devenir
une menace plus sérieuse pour les gouvernements. C’est une
attitude que l’on trouve encore chez ceux qui se disent anarchistes
mais restent à l’écart de tout mouvement organisé,
et aussi chez quelques personnes au sein du mouvement anarchiste.
Très souvent, cela semble être une attitude inconsciente
de croire que l’anarchisme, comme le Royaume de Dieu, est en vous.
Cela se révèle tôt ou tard par des phrases comme :
« 
Bien sûr, je suis anarchiste, mais… »

Les
anarchistes militants ont tendance à dédaigner les
anarchistes philosophiques, et c’est compréhensible, bien
que regrettable. Tant que l’anarchisme reste un mouvement
minoritaire, un sentiment d’ensemble favorable aux idées
anarchistes, même vague, crée un climat qui fait que
l’on écoute la propagande et que le mouvement peut se
développer. D’un autre côté, l’adhésion
à l’anarchisme philosophique peut aller à l’encontre
d’une appréciation de l’anarchisme véritable ; mais
c’est au moins préférable à l’indifférence
totale. Comme les anarchistes philosophiques, il y a beaucoup de gens
proches de nous mais qui refusent l’étiquette d’anarchistes,
et d’autres qui refusent toute étiquette. Eux tous ont un
rôle à jouer, ne serait-ce que pour fournir une audience
favorable et pour travailler à la liberté dans leur vie
privée.

Individualisme,
égoïsme, courant libertaire

Le
premier type d’anarchisme qui fut plus que simplement philosophique
fut l’individualisme. C’est l’idée que la société
n’est pas un organisme mais une collection d’individualités
autonomes, qui n’ont aucune obligation envers la société
mais seulement les unes envers les autres. Cette optique existait
bien avant qu’il y ait quoi que ce soit comme l’anarchisme, et
elle a continué d’exister indépendamment de lui. Mais
l’individualisme tend toujours à supposer que les individus
qui forment la société doivent être libres et
égaux, et qu’ils peuvent le devenir seulement par un effort
personnel et non par l’action d’institutions extérieures ;
et tout développement de cette attitude tend évidemment
à faire passer l’individualisme pur vers l’anarchisme
vrai.

La
première personne à élaborer une théorie
clairement anarchiste fut un individualiste : William Godwin, dans An
Enquiry concerning Political Justice
(Recherche sur la justice
politique), 1793. En réaction contre les partisans et les
adversaires de la Révolution française, il postula une
société sans gouvernement et avec le minimum
d’organisation possible, dans laquelle les individus souverains
devraient se garder de toute forme d’association permanente ; malgré
de nombreuses variantes, c’est encore la base de l’anarchisme
individualiste. C’est l’anarchisme des intellectuels, des
artistes et des non-conformistes, des gens qui travaillent seuls et
préfèrent rester à l’écart. Depuis
l’époque de Godwin, il en a séduit plusieurs, en
Angleterre et en Amérique du Nord, par exemple des
personnalités comme Shelley et Wilde, Emerson et Thoreau,
Augustus John et Herbert Read. Ils peuvent se donner une autre
étiquette, mais on sent toujours l’individualisme chez eux.

Cela
nous égare peut-être un peu de limiter l’individualisme
à une sorte d’anarchisme ; l’individualisme a eu une
influence profonde sur tout le mouvement anarchiste, et si on observe
les anarchistes on voit que c’est encore une partie essentielle de
leur idéologie, ou du moins de leur motivation. Les
individualistes sont, pourrait-on dire, les anarchistes de base, qui
souhaitent simplement détruire l’autorité et ne
voient pas la nécessité de mettre quoi que ce soit à
la place. C’est un point de vue valable jusqu’à un certain
point, mais il ne va pas assez loin pour affronter les problèmes
réels de la société, qui a sûrement plus
besoin d’action sociale que personnelle. Seuls, nous pouvons nous
sauver nous-mêmes, mais nous ne pouvons rien pour les autres.

Une
forme plus extrême de l’individualisme est l’égoïsme,
surtout sous la forme exprimée par Max Stirner dans Der
Einzige und sein Eigentum
(L’Unique et sa propriété),
1845. Comme Marx ou Freud, il est difficile d’interpréter
Stirner sans irriter ses disciples, mais on peut quand même
dire que son égoïsme diffère de l’individualisme
en général, parce qu’il rejette des abstractions
telles que la moralité, la justice, l’obligation, la raison,
le devoir, au profit d’une reconnaissance intuitive de l’existence
unique de chaque individu. Il refuse évidemment l’État,
mais il refuse également la société et tend vers
le nihilisme (l’idée que rien n’a d’importance) et le
solipsisme (l’idée que seul soi-même existe). Ceci est
de toute évidence anarchiste, mais de façon plutôt
improductive puisque toute forme d’organisation visant au delà
d’une éphémère « union d’égoïstes »
est considérée comme la source d’une nouvelle
oppression. C’est l’anarchisme des poètes et des
vagabonds, de ceux qui veulent une solution absolue et refusent tout
compromis. C’est l’anarchie ici et maintenant, sinon dans le
monde, du moins dans notre propre vie.

Une
tendance plus modérée qui dérive de
l’individualisme est le courant libertaire. Dans son sens le plus
simple, cela signifie que la liberté est une bonne chose ; dans
un sens plus strict, c’est l’idée que la liberté,
est le but politique le plus important. Ainsi le « libertarisme »
n’est pas tant un type spécifique d’anarchisme qu’une
forme tempérée de celui-ci, un premier pas. On emploie
parfois ce terme comme synonyme ou euphémisme pour
l’anarchisme en général, lorsqu’il y a quelque
raison d’éviter un mot trop lourd d’émotivité ;
mais plus souvent il signifie la reconnaissance d’idées
anarchistes dans un domaine particulier, sans que cela implique
l’acceptation complète de l’anarchisme. Les
individualistes sont libertaires par définition, mais les
socialistes libertaires ou les communistes libertaires sont ceux qui
apportent au socialisme ou au communisme la reconnaissance de la
valeur essentielle de l’individu.

Mutuellisme
et fédéralisme

Le
type d’anarchisme qui apparaît quand des individualistes
mettent leurs idées en pratique est le mutuellisme. C’est
l’idée que, au lieu de s’en remettre à l’État,
la société devrait être organisée par des
individus qui concluraient entre eux des accords volontaires sur une
base d’égalité et de réciprocité. Le
mutuellisme est un aspect de toute association qui est plus
qu’instinctive et moins qu’officielle, et il n’est pas
nécessairement anarchiste ; mais il a été
historiquement important pour le développement de
l’anarchisme, et presque toutes les propositions anarchistes visant
à la réorganisation de la société ont été
essentiellement mutuellistes.

Le
premier qui se nomma délibérément anarchiste
était mutuelliste : Pierre-Joseph Proudhon, dans
Qu’est-ce que la propriété ?, 1840. En réaction
contre les socialistes utopiques et révolutionnaires du XIXe
siècle, il postula une société composée
de groupes coopératifs d’individus libres, échangeant
les produits indispensables à la vie sur la base de la valeur
du travail, et permettant le crédit gratuit grâce à
une Banque du peuple. C’est l’anarchisme des artisans, des petits
propriétaires et petits commerçants, de ceux qui
exercent des professions libérales et des spécialistes,
des gens qui tiennent à leur indépendance. Malgré
ses contradicteurs, Proudhon eut de nombreux disciples, surtout parmi
les ouvriers qualifiés et les petits bourgeois, et son
influence fut considérable en France pendant la deuxième
moitié du XIXe siècle ; le mutuellisme eut aussi un
attrait particulier en Amérique du Nord. Il fut repris plus
tard par des gens qui voulaient instaurer une réforme
monétaire ou des communautés autonomes — mesures qui
promettent des résultats rapides mais qui ne changent pas la
structure fondamentale de la société. C’est un point
de vue valable jusqu’à un certain point, mais il ne va pas
assez loin pour traiter des problèmes de l’industrie et du
capital, du système de classes qui les domine ni — par
dessus tout — de l’État.

Le
mutuellisme est bien sûr le principe du mouvement coopératif,
mais les sociétés coopératives suivent des
règles plutôt démocratiques qu’anarchistes. Une
société organisée selon le principe de
l’anarchisme mutuelliste serait une société dans
laquelle les activités communales seraient aux mains de
sociétés coopératives sans directeurs permanents
ni administrateurs élus. Le mutuellisme économique peut
ainsi être considéré comme un coopératisme
moins la bureaucratie, ou un capitalisme moins le profit.

