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Le Libertaire n°5 (10 — 15 mars 1892)
Le 18 mars
Article mis en ligne le 26 mars 2008
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Le
18 mars est notre anniversaire.

L’anniversaire
du prolétarien européen. Si nous célébrons
la Révolution de 71 c’est que cette Révolution a tenté
de réaliser notre programme, c’est que le sang généreux
qui a arrosé les pavés de Paris a été
versé pour notre idée, c’est que ses défenseurs,
pendant la semaine sanglante, sinistres journées, sont morts
pour notre idéal, c’est qu’en un mot, la révolution
parisienne avait pour but unique l’émancipation complète
du prolétariat dans le monde entier.

Il
y à 21 ans le peuple de Paris fatigué d’une lutte
inutile, épuisé par les privations d’un long siège,
humilié par la lâcheté de ceux qui s’étaient
fait ses chefs, exaspéré par une capitulation honteuse
qui le livrait aux envahisseurs ; il y a 21 ans le peuple de
Paris se souleva devant les menaces de la bourgeoisie et refusa de
rendre les canons qu’il avait si chèrement conquis au prix des
plus cruels sacrifices.

À
quoi lui avait servi à ce peuple de Paris tant d’héroïsme
et d’abnégation, tant de dévouement et de souffrance ?

À
la place de l’empire il avait la république bourgeoise !

À
la place de Napoléon III, l’homme de décembre et de
Sedan il avait Thiers, l’homme de Transnonain et de la rue de
Poitiers.

Et
c’est à ce moment que la bourgeoisie osait lui réclamer
ses armes, qu’elle préméditait de le ramener, comme un
vil troupeau, à l’atelier, à la fabrique, condamnant
sans appel et sans merci, non seulement lui, mais ses enfants et les
enfants de ses enfants aux travaux forcés à perpétuité.

Le
sinistre tableau des misères sans nombre de l’exploitation
capitaliste à laquelle il croyait avoir naïvement échappé
par la proclamation de la République, vint tout à coup
réveiller en lui le sentiment de l’horrible réalité,
et de ses mains crispées il saisit ce fusil qu’il ne devait
plus abandonner que dans la mort.

La
Révolution du 18 mars, et c’est sa grandeur, fut un de ces
mouvements spontanés sortis des entrailles mêmes d’un
peuple, qui parfois ébranlent les fondements de la société.
Ils ne sont point le résultat des efforts ou des volontés
des individus, ils sont la conséquence d’une lente élaboration
au sein des masses populaires.

Mille
obstacles opiniâtres crées par l’opposition de l’ordre
de choses existant, par tout ce qui meurt et ne veut pas céder
la place sans une lutte acharnée, viennent entraver le
développement et la réalisation des idées
nouvelles qui sont pourtant la conséquence du vieil ordre
social.

Ces
idées, d’abord adoptées par une simple minorité,
grandissent et se répandent au milieu des luttes de chaque
jour et par la propagande de la parole et du fait préparent
souterrainement la chute inévitable du vieil édifice
social.

À
première vue, rien de changé dans la physionomie
extérieure de cet organisme social qui va périr :
les rouages qui font mouvoir les institutions sont les mêmes,
mais sous cette apparence d’immobilisme naît et croît une
grande force qui transformera en un clin d’œil la société
tout entière.

Enfin
vient le moment où l’antagonisme des vieilles institutions et
des idées nouvelles touche à sa limite extrême,
alors le vieux monde s’ébranle, tout s’écroule dans une
Révolution.

Tel
fut le mouvement du 18 mars.

Paris,
ce Paris qui avait survécu aux journées de juin 1848 et
au 2 décembre 1851, ce Paris qui venait de se retrouver dans
les réunions publiques où des orateurs socialistes
faisaient la propagande des idées nouvelles, Paris prolétaire
en un mot, se leva tout entier.

En
quelques instants les rues populeuses furent hérissées
de barricades, tous les points stratégiques occupés et
défendus par le peuple insurgé.

La
bourgeoisie affolée ne savait plus où donner de la
tête, gouvernement, généraux, juges, mouchards et
soldats tous avaient pris la fuite.

Que
voulait-il donc ce peuple de travailleurs ?

Conquérir
l’instrument du travail, fonder l’autonomie et l’indépendance
du groupe corporatif, gérer en pleine liberté, par lui
même ses affaires.

Si
au lieu de se cantonner dans Paris, si au lieu de régionaliser
une situation révolutionnaire, c’est-à-dire de briser
l’initiative populaire, l’armée révolutionnaire fut
allée trouver le paysan et lui eût dit :

Paysan
sans terre : désormais la terre de la bourgeoisie, de la
noblesse et des prêtres t’appartiendra. Paysan petit
propriétaire, cette terre que tu cultives de tes mains, que tu
arroses de tes sueurs, te donne un revenu insuffisant, cette terre ne
saurait pourvoir à ton existence d’homme, de citoyen, de
travailleur. Prends en autant qu’il t’en faut, que tu pourras en
cultiver par tes mains. La Révolution te garantit ton
exploitation. Désormais, plus d’impôts, plus
d’hypothèques, plus d’usures. La Révolution émancipe
ton travail et la terre !