Sur
le plan géographique plutôt qu’économique, le
mutuellisme devient le fédéralisme. C’est l’idée
que la société, dans un sens plus large que la
communauté locale, devrait être coordonnée par un
réseau de conseils couvrant de plus grandes zones. Le trait
essentiel de l’anarchisme fédéraliste est que les
membres de tels conseils seraient délégués sans
aucune autorité exécutive, immédiatement
révocables, et que les conseils n’auraient aucun pouvoir
central mais seulement un simple secrétariat. Proudhon,
premier théoricien du mutuellisme, fut aussi le premier
théoricien du fédéralisme — dans Du
principe fédératif…,
1863 — et ses disciples
furent appelés fédéralistes aussi bien que
mutuellistes, surtout ceux qui participèrent activement au
mouvement ouvrier ; ainsi de ceux qui, au début de la Première
Internationale et lors de la Commune de Paris, devancèrent les
idées du mouvement anarchiste moderne, la plupart se disaient
fédéralistes.

Le
fédéralisme n’est pas tant un type d’anarchisme
qu’une partie inévitable de l’anarchisme. Virtuellement,
tous les anarchistes sont fédéralistes, mais aucun ne
se définit comme uniquement fédéraliste. Après
tout, le fédéralisme est un principe commun qui n’est
d’aucune façon exclusivement anarchiste. Il ne comporte rien
d’utopique. Les systèmes internationaux de coordination des
chemins de fer, de la navigation, des liaisons aériennes, des
services postaux, du télégraphe et du téléphone,
la recherche scientifique, les campagnes contre la faim ou contre les
sinistres, et beaucoup d’autres activités à l’échelle
mondiale sont essentiellement de structure fédéraliste.
Les anarchistes ajoutent simplement que de tels systèmes
marcheraient tout aussi bien à l’intérieur d’un
pays qu’entre différents pays. D’ailleurs, c’est déjà
vrai de l’énorme quantité de sociétés,
d’associations et d’organisations volontaires de toutes sortes
qui tiennent en main la partie des activités sociales qui ne
sont pas rentables sur le plan financier ou politique.

Collectivisme,
communisme, syndicalisme

Le
type d’anarchisme qui va plus loin que l’individualisme ou le
mutuellisme et qui comporte une menace directe pour le système
de classes et pour l’État est ce que l’on appelait
autrefois le collectivisme. C’est l’idée que la société
ne pourra être reconstruite que lorsque la classe ouvrière
aura pris le contrôle de l’économie par une révolution
sociale, aura détruit l’appareil de l’État et
réorganisé la production sur la base de la propriété
collective contrôlée par les associations de
travailleurs. Les instruments de travail seront propriété
collective, mais les produits du travail seront distribués
selon la formule : « De chacun selon ses moyens à chacun
selon son travail ».

Les
premiers anarchistes modernes — les bakouninistes de la Première
Internationale — étaient collectivistes. En réaction
contre les mutuellistes et les fédéralistes réformistes
ainsi que contre les blanquistes et les marxistes autoritaires, ils
revendiquèrent une forme simple d’anarchisme
révolutionnaire, l’anarchisme de la lutte de classe et du
prolétariat, de l’insurrection en masse des pauvres contre
les riches, et le passage immédiat à une société
libre et sans classes, sans aucune période transitoire de
dictature. C’est l’anarchisme des ouvriers et des paysans qui ont
une conscience de classe, des militants du mouvement ouvrier, des
socialistes qui veulent la liberté autant que l’égalité.

Ce
collectivisme anarchiste ou révolutionnaire ne doit pas être
confondu avec le collectivisme autoritaire et réformiste,
mieux connu, des sociaux-démocrates — collectivisme fondé
sur la propriété collective de l’économie mais
aussi sur le contrôle de la production par l’État. En
partie à cause du danger de confusion, et en partie parce que
c’est ici que les anarchistes et les socialistes se rapprochent le
plus, on appellera plus volontiers ce type d’anarchisme socialisme
libertaire ; celui-ci comprend non seulement des anarchistes qui sont
socialistes mais aussi des socialistes qui penchent vers l’anarchisme
sans y adhérer tout à fait.

Le
type d’anarchisme qui apparaît dans un collectivisme plus
élaboré est le communisme. C’est l’idée
qu’il n’est pas suffisant que les moyens de production soient la
propriété de tous, mais que les produits du travail
doivent aussi être mis en commun et distribués selon la
formule : « De chacun selon ses moyens à chacun selon ses
besoins ». L’argument communiste est le suivant : tout homme a
droit à la pleine valeur de son travail, mais il est
impossible de calculer la valeur du travail d’un seul homme, car le
travail de chacun est englobé dans le travail de tous, et des
travaux différents ont des valeurs différentes. Il vaut
donc mieux que l’économie tout entière soit aux mains
de la société dans son ensemble, et que le système
des salaires et des prix soit aboli.

Les
personnalités marquantes du mouvement anarchiste de la fin du
XIXe siècle et du début du XXe — comme Kropotkine,
Malatesta, Reclus, Grave, Faure, Goldman, Berkman, Rocker, etc. —
étaient communistes. Partant du collectivisme, et en réaction
contre Marx, ils postulèrent une forme d’anarchisme
révolutionnaire plus élaboré — un anarchisme
contenant une critique des plus minutieuses de la société
actuelle et des propositions pour la société future.
C’est l’anarchisme de ceux qui acceptent la lutte de classe mais
ont une vision du monde plus large. Si le collectivisme est un
anarchisme révolutionnaire axé sur le problème
du travail et fondé sur la collectivité des
travailleurs, alors le communisme est un anarchisme révolutionnaire
axé sur le problème de la vie et fondé sur la
commune populaire.

Depuis
les années 1870, le principe du communisme est admis par la
plupart des organisations anarchistes révolutionnaires. La
principale exception a été le mouvement espagnol, qui
conserva le principe du collectivisme à cause d’une forte
influence bakouninienne ; mais, en fait, ses buts étaient à
peine différents de ceux des autres mouvements, et
pratiquement le « comunismo libertario » instauré
pendant la révolution espagnole de 1936 fut l’exemple le
plus marquant de communisme anarchiste dans l’histoire.

Ce
communisme anarchiste ou libertaire ne doit évidemment pas
être confondu avec le communisme beaucoup mieux connu des
marxistes — communisme fondé sur la propriété
collective de l’économie et sur le contrôle de l’État
sur la production et la distribution, et fondé aussi sur la
dictature du Parti. L’origine historique du mouvement anarchiste
moderne dans la controverse avec les marxistes pendant la Première
et la Deuxième Internationale se reflète dans
l’obsession qu’ont les anarchistes du communisme autoritaire, qui
s’est renforcée depuis les révolutions russe et
espagnole. Le résultat fut que beaucoup d’anarchistes
semblent s’être appelés communistes non pas tant par
conviction profonde que par désir de lancer un défi aux
marxistes sur leur propre terrain et de les discréditer aux
yeux de l’opinion publique. On peut soupçonner les
anarchistes d’être rarement vraiment communistes, en partie
parce qu’ils sont toujours trop individualistes, et aussi parce
qu’ils refusent de faire des plans précis pour un avenir qui
doit rester libre de s’organiser.

Le
type d’anarchisme qui apparaît quand le collectivisme ou le
communisme se concentrent exclusivement sur le problème du
travail est le syndicalisme. C’est l’idée que la société
devrait être basée sur les syndicats considérés
comme l’expression de la classe ouvrière, réorganisés
de façon à couvrir à la fois les activités
et le territoire, et transformés de façon à être
entre les mains de la base, de sorte que l’économie entière
soit dirigée selon le principe du contrôle ouvrier.

La
plupart des collectivistes anarchistes et de nombreux communistes au
XIXe siècle étaient implicitement syndicalistes ; c’est
particulièrement vrai des anarchistes de la Première
Internationale. Mais l’anarcho-syndicalisme ne fut pas
explicitement développé avant l’essor du mouvement
syndical français à la fin du siècle. Lorsque ce
dernier se scinda en sections révolutionnaires et sections
réformistes dans les années 1890, les syndicalistes
révolutionnaires eurent la majorité, et de nombreux
anarchistes se joignirent à eux. Quelques-uns, tels Fernand
Pelloutier et Émile Pouget, devinrent influents, et le
mouvement syndicaliste français, quoique jamais complètement
anarchiste, fut une force importante pour l’anarchisme jusqu’à
la Première Guerre mondiale et à la révolution
russe. Les organisations anarcho-syndicalistes furent aussi fortes
dans les mouvements ouvriers d’Italie et de Russie tout de suite
après la Première Guerre mondiale, et surtout en
Espagne jusqu’à la fin de la guerre civile en 1939.

C’est
l’anarchisme des éléments les plus militants et les
plus conscients dans un mouvement ouvrier puissant. Mais le
syndicalisme n’est pas nécessairement anarchiste ni même
révolutionnaire ; dans la pratique, les anarcho-syndicalistes
ont eu tendance à devenir autoritaires, ou réformistes,
ou les deux à la fois, et il s’est révélé
difficile de maintenir un équilibre entre les principes
libertaires et les pressions de la lutte quotidienne pour obtenir un
salaire et des conditions de travail meilleures. Ceci n’est pas
tant un argument contre les anarcho-syndicalistes que le signe du
danger qui les menace constamment. L’argument véritable
contre l’anarcho-syndicalisme et le syndicalisme en général,
c’est qu’il accentue à l’excès l’importance du
travail et le rôle de la classe ouvrière. Le système
de classes est un problème politique crucial, mais la lutte
des classes n’est pas la seule activité politique pour les
anarchistes. Le syndicalisme est acceptable lorsqu’on le considère
comme un aspect de l’anarchisme, non lorsqu’il en dissimule tous
les autres aspects. C’est un point de vue valable jusqu’à
un certain point, mais il ne va pas assez loin pour traiter des
problèmes de la vie en dehors du travail.

Des
différences minimes

Reconnaissons
que les différences entre les types d’anarchisme se sont
estompées ces dernières années. A l’exception
des sectaires, la plupart des anarchistes ont tendance à
considérer les vieilles distinctions comme plus apparentes que
réelles — comme des différences artificielles
d’accentuation, même de vocabulaire, plutôt que comme
de sérieuses différences de principe. Il vaudrait mieux
en fait les considérer non pas comme des anarchismes
différents, mais comme des aspects différents de
l’anarchisme, et cela en fonction de l’orientation de nos
intérêts personnels.

Ainsi,
dans notre vie privée nous sommes individualistes, ayant nos
propres occupations et choisissant nos compagnons et amis pour des
raisons personnelles ; dans notre vie sociale nous sommes
mutuellistes, concluant librement des accords entre nous, donnant ce
que nous avons et recevant ce dont nous manquons par des échanges
égalitaires ; dans notre travail nous serions pratiquement
collectivistes, nous joignant à nos collègues pour
produire les biens communs — et dans l’organisation du travail
nous serions syndicalistes, nous joignant à nos collègues
pour décider comment le travail doit être fait ; dans
notre vie politique nous serions plutôt communistes, nous
alliant à nos voisins pour décider comment la
communauté doit être organisée. C’est bien sûr
un schéma, mais il exprime assez bien ce que les anarchistes
pensent aujourd’hui.

Que veulent les anarchistes ?

C’est
difficile de dire ce que veulent les anarchistes, non seulement parce
qu’ils sont si différents les uns des autres, mais parce
qu’ils hésitent à faire des propositions détaillées
pour un avenir dont ils ne peuvent ni ne veulent décider. Au
fond, ils veulent une société sans gouvernement, et
celle-ci variera évidemment d’une époque à
l’autre et d’un lieu à l’autre. Le trait essentiel de la
société que veulent les anarchistes est qu’elle sera
ce que ses membres eux-mêmes voudront en faire. Néanmoins,
il est possible de dire ce que la plupart voudraient voir dans une
société libre, tout en rappelant qu’il n’y a pas de
ligne officielle, et pas non plus de moyen de réconcilier les
extrêmes : l’individualisme et le communisme.

L’individu
libre

La
plupart des anarchistes adoptent d’abord une attitude libertaire
envers la vie privée, et voudraient qu’il y ait un choix
beaucoup plus vaste de comportements personnels et de relations
sociales. Mais si l’individu est l’atome de la société,
la famille en est la molécule, et la vie de famille subsistera
même si la coercition qui la renforce disparaît.
Néanmoins, bien que la famille puisse être une chose
naturelle, elle n’est plus nécessaire ; une contraception
efficace et une intelligente division du travail ont dégagé
l’humanité de l’alternative entre le célibat et la
monogamie. Un couple n’est plus obligé d’avoir des
enfants, et les enfants peuvent être élevés par
plus ou moins de personnes que deux parents. On peut vivre seul et
cependant avoir des partenaires sexuels, ou vivre en communauté
sans partenaires permanents ni parenté officielle.

Sans
aucun doute, on continuera à pratiquer certaines formes de
mariage, et la plupart des enfants seront élevés dans
un cadre familial, quoi qu’il arrive à la société ;
mais il pourra y avoir une grande variété
d’arrangements personnels à l’intérieur d’une
seule communauté. L’exigence fondamentale est que les femmes
soient libérées de l’oppression masculine et que les
enfants soient libérés de l’oppression des parents.
L’exercice de l’autorité ne vaut pas mieux dans le
microcosme familial que dans le macrocosme social.

Les
relations personnelles hors de la famille ne seront pas réglementées
par des lois arbitraires ou par la compétition économique,
mais par la solidarité naturelle de l’espèce humaine.
Chacun d’entre nous, ou presque, sait comment traiter autrui —
comme il voudrait qu’autrui le traite —, et le respect de
soi-même et l’opinion publique sont de bien meilleurs guides
de l’action que la crainte ou la culpabilité. Des
adversaires de l’anarchisme ont prétendu que l’oppression
morale de la société serait pire que l’oppression
physique de l’État, mais il y a un danger bien plus grand :
dans un système étatique, l’autorité déchaînée
des groupes de vigiles, des hordes de lyncheurs, de la bande de
pillards ou du gang criminel émerge comme une forme
rudimentaire d’État lorsque l’autorité réglementée
de l’État réel fait défaut pour une raison ou
une autre.

Mais
les anarchistes sont en général d’accord sur la vie
privée, ce n’est pas un grave problème. Après
tout, bien des gens se sont déjà organisés à
leur manière sans attendre ni révolution ni quoi que ce
soit. Tout ce qui est nécessaire pour la libération de
l’individu, c’est son émancipation des vieux préjugés
et l’obtention d’un certain niveau de vie. Le vrai problème,
c’est la libération de la société.

La
société libre

L’exigence
prioritaire pour une société libre est l’abolition de
l’autorité et l’expropriation. Au lieu d’un gouvernement
formé de représentants permanents élus
occasionnellement et de bureaucrates de carrière pratiquement
inamovibles, les anarchistes veulent une coordination par des
délégués temporaires, immédiatement
révocables, et par des experts professionnels véritablement
responsables. Dans un tel système, toutes les activités
sociales qui impliquent une organisation seraient probablement
administrées par des associations libres. On peut les appeler
conseils, coopératives, collectivités, communes,
comités, syndicats ou soviets, ou n’importe comment — leur
titre n’a pas d’importance, seule compte leur fonction.

Il
y aura des associations de travail allant de l’atelier ou de la
petite entreprise aux plus grands complexes industriels ou agricoles,
qui s’occuperont de la production et du transport des biens,
décideront des conditions de travail, et feront marcher
l’économie. Il y aura des associations régionales
allant du voisinage ou du village aux plus grandes unités de
résidence, qui s’occuperont de la vie de la communauté
— logement, rues, voirie, confort. Il y aura des associations qui
s’occuperont des aspects sociaux des activités comme les
communications, la culture, les loisirs, la recherche scientifique,
la santé et l’éducation.

La
coordination par des libres associations plutôt que
l’administration par des hiérarchies constituées aura
pour résultat une décentralisation extrême selon
des principes fédéralistes. Cela peut sembler un
argument contre l’anarchisme, mais nous affirmons que c’est un
argument en sa faveur. Une des bizarreries de la pensée
politique moderne, c’est de prétendre que les guerres sont
dues à l’existence de petites nations, alors que les pires
guerres de l’histoire ont été causées par un
petit nombre de grands pays. De même, les gouvernements
essaient de créer des unités administratives de plus en
plus grandes, alors que l’observation montre que les plus petites
sont les meilleures. La chute des grands systèmes politiques
sera un des grands bienfaits de l’anarchisme, et les pays pourront
redevenir des entités culturelles, tandis que les nations
disparaîtront.