Qui
pourrait prétendre que la grande idée révolutionnaire
n’eut pas entraînée la France entière ?

De
ville en ville, de village en village, elle eût chassé
devant elle toute l’organisation du vieux monde ! Ce même
paysan, auquel le gouvernement versaillais a pu impunément
raconter ses calomnies contre Paris, se fut alors armé d’une
faux, et tenant la main à l’ouvrier des villes, eût
marché à la conquête de la liberté
commune.

Malheureusement
entre Paris et la province depuis le siècle dernier les liens
de solidarité sont rompus. Paris a absorbé
l’initiative, entravé, détruit l’autonomie.

Le
paysan n’a pas abdiqué devant le représentant d’un
pouvoir central, gendarme ou garde champêtre, maire ou préfet.

L’État
n’a pu supprimer la personnalité des citoyens, mais l’énergie
de lutter pour sauvegarder l’autonomie de la province, de la commune,
s’est absorbée dans la lutte contre l’État, contre
Paris, siège du gouvernement.

Pour
reconquérir la confiance perdue, il eût fallu que la
Révolution parisienne proclame nettement la liquidation
sociale au profit de tous les producteurs.

Par
quels moyens la Révolution pourrait-elle opérer cette
liquidation du vieux monde ?

Par
un seul : le fait révolutionnaire.

En
juillet 1789, le paysan n’attendant ni ordonnances ni décrets
d’une autorité quelconque, s’est emparé au son du
tocsin, à la lueur des châteaux en flammes, de la terre
qui lui avait été ravie par la conquête et la
spoliation.

C’est
par la même initiative populaire que les exploités
pourront en finir avec l’exploitation en s’emparant des instruments
de travail.

Le
peuple de Paris a-t-il eu cette initiative au lendemain du 18 mars ?

Hélas !
non.

À
peine victorieux le peuple retomba aux mains d’hommes imbus de la
vieille idée étatique, qui arrêtèrent le
mouvement révolutionnaire.

Tous
pleins des vieux préjugés jacobins, l’esprit absorbé
par la tradition parlementaire, entraînés d’un côté
vers les tendances nouvelles, retenus de l’autre par la routine, ils
cherchèrent dans la poussière des archives les
matériaux de la construction nouvelle, la solution du problème
social. Ils ne réussirent qu’à tracer des bornes à
la Révolution.

Ce
sont eux qui retinrent le peuple dans Paris.

C’est
par eux que la Révolution fut localisée.

Paris
se déclara ville libre, commune autonome, puis, élisant
l’assemblée communaliste, se donna un gouvernement.

Le
peuple insurgé ne sut pas réaliser lui-même son
programme qui demandait l’universalisation de la propriété.
Il en laissa la tâche au nouveau gouvernement qu’il venait
d’élire, comme si un gouvernement quelconque pouvait être
jamais capable de résoudre le problème colossal de la
transformation économique de la société.

C’est
par la seule action collective de tous les travailleurs organisés,
reliés entre eux par un libre contrat, en groupes corporatifs,
que la question du travail pourra être tranchée.

Pourquoi
donc le peuple n’a-t-il pas pris sur lui la solution de ce problème
que personne d’autre que lui ne peut résoudre ?

Pourquoi !
Parce que le peuple de Paris a été pris à
l’improviste pas la Révolution.

Tandis
que les révolutionnaires disent aux travailleurs :
« Organise-toi, gère toi-même tes affaires,
prends le capital et les instruments de travail, et alors
disparaîtront pour toujours patrons, représentants
dictateurs, tout ceux, en un mot, qui taillent et rognent à
leur aise dans ta liberté et dans tes droits. »

Les
hommes du 18 mars au contraire pensaient qu’on peut représenter
la totalité du peuple, voire même d’un seul groupe, et
c’est ce qui a perdu le mouvement du 18 mars.

C’est
à toi travailleur, à toi seul, par ta propre
initiative, de détruire tous les gouvernements, celui de
l’atelier comme celui de la commune ou de l’État. Ton
émancipation est à ce prix.

Point
de liberté là où existe un pouvoir quelconque.

Point
d’égalité là où la liberté
n’existe pas intégralement.

Pendant
72 jours le peuple de Paris a lutté contre la bourgeoisie.
Cette fois encore le vieux monde a vaincu.

Mais
les rangs des futurs combattants se reforment.

La
grande idée de la dernière Révolution, se
dégageant de tout ce qui l’obscurcissait, est plus nette et
plus claire, pour ceux qui vont la continuer.

Et
ce n’est plus Paris seul qui luttera contre le vieux monde.

Les
travailleurs savent aujourd’hui que la Révolution sociale ne
peut être circonscrite dans une ville, même dans une
nation, elle doit entraîner au moins dans son orbite tous les
peuples du continent européen.

Les
travailleurs savent aujourd’hui que pour triompher il leur faut
réaliser la véritable formule révolutionnaire et
anarchiste : Ni Dieu ni Maître !


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