L’association
chargée de toute sorte de richesses ou de biens aura la grave
responsabilité soit de s’assurer qu’ils soient honnêtement
répartis entre les gens concernés, soit de les garder
en propriété commune et de s’assurer que leur usage
soit honnêtement réparti entre les gens concernés.
Les solutions anarchistes varient, et celles des membres d’une
société libre varieront sans doute aussi ; ce sera aux
membres de chaque association d’adopter la méthode qu’ils
préféreront. Il pourra y avoir une rémunération
égale pour tous, ou proportionnelle aux besoins, ou pas de
rémunération du tout. Certaines associations
utiliseront l’argent pour leurs échanges, d’autres pour
des transactions importantes ou complexes, d’autres n’en
utiliseront pas du tout. Les biens seront achetés ou loués,
rationnés ou libres. Si des spéculations de cette sorte
semblent absurdes, irréalistes ou utopiques, que l’on pense
simplement à tout ce que nous possédons déjà
en commun et à tout ce qui peut être utilisé
sans payer.

En
Angleterre, par exemple, la communauté possède quelques
industries lourdes, les transports par air et par rail, les bacs et
les autobus, la radio, l’eau, le gaz et l’électricité,
mais nous devons payer pour utiliser tout ça ; en revanche, les
rues, les ponts, les rivières, les plages, les parcs, les
bibliothèques, les terrains de jeux, les toilettes publiques,
les écoles, les universités, les hôpitaux et le
service du feu ne sont pas seulement propriété commune,
ce sont aussi des services gratuits.

La
distinction entre la propriété privée et
propriété commune, et entre ce qu’on peut utiliser
contre paiement et ce qui est gratuit, est tout arbitraire. Il peut
paraître naturel de pouvoir utiliser les routes et les plages
sans rien payer, mais ce n’a pas toujours été le cas,
et la gratuité des hôpitaux et des universités
n’existe en Angleterre que depuis le début du siècle.
De même, il peut sembler naturel de payer pour les transports
et pour l’essence, mais ce ne sera pas nécessairement
toujours le cas, et il n’y a pas de raison pour que ce ne soit pas
gratuit.

Bien
sûr, tous les services doivent être financés par
une sorte d’impôts, mais ceux-ci n’auront pas forcément
toujours la forme contraignante qu’ils ont dans la société
actuelle. On peut imaginer que les membres d’une société
assurent sans rémunération une grande partie des
services publics, que les contributions soient volontaires ou
différenciées (argent ou autres prestations) ; le
fonctionnement des services publics tient évidemment à
la division du travail établie dans une société
donnée.

La
division équitable ou la libre distribution des richesses
plutôt que leur accumulation aura pour résultat la fin
du système de classes basé sur la propriété.
Mais les anarchistes veulent aussi la fin du système de classe
basé sur le contrôle monopolistique. Cela implique une
vigilance constante pour prévenir la croissance de la
bureaucratie, et par-dessus tout cela implique la réorganisation
du travail sans classe patronale.

Le
travail

Les
besoins élémentaires de l’homme sont la nourriture,
l’abri et les vêtements qui permettent de survivre ; ses
seconds besoins sont un confort supplémentaire qui fait que la
vie vaut la peine d’être vécue. La première
activité économique de tout groupe humain est la
production et la distribution de biens qui satisfont ces besoins ; et
l’aspect le plus important de la société — après
les relations personnelles, dans lesquelles elle se fonde — est
l’organisation du travail indispensable. Que pensent les
anarchistes du travail ? En premier lieu, ils considèrent que
tout travail est désagréable mais peut être
organisé de façon à devenir supportable et même
agréable ; en second lieu, que le travail devrait être
organisé par ceux qui le fournissent réellement.

Les
anarchistes s’accordent avec les marxistes pour dire que le travail
dans la société actuelle aliène le travailleur.
Ce n’est pas sa vie, mais ce qu’il fait pour pouvoir vivre ; sa
vie est ce qu’il fait en dehors du travail, et lorsqu’il fait
quelque chose qui lui fait plaisir il ne l’appelle pas travail.
C’est vrai de la plupart des travaux que font la plupart des gens,
partout, et c’est sûrement vrai d’une quantité de
travaux qu’ont fait une quantité de gens à toutes les
époques. Le labeur fatigant et répétitif qu’il
faut effectuer pour faire pousser des plantes et prospérer des
animaux, pour faire marcher des branches industrielles ou des
transports, pour procurer aux gens ce qu’ils désirent et
pour leur enlever ce dont ils ne veulent pas, ce labeur ne peut être
aboli sans une chute radicale du niveau de vie matériel ; et
l’automation, qui peut diminuer la fatigue, augmente encore la
répétition. Mais les anarchistes affirment que la
solution n’est pas de conditionner les gens à croire que
cette situation est inévitable ; ce qu’il faut faire, c’est
réorganiser le travail essentiel de telle sorte que, en
premier lieu, il soit normal que chaque personne capable en fasse sa
part et qu’elle n’y passe pas plus de quelques heures par jour ;
en second lieu, qu’il soit possible à chacun d’alterner
entre différents types de travaux ennuyeux, qui par leur
variété perdront un peu de leur ennui. Ce n’est pas
seulement une question de parts équitables pour chacun, mais
aussi de travaux équivalents.

Les
anarchistes s’accordent aussi avec les syndicalistes pour dire que
le travail doit être organisé par les travailleurs. Cela
ne veut pas dire que la classe ouvrière — ou les syndicats,
ou un parti de la classe ouvrière (c’est-à-dire un
parti qui prétende la représenter) — organise
l’économie et ait un contrôle ultime sur le travail.
Cela ne veut pas dire non plus, à une échelle plus
petite, que le personnel d’une usine puisse élire le
directeur ou voir les comptes. Cela veut simplement dire que les gens
qui ont une tâche particulière contrôlent
totalement et directement ce qu’ils font, sans patrons ni
directeurs ni inspecteurs. Certains peuvent faire de bons
coordinateurs, et ils peuvent se borner à faire de la
coordination, mais il n’est pas nécessaire qu’ils aient
aucun pouvoir sur ceux qui fournissent le travail réel.
D’autres peuvent être paresseux ou inefficaces, mais il y en
a déjà aujourd’hui. Il faut arriver à avoir le
plus grand contrôle possible sur son propre travail, aussi bien
que sur sa propre vie.

Ce
principe s’applique à toutes les sortes de travail — aux
champs comme en usine, dans de grandes ou de petites entreprises, à
des tâches qualifiées ou non, et à des travaux
salissants comme aux professions libérales — et ce n’est
pas qu’une mesure utile pour rendre les ouvriers heureux, mais
c’est un principe fondamental pour toute économie libérée.
On objectera immédiatement que le contrôle total des
travailleurs mènera à une compétition
désastreuse entre les divers lieux de travail et à
la production de biens inutiles ; on répondra immédiatement
que le manque total de contrôle ouvrier conduit exactement à
cette situation. Ce qu’il faut, c’est une planification
intelligente, et malgré ce que l’on semble penser celle-ci
ne repose pas sur un contrôle plus étendu au sommet mais
sur une information plus étendue à la base.

La
plupart des économistes se sont préoccupés de la
production plus que de la consommation — de la fabrication des
biens plutôt que de leur utilisation. Les gens de gauche et de
droite veulent tous que la production augmente, soit pour que les
riches s’enrichissent, soit pour que l’Etat se renforce, et il en
résulte une surproduction côtoyant la pauvreté,
une productivité croissante avec un chômage croissant,
de plus hauts bâtiments administratifs en même temps
qu’une crise du logement, de plus grandes moissons à
l’hectare avec de plus en plus d’hectares en friche. Les
anarchistes se préoccupent plus de la consommation que de la
production — de l’utilisation des biens pour satisfaire les
besoins de tous plutôt que pour augmenter les profits des
riches et des puissants.

Le
nécessaire et le superflu

Une
société qui prétend à la décence
ne peut pas autoriser l’exploitation des besoins fondamentaux. On
peut admettre que les objets de luxe soient achetés et vendus,
puisqu’on a le choix de les utiliser ou non ; mais les objets
nécessaires ne sont pas de pures marchandises, puisqu’on n’a
pas le choix de les utiliser ou non. S’il faut retirer quelque
chose du marché commercial et des mains des groupes
monopolistiques, c’est bien certainement la terre sur laquelle nous
vivons, la nourriture qui y pousse, les maisons qui y sont
construites, et les choses essentielles qui constituent la base
matérielle de la vie humaine — vêtements, outils,
meubles, essence, etc. Il est aussi évident que, lorsqu’une
chose nécessaire est abondante, chacun devrait pouvoir en
prendre autant qu’il en a besoin ; mais, lorsque quelque chose
manque, il devrait y avoir un système de rationnement adopté
librement, de telle sorte que chacun ait une part équitable.
Il y a évidemment quelque chose de faux dans un système
où gaspillage et pénurie se côtoient, où
certains ont plus que le nécessaire tandis que d’autres
manquent de tout.

Par
dessus tout, il est clair que le premier devoir d’une société
saine est d’éliminer la rareté des biens
indispensables — comme le manque de nourriture dans les pays
sous-développés et le manque de logements dans les pays
développés — par l’utilisation des connaissances
techniques et des ressources sociales. Si les qualifications et la
force de travail existant en Angleterre ou en France, par exemple,
étaient convenablement utilisées, il n’y a pas de
raison qu’on ne puisse produire assez de nourriture et construire
assez de maisons pour nourrir et loger toute la population. Ce n’est
pas le cas aujourd’hui, parce que la société actuelle
a d’autres priorités, mais ce n’est pas impossible. On a
prétendu à une époque qu’il était
impossible que chacun soit habillé convenablement, et les
pauvres portaient des guenilles ; maintenant, on dispose d’une
quantité de vêtements, et on pourrait aussi disposer
d’une quantité d’autres choses.

Le
luxe, par un étrange paradoxe, est aussi nécessaire,
mais ce n’est pas une nécessité de base. Le second
devoir d’une société saine est de rendre le luxe
accessible librement bien que ce soit un domaine où l’argent
pourrait avoir encore une fonction utile à condition qu’il
ne soit pas distribué selon le système ridicule des
pays capitalistes, ou le système encore plus absurde des pays
communistes. Le problème essentiel est que chacun ait accès
librement et également au luxe. Mais l’homme ne vit pas de
pain seulement, ni même de gâteaux. Les anarchistes ne
voudraient pas voir toutes les activités de loisir,
intellectuelles, culturelles, etc., aux mains de la société
— même de la société la plus libertaire.
Néanmoins, il y a des activités qui ne peuvent être
laissées aux individus groupés en associations libres
mais qui doivent être gérées par la société
tout entière. Ce sont les services sociaux, l’entraide au
delà des limites de la famille et des amis, en dehors du lieu
d’habitation ou de travail. Examinons trois de ces services.

La
société du bien-être

L’éducation
est très importante dans les sociétés humaines,
parce que l’homme met beaucoup de temps à grandir et à
apprendre les faits et les techniques nécessaires à la
vie sociale, et des anarchistes se sont toujours beaucoup intéressés
aux problèmes de l’éducation. Plusieurs penseurs
anarchistes ont apporté des contributions de valeur à
la théorie et à la pratique de l’éducation, et
plusieurs réformateurs de l’éducation ont eu des
tendances libertaires — de Rousseau et Pestalozzi à
Montessori, A. S. Neill et Freinet. Des idées sur l’éducation
que l’on croyait utopiques sont maintenant intégrées
à l’enseignement tant public que privé, et
l’éducation est peut-être le domaine de la société
le plus enthousiasmant pour ceux qui veulent mettre l’anarchisme en
pratique. Si on nous dit que l’anarchisme est une idée
attrayante mais inapplicable, nous n’avons qu’à montrer
une école d’avant-garde, une classe d’adaptation
pratiquant des méthodes actives, un club de jeunes autogéré.
Cependant, même le meilleur système d’éducation
reste contrôlé par les gens en place : enseignants,
directeurs, administrateurs, inspecteurs, etc. Les adultes concernés
par l’éducation ont généralement tendance à
en contrôler toutes les formes ; en vérité, il
n’est pas nécessaire qu’elle soit contrôlée
par eux, ni à plus forte raison par les gens qui n’ont rien
à y voir.

Les
anarchistes voudraient que les réformes actuelles de
l’enseignement aillent beaucoup plus loin. Il ne faudrait pas
seulement abolir la discipline stricte et les châtiments, il
faudrait abolir toute discipline et toute punition. Il ne faudrait
pas seulement que les institutions d’enseignement soient délivrées
du pouvoir des autorités extérieures, mais les élèves
eux-mêmes devraient être délivrés du
pouvoir des enseignants et des directeurs. Dans une relation
éducative saine, le fait que l’un en sache plus que l’autre
n’est pas une raison pour que l’enseignant ait une autorité
quelconque sur l’enseigné. Le statut des maîtres dans
la société actuelle est basé sur l’âge,
la force, l’expérience, la loi ; mais le seul statut que
devraient avoir les maîtres devrait être basé sur
leurs connaissances dans un domaine et leur capacité de
l’enseigner, et finalement sur leur capacité d’inspirer
l’admiration et le respect. Il ne faut pas tant un pouvoir étudiant
— bien qu’il soit un utile correctif au pouvoir des enseignants
et des bureaucrates — qu’un « contrôle ouvrier »
exercé par tous ceux qui sont concernés par une
institution éducative. Le problème essentiel est de
briser le chaînon entre enseigner et gouverner, et de libérer
l’éducation.

Cette
rupture est en fait beaucoup plus proche dans le service médical
que dans l’enseignement. Les docteurs ne sont plus des magiciens,
les infirmières ne sont plus des saintes ; et dans bien des
pays — en particulier en Angleterre — le droit aux soins médicaux
gratuits est garanti. Ce qui est nécessaire, c’est une
extension du principe de liberté économique au côté
politique de la médecine. Il faudrait qu’on puisse aller
partout à l’hôpital sans payer, et il faudrait aussi
qu’on puisse travailler dans les hôpitaux sans hiérarchie.
Une fois de plus, il faut un contrôle exercé par tous
les travailleurs employés dans une institution médicale.
De même que l’enseignement est fait pour les élèves,
de même les services médicaux sont faits pour les
patients.

Le
traitement de la délinquance a aussi beaucoup progressé,
mais il est encore loin d’être satisfaisant. Que pensent les
anarchistes de la délinquance ? En premier lieu, ils
considèrent que la plupart de ceux qu’on appelle criminels
sont comme les autres gens juste un peu plus pauvres, plus faibles,
plus fous, plus malchanceux ; en second lieu, que ceux qui nuisent
sans cesse aux autres ne devraient pas être punis à leur
tour, mais qu’il faudrait prendre soin d’eux. Les plus grands
criminels ne sont pas les cambrioleurs mais les patrons, pas les
gangsters mais les gouvernants, pas les meurtriers mais ceux qui
exterminent les masses. Quelques injustices mineures sont mises au
pilori et punies par l’État, tandis que les plus grandes
injustices de la société actuelle sont dissimulées
et même commises par l’État lui-même. En
général, la punition cause un plus grand mal à
la société que le crime ; elle est plus systématique,
mieux organisée, et beaucoup plus efficace. Néanmoins,
même la société la plus libertaire devra se
protéger contre quelques personnes, et cela impliquera
forcément une certaine contrainte. Mais le traitement propre
de la délinquance fera partie du système éducatif
et curatif et ne sera pas un système pénal
institutionnalisé. En dernier ressort, on n’imposera pas
l’emprisonnement ni la mort, mais le boycott ou l’expulsion.

Le
pluralisme

Le
contraire peut aussi arriver. Un individu ou un groupe peut refuser
de se joindre à la meilleure société possible,
ou il peut insister pour la quitter ; rien ne saurait l’arrêter.
Théoriquement, un homme peut subvenir seul à ses
besoins, bien qu’en pratique il dépende de la communauté
qui lui fournit du matériau et prend ses produits en échange ;
il est donc difficile de se suffire littéralement à
soi-même. Une société collectiviste ou communiste
devra tolérer et même encourager les zones
d’individualisme. Ce qui serait inacceptable, ce serait qu’une
personne indépendante essaie d’exploiter la force de travail
des autres en les engageant à des salaires injustes, ou
qu’elle échange des produits à de faux prix. Cela ne
doit pas arriver, parce qu’on ne travaillera généralement
pas ni n’achètera de produits au profit d’autrui, mais
seulement au sien propre ; et de même qu’aucune loi
n’interdira l’appropriation, aucune n’interdira l’expropriation
— on pourra prendre ce qu’on voudra à autrui, mais il
pourra le reprendre. L’autorité et la propriété
pourront difficilement être retrouvées par des individus
isolés.

Un
plus grand danger peut venir de groupes indépendants. Une
communauté séparée pourra facilement exister
dans une société, et pourra provoquer de graves
tensions ; si elle retourne au système de propriété
et d’autorité, ce qui pourra augmenter le standard de
vie d’une minorité, d’autres seront tentés de
rejoindre les séparatistes, particulièrement si la
société dans son ensemble traverse une dure période.

Mais
une société libre doit être pluraliste, et
tolérer non seulement des différences d’opinion sur
la manière de pratiquer la liberté et l’égalité,
mais encore des déviations à sa théorie de la
liberté et de l’égalité. La seule condition
devrait être que personne ne soit forcé d’adhérer
à aucune tendance contre son gré, et il faudra là
une sorte de contrainte pour protéger même la plus
libertaire des sociétés. Mais les anarchistes veulent
remplacer la société de masse par une masse de
sociétés, vivant ensemble aussi librement que leurs
membres. Le plus grand danger pour les sociétés libres
qui ont existé n’a pas été la régression
intérieure mais l’agression extérieure, et le vrai
problème n’est pas tant de savoir comment faire marcher une
société libre que de savoir comment la faire démarrer.

Révolution
ou réforme

Les
anarchistes ont traditionnellement été partisans d’une
révolution violente pour établir une société
libre, mais certains d’entre eux ont rejeté la violence, ou
la révolution, ou les deux à la fois — la violence
est si souvent suivie d’une contre-violence, et la révolution
d’une contre-révolution. D’autre part, peu d’anarchistes
ont été partisans de simples réformes, car ils
estimaient que, tant que le système d’autorité et de
propriété existe, des changements superficiels ne
mettront jamais en danger l’infrastructure de la société.
Le difficile, c’est que ce que les anarchistes veulent est bien
révolutionnaire, mais une révolution n’amènera
pas nécessairement — et même probablement pas — ce
qu’ils veulent. Voilà pourquoi les anarchistes se sont
souvent résolus à des actions désespérées
ou sont tombés dans une inactivité sans espoir.

Pratiquement,
la plupart des disputes entre les anarchistes réformistes et
révolutionnaires sont vaines, car seuls les révolutionnaires
les plus fanatiques refusent d’accueillir favorablement les
réformes, tous savent bien que leur action ne mènera
généralement à rien de plus qu’à des
réformes et tous les réformistes savent que leur action
mène en général à une sorte de
révolution. Ce que les anarchistes veulent, c’est une
pression constante qui amène la conversion des individus, la
formation de groupes, la réforme d’institutions, le
soulèvement du peuple, et la destruction de l’autorité
et de la propriété. Si cela arrivait sans
désordre, cela comblerait nos vœux, mais ça n’est
jamais arrivé, et n’arrivera probablement jamais. Vient le
moment où il faut sortir et affronter les forces de l’État
dans son quartier, au travail, dans les rues — et si l’État
est vaincu il faudra d’autant plus continuer à agir
pour empêcher l’établissement d’un nouvel
État et pour commencer à construire une société
libre. Il y a une place pour chacun dans ce processus, et tous
les anarchistes trouveront quelque chose à faire dans le
combat pour obtenir ce qu’ils veulent.

Que font les anarchistes ?

La
première chose que font les anarchistes, c’est penser et
parler. Peu de gens sont anarchistes de naissance, et c’est une
expérience troublante de le devenir, qui implique un
considérable bouleversement émotif et intellectuel. Un
anarchiste conscient est toujours dans une situation difficile (à
peu près, disons, comme un athée dans l’Europe
médiévale) ; c’est difficile de franchir les barrières
de la pensée et de persuader les gens que la nécessité
du gouvernement (comme l’existence de Dieu) ne va pas de soi, mais
peut être mise en question et même rejetée. Un
anarchiste doit élaborer complètement une nouvelle
vision du monde et une nouvelle manière d’y agir ; cela se
fait en général dans des conversations avec des gens
qui sont anarchistes ou proches de l’anarchisme, particulièrement
dans des groupes ou des activités de gauche.

D’ailleurs,
même l’anarchiste le plus dogmatique a des contacts avec des
non-anarchistes, et ces contacts sont inévitablement autant
d’occasions de diffuser ses idées. Dans sa famille, avec ses
amis, chez lui, au travail, tout anarchiste qui n’est pas
uniquement « philosophique » est forcément
influencé. Sans que ce soit absolu, les anarchistes sont en
général moins ennuyés que les autres gens par
des problèmes tels que la fidélité de leur
conjoint, l’obéissance de leurs enfants, le conformisme de
leurs voisins ou la ponctualité de leurs collègues. Les
employés et les citoyens anarchistes aiment moins faire ce
qu’on leur dit, et les enseignants et les parents aiment moins
obliger les autres à faire ce qu’ils leurs disent. Un
anarchisme qui ne transparaît pas dans la vie privée
n’est pas vraiment digne de confiance.

Il
suffit à quelques anarchistes d’avoir leurs idées et
de limiter leurs opinions à leur propre vie, mais la plupart
veulent aller plus loin et influencer autrui. Dans des discussions
sur des problèmes sociaux ou politiques, ils amènent le
point de vue libertaire, et dans les luttes publiques ils défendent
la solution libertaire. Mais, pour avoir un impact réel, il
faut travailler avec d’autres anarchistes ou dans un groupe
politique qui ait une base plus permanente que la simple rencontre au
hasard. C’est le commencement de l’organisation, qui mène
à la propagande et finalement à l’action.

L’organisation
et la propagande

La
forme initiale de l’organisation anarchiste est le groupe de
discussion. S’il se révèle viable, il se développera
dans deux directions — il créera des liens avec d’autres
groupes, et il élargira son champ d’activité. Les
liens avec d’autres groupes peuvent finalement mener à une
espèce de fédération qui coordonnera les actions
et en entreprendra de plus ambitieuses. L’activité
anarchiste commence normalement par de la propagande pour amener à
l’idée anarchiste de base. Il y a deux façons
principales de le faire — la propagande par la parole et la
propagande par le fait.

Les
mots peuvent être écrits ou dits. Aujourd’hui, les
discours sont moins entendus qu’autrefois, mais les réunions
publiques — en salle ou à l’extérieur — restent
une bonne méthode pour atteindre directement les gens. Le
stade final, lorsqu’on devient anarchiste, est normalement hâté
par des contacts personnels, et une assemblée peut en fournir
l’occasion. Autant qu’à des assemblées
spécifiquement anarchistes, il vaut la peine d’assister à
d’autres réunions pour y amener le point de vue libertaire,
en prenant part aux discours ou en les interrompant.

Le
véhicule de la parole le plus perfectionné aujourd’hui
est évidemment la radio et la télévision. Mais
ce sont des moyens de propagande assez peu satisfaisants, car ils ne
sont pas faits pour communiquer des idées peu familières
ou expliquer des positions politiques. L’anarchisme passera plus
efficacement à la radio si on raconte une histoire dont on
suggère la morale. C’est vrai aussi d’autres moyens de
diffusion comme le cinéma ou le théâtre, par
lesquels des personnes douées peuvent faire une propagande
extrêmement efficace. En général, cependant, les
anarchistes n’ont pas su utiliser ces moyens comme on aurait pu le
souhaiter.

De
toute façon, aussi efficace que soit la propagande par la
parole, les écrits sont nécessaires pour compléter
le message, et c’est la forme de propagande, hier comme
aujourd’hui, la plus fréquente. L’idée d’une
société sans gouvernement a pu exister de façon
souterraine pendant des siècles et émerger
occasionnellement dans des mouvements populaires radicaux, mais ce
sont des écrivains comme Godwin, Proudhon, Stirner qui l’ont
pour la première fois fait connaître à des
milliers de lecteurs. Et lorsque l’idée prit racine et
s’exprima dans des groupes organisés, alors on vit
paraître ce déluge de journaux et de brochures qui reste
le principal moyen de communication dans le mouvement anarchiste.
Certaines de ces publications furent excellentes ; la plupart furent
plutôt médiocres ; mais elles ont été
essentielles pour affirmer que le mouvement ne se repliait pas sur
lui-même mais maintenait un dialogue constant avec le monde
extérieur. Une fois de plus, autant que de produire des œuvres
spécifiquement anarchistes, il vaut la peine de contribuer à
d’autres périodiques et d’écrire d’autres livres
pour proposer un point de vue libertaire à des lecteurs non
anarchistes.

Mais
les mots, dits et écrits, même nécessaires, ne
suffisent jamais. Nous pouvons parler et écrire en termes
généraux autant que nous voulons, cela ne nous mènera
à rien de soi-même. Il faut donc aller au delà de
la simple propagande de deux manières — en discutant des
problèmes particuliers au bon moment et d’une manière
immédiatement efficace, ou en attirant l’attention par
quelque chose de plus spectaculaire que de simples paroles. La
première manière est l’agitation, la seconde la
propagande par le fait.

L’agitation
est le lieu où la théorie politique affronte la réalité
politique. L’agitation anarchiste est utile lorsque les gens sont
particulièrement réceptifs à ce qu’elle
propose à cause d’une tension dans le système
étatique — pendant des guerres civiles ou nationales, des
campagnes contre l’oppression ou des scandales publics —, et elle
consiste essentiellement en une propagande ramenée sur terre
et rendue réalisable. Dans une situation où la prise de
conscience est rapide, les gens ne s’intéressent pas tant à
des spéculations générales qu’à des
propositions spécifiques. C’est l’occasion de montrer en
détail ce qui est faux dans le système actuel et
comment l’améliorer. L’agitation anarchiste a parfois été
efficace, en particulier en France, en Espagne et aux Etats-Unis
avant la Première Guerre mondiale, en Russie, en Italie et en
Chine après la Première Guerre, en Espagne dans les
années 30.

L’idée
de la propagande par le fait est souvent mal comprise, tant par les
anarchistes que par leurs adversaires. Lorsque cette expression fut
utilisée pour la première fois (dans les années
1870), elle signifiait manifestations, émeutes, soulèvements,
interprétés comme des actions symboliques destinées
à gagner une publicité utile plutôt que des
succès immédiats. L’essentiel était que la
propagande ne consiste pas seulement en paroles sur ce qui devait
être fait mais aussi en informations sur ce qui s’était
passé. Cela ne signifiait pas à l’origine et ne
signifie toujours pas violence, encore moins assassinat ; mais, après
la vague d’attentats anarchistes dans les années 1890,
la propagande par le fait a été identifiée dans
l’esprit populaire à des actes personnels de violence, et
cette image ne s’est pas encore effacée.

Cependant,
pour la plupart des anarchistes aujourd’hui, la propagande par le
fait est plutôt de nature non violente, ou au moins sans
violence, et s’oppose aux bombes plutôt qu’elle ne les
défend. Elle est en fait revenue à sa signification
première, bien qu’elle ait tendance actuellement à
prendre différentes formes — « sit-ins », grèves
sur le tas, occupations, chahuts organisés et manifestations
sauvages. La propagande par le fait n’est pas nécessairement
illégale, mais elle l’est souvent. La désobéissance
civile est un type particulier de propagande par le fait qui implique
l’infraction ouverte et délibérée aux lois
pour attirer l’attention. Beaucoup d’anarchistes ne l’aiment
guère, parce que c’est une provocation délibérée
à la répression, ce qui est contraire au principe
anarchiste d’éviter tout contact volontaire avec les
autorités ; mais à certains moments les anarchistes ont
trouvé que la désobéissance civile était
une forme utile de propagande.

L’agitation,
surtout quand elle réussit, et la propagande par le fait,
surtout quand elle est illégale, vont beaucoup plus loin que
la simple propagande. L’agitation incite à l’action, et la
propagande par le fait implique l’action ; c’est là que les
anarchistes entrent dans le domaine de l’action, et que
l’anarchisme devient une chose sérieuse.

L’action

Le
passage de la théorie anarchiste à son application
pratique exige un changement de l’organisation. Le groupe typique
de discussion ou de propagande, qui est facilement ouvert à la
participation extérieure et à l’observation par les
autorités, et qui est fondé sur la libre action de
chacun, devient plus exclusif et plus formel. C’est un moment
dangereux, puisque une attitude trop rigide conduit à être
autoritaire et sectaire, tandis qu’une attitude trop lâche
conduit à être confus et irresponsable. C’est encore
plus dangereux du fait que, dès que l’anarchisme devient une
chose sérieuse, les anarchistes deviennent une sérieuse
menace pour les autorités, et que la vraie persécution
commence.

La
forme habituelle d’action anarchiste est l’agitation en
particulier en participant à une campagne. Celle-ci peut être
réformiste, lutter pour quelque chose qui ne changera
pas tout le système, ou révolutionnaire, pour un
changement du système lui-même ; elle peut être
légale ou illégale, ou les deux à la fois,
violente, non violente, ou simplement sans violence. Elle peut avoir
une chance de réussir ou aucune dès le départ.
Les anarchistes peuvent être des acteurs importants ou même
les acteurs principaux de cette campagne, ou ils peuvent simplement
être un des nombreux groupes qui y participent. On pense tout
de suite à une grande variété de possibilités
d’action, et depuis un siècle les anarchistes les ont toutes
essayées. La forme d’action qui a été la plus
heureuse et la plus typique est l’action directe.

L’idée
de l’action directe est elle aussi souvent mal comprise, tant par
les anarchistes que par leurs adversaires. Lorsque cette expression
fut utilisée pour la première fois (dans les années
1890), elle ne signifiait pas autre chose que le contraire de
l’action « politique » — c’est-à-dire
parlementaire — ; et dans le contexte du mouvement ouvrier, cela
signifiait action « industrielle », en particulier grèves,
boycottage et sabotage, que l’on voyait comme des préparations
et des répétitions de la révolution. L’essentiel
était que l’action ne soit pas effectuée
indirectement par des représentants mais directement par ceux
qui sont le plus étroitement englobés dans une
situation, qu’elle porte directement sur cette situation, et
qu’elle soit destinée à aboutir à un certain
succès plutôt qu’à une simple publicité.

Cela
pourrait sembler assez clair, mais on a souvent confondu l’action
directe avec la propagande par le fait et surtout avec la
désobéissance civile. En réalité, la
technique de l’action directe a été développée
dans le mouvement syndicaliste français en réaction
contre les techniques extrémistes de la propagande par le
fait ; plutôt que de se laisser entraîner à des
mouvements spectaculaires mais inefficaces, les syndicats avancèrent
dans le travail terne mais efficace — du moins en théorie.
Mais à mesure que le mouvement syndicaliste croissait et
entrait en conflit avec le système en France, en Espagne, en
Italie, aux États-Unis et en Russie, l’action directe se mit
à prendre la même fonction que les actes de propagande
par le fait. Puis, lorsque Gandhi donna le nom d’action directe à
ce qui était en fait une forme non violente de désobéissance
civile, les trois phases se confondirent et finirent par signifier
presque la même chose — toute forme d’activité
politique qui s’oppose à la loi ou du moins se place en
dehors des règles constitutionnelles.

Toutefois,
pour la plupart des anarchistes, l’action directe garde son sens
originel, quoique à côté des formes
traditionnelles elle en adopte de nouvelles — occupation de bases
militaires, d’universités, de maisons inhabitées,
d’usines, par exemple. Ce qui la rend particulièrement
attrayante, c’est qu’elle est adéquate aux principes
libertaires autant qu’à elle-même. La plupart des
formes d’action politique par des groupes d’opposition ont pour
but de prendre le pouvoir : quelques groupes utilisent les techniques
de l’action directe, mais dès qu’ils prennent le pouvoir
il les abandonnent et de plus interdisent à d’autres groupes
de les utiliser. Les anarchistes sont partisans de l’action directe
à tous moments ; ils y voient l’action naturelle, l’action
qui se renforce elle-même et augmente à mesure qu’on
l’utilise, l’action qui peut être employée pour
créer et faire vivre une société libre.

Mais
il y a des anarchistes qui ne croient pas en la possibilité de
créer une société libre, et par conséquent
leurs actions diffèrent de celles ci-dessus. Une des tendances
pessimistes les plus fortes dans l’anarchisme est le nihilisme. Ce
mot fut créé par Tourgueniev (dans son roman Pères
et fils
) pour décrire l’attitude sceptique et méprisante
des jeunes populistes russes il y a un siècle, mais il se mit
à signifier le point de vue qui dénie toute valeur non
seulement à l’État ou la morale dominante, mais à
la société et à l’humanité même ;
pour le nihiliste rigoureux, rien n’est sacré, pas même
lui — ainsi il fait un pas de plus que l’égoïste le
plus convaincu.

Une
forme extrême d’action inspirée par le nihilisme est
le terrorisme pour lui-même plutôt que par revanche ou
par propagande. Les anarchistes n’ont pas le monopole de la
terreur, mais elle a souvent été très prisée
dans quelques sections du mouvement. Après l’expérience
frustrante que représente le prêche d’une théorie
minoritaire dans une société hostile ou souvent
indifférente, il est tentant d’attaquer physiquement cette
société. Cela ne peut pas changer grand-chose à
l’hostilité, mais cela empêchera sûrement
l’indifférence ; qu’ils me haïssent pourvu qu’ils me
craignent, voilà la ligne de pensée terroriste. Mais si
l’assassinat raisonné a été improductif, la
terreur au hasard a été contre-productive, et ce n’est
pas trop dire que rien n’a causé plus de tort à
l’anarchisme que le courant de violence psychopathe qui l’a
toujours traversé et le traverse encore.

Une
forme atténuée d’action inspirée par le
nihilisme est la bohème, qui est un phénomène
constant même si son nom semble changer à chacun de ses
avatars. Elle aussi a été prisée dans quelques
sections du mouvement anarchiste, et bien sûr aussi en dehors.
Au lieu d’attaquer la société, le bohème s’en
échappe — quoique, tout en vivant sans se conformer aux
valeurs de cette société, il vit en général
par elle et en elle. On a dit beaucoup de bêtises à ce
sujet. Les bohèmes peuvent être des parasites, mais
c’est vrai de bien d’autres gens. D’autre part, ils ne
font de mal à personne, sauf à eux-mêmes, ce qui
n’est pas vrai de pas mal de monde. Ce qu’on peut dire de mieux à
leur sujet, c’est qu’ils peuvent faire du bien en s’amusant et
en mettant en question les idées reçues d’une manière
ostentatoire mais innocente. Ce qu’on peut dire de pire, c’est
qu’il ne peuvent pas réellement changer la société
et risquent de perdre leur énergie en essayant de le faire ;
or, pour beaucoup d’anarchistes, c’est là le problème
central de l’anarchisme.

Une
manière plus adéquate et constructive de s’évader
de la société, c’est de la quitter et d’organiser
une nouvelle communauté autarcique. A certains moments, cela a
été un phénomène très répandu,
parmi des enthousiastes religieux au Moyen Age, par exemple, et parmi
différents groupes plus récemment, en particulier en
Amérique du Nord et en Palestine. Les anarchistes ont été
touchés par cette tendance autrefois, mais plus guère
aujourd’hui ; comme les autres groupes de gauche, ils préfèrent
organiser leur propre communauté informelle, basée sur
un noyau de gens vivant et travaillant ensemble à l’intérieur
de la société, plutôt que d’en sortir. On peut
y voir le noyau d’une nouvelle forme de société
grandissant à l’intérieur des vieilles formes, ou
bien une forme viable de refuge contre les exigences de l’autorité,
acceptable pour le commun des mortels.

Il
y a une autre forme d’action basée sur une vue pessimiste de
l’avenir de l’anarchisme, c’est la protestation permanente.
Selon ce point de vue, il n’y aucun espoir de changer la société,
de détruire le système étatique, ni de mettre
l’anarchisme en pratique. L’important n’est pas l’avenir,
l’adhésion stricte à un idéal fixé et
l’élaboration soignée d’une belle utopie, mais le
présent, la reconnaissance tardive d’une amère
réalité et la résistance constante à une
situation affreuse. La protestation permanente est la théorie
de beaucoup d’anciens anarchistes qui n’ont pas renoncé à
ce qu’ils croyaient mais n’ont plus d’espoir de réussir ;
c’est aussi la pratique de beaucoup d’anarchistes actifs qui
gardent intact ce à quoi ils croient et continuent comme s’ils
espéraient toujours réussir, mais qui savent —
consciemment ou inconsciemment — qu’ils ne verront jamais le
succès. Ce que les anarchistes ont fait au siècle
dernier peut être décrit comme une protestation
permanente, quand on regarde en arrière ; mais c’est tout
aussi dogmatique de dire que rien ne va jamais changer que de dire
que tout doit inévitablement changer, et personne ne peut dire
si la protestation deviendra efficace, et si le présent va
soudain nous devancer. La distinction réelle tient à ce
que la protestation permanente est considérée comme
action d’arrière-garde dans un cas sans espoir, tandis que
la plus grande partie de l’activité anarchiste est vécue
comme une action d’avant-garde, ou au moins d’éclaireur,
dans un combat que nous pouvons ne pas gagner et qui peut ne jamais
finir, mais qui vaut toujours la peine d’être mené.

Les
meilleures tactiques dans ce combat sont celles qui sont conformes à
la stratégie générale de la guerre pour la
liberté et l’égalité, depuis les escarmouches
de guérilla dans la vie privée jusqu’aux batailles
rangées dans les plus grandes luttes sociales. Les anarchistes
sont presque toujours une petite minorité, ils ont donc
rarement le choix du champ de bataille, mais ils doivent combattre
partout où il y a de l’action. En général, les
occasions les plus réussies ont été celles où
l’agitation des anarchistes a conduit à leur participation à
de plus larges mouvements de gauche — en particulier dans le
mouvement ouvrier, mais aussi dans des mouvements antimilitaristes ou
même pacifistes dans des pays se préparant à des
guerres ou y participant, dans des mouvements anticléricaux ou
humanistes en pays religieux, des mouvements pour la libération
nationale ou coloniale, pour l’égalité raciale ou
sexuelle, pour la réforme légale ou pénale, ou
pour les libertés civiles en général.

Une
telle participation implique inévitablement une alliance avec
des groupes non anarchistes et certains compromis, et ceux qui
s’engagent profondément dans de telles actions courent
toujours le risque d’abandonner même l’anarchisme. D’autre
part, refuser de courir ce risque signifie en général
stérilité et sectarisme, et il semble que l’influence
du mouvement anarchiste a toujours été proportionnelle
à son engagement. La contribution particulière des
anarchistes dans de telles occasions a deux aspects — insister sur
le but d’une société libertaire, et insister pour que
des méthodes libertaires soient utilisées pour y
parvenir. C’est en fait une seule contribution, car ce que nous
pouvons suggérer de plus important n’est pas seulement que
la fin ne justifie pas les moyens, mais aussi que les moyens
déterminent la fin — les moyens sont des fins, dans la
plupart des cas. Nous pouvons être sûrs de nos propres
actions, mais pas de leurs conséquences.

Les
anarchistes trouvent une bonne occasion de donner à la société
un élan vers l’anarchisme : c’est la participation active
sur de telles bases à des mouvements non sectaires comme le
Mouvement du 22 mars en France, le SDS en Allemagne, les Provos en
Hollande, le Comité des 100 en Angleterre, les Zengakuren au
Japon, et les différents groupes pour les droits civiques, la
résistance à la guerre et pour le pouvoir étudiant
aux États-Unis. Autrefois, la meilleure occasion pour un
mouvement réel vers l’anarchisme était bien sûr
dans des épisodes de syndicalisme militant en France, en
Espagne, en Italie, aux États-Unis et en Russie, et par-dessus
tout dans les révolutions russe et espagnole ; aujourd’hui,
elle ne réside plus tellement dans les révolutions
violentes et autoritaires d’Asie, d’Afrique et d’Amérique
latine, mais plutôt dans des soulèvements
insurrectionnels comme ceux de Hongrie en 1956 et de France en 1968.

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