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Témoins n°33 (été 1963)
Baudelaire dans la révolution
Article mis en ligne le 29 mars 2008

par Boujut (Michel)
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La
Révolution de février 1848 — à la fois
« accidentelle et inévitable », selon M. Ch. Pouthas
 [1] — en instituant la liberté de la presse
allait faire éclore une foule considérable de journaux
et de placards. C’est ainsi que pas moins de 274 organes nouveaux
voient le jour de février à juin 48.

La
plupart sont de format modeste, mal imprimés et éphémères.
« Leurs titres reflètent, note M. Emile Tersen
 [2], la terminologie de l’époque ».
Il y a profusion de Républiques (française,
rouge, vraie…), de Peuples (l’Ami, le Représentant,
le Bon Sens…). L’influence de 89 se fait aussi sentir : Le
Robespierre, Le Vieux Cordelier, Le Journal des Jacobins,
deux
Père Duchêne, une Mère Duchêne et
même un Petit-fils du Père Duchêne. La
presse féminine, et violemment féministe, fait par
ailleurs son apparition : La voix des Femmes, La République
des Femmes,
plaisamment sous-titrée « journal des
cotillons »…

* * *

A
la veille de la Révolution, Baudelaire se débat, quant
à lui, dans des difficultés financières presque
tragiques. Il écrit à sa mère pour l’apitoyer
et solliciter un prêt : il vient de passer trois jours au lit,
tantôt faute de linge, tantôt faute de bois ou de pain.

Le
second mari de Mme veuve Baudelaire, le général Aupick
(commandant de l’Ecole Polytechnique, grâce à la
protection des princes d’Orléans) est l’objet de la haine
vigilante, et semble-t-il assez peu fondée de son beau-fils.

Arrive
février 48 : les soulèvements, la mitraille…
L’émeute séduit Baudelaire, comme l’avait séduit,
en 1846, le « Chant des Ouvriers » de son ami Pierre
Dupont :

« Nous
dont la lampe le matin

Au
clairon du coq se rallume,

Nous
tous qu’un salaire incertain

Ramène
avant l’aube à l’enclume… »

Il
semble s’abandonner à l’une de ces ivresses dont il clame
la nécessité quotidienne dans ses Petits poèmes
en prose.
« L’ivresse révolutionnaire est à
sa portée, constate Pascal Pia [3], l’excitation qu’il y trouve s’accroît
du furieux plaisir de faire pièce à son beau-père. »
Plus tard, dans Mon cœur mis à nu, il avouera
qu’aucune conviction politique ne l’animait durant les journées
de février :

« Mon
ivresse en 1848.

De
quelle nature était cette ivresse ?

Goût
de la vengeance. Plaisir naturel de la démolition.

Ivresse
littéraire ; souvenir des lectures. »

Mais
présentement, Baudelaire — l’anti-républicain, le
dandy flegmatique, le témoin détaché des
événements politiques — est avec le peuple, aux
barricades, parmi les insurgés. Un témoin l’a vu,
carrefour de Buci, « porteur d’un beau fusil à deux
coups et d’une superbe cartouchière de cuir jaune »
 [4]. Il harangue la foule et lance
cet étonnant cri de guerre :

— Allons
fusiller le général Aupick !

Il
adhère à la Société Républicaine
Centrale de Blanqui, et fonde le 27, avec ses amis Chamfleury et
Toubin, Le Salut public. Une feuille socialisante qui n’aura
que deux numéros mais qui n’en est pas moins l’une des
plus curieuses et des plus significatives de cette période. Le
siège de la rédaction est au second étage du
café Turlot (depuis la Rotonde). Voici comment Charles Toubin,
l’un des trois « rédacteurs-propriétaires »,
rapporte la naissance du journal :

« Le
choix du titre fut bientôt fait. Baudelaire proposa celui de
Salut public qui me parut trop vif, mais mes deux
collaborateurs me firent remarquer qu’en révolution il faut
parler haut pour se faire entendre. La question d’argent présenta
un peu plus de difficulté ; on était à la fin de
février, Chamfleury avait juste quarante sous sur lesquels il
fallait vivre jusqu’au 1er mars. Baudelaire avoua que depuis le 6
janvier précédent, il avait épuisé son
premier trimestre… Nous pouvions, mon frère Eugène et
moi, en nous saignant à blanc, disposer de 80 à 90
francs, et ce fut avec cette importante mise de fonds que fut fondé
Le Salut public. »

Dans
les extraits suivants des deux livraisons du Salut public, si
l’on ne peut affirmer que tel ou tel passage est entièrement
de Baudelaire, on s’accordera cependant à retrouver son
style et sa pensée. On reconnaîtra enfin que ces
documents, à peu près inédits, éclairent
d’un jour nouveau un aspect singulièrement méconnu du
poète hautain et magnificent des Fleurs du mal.

« La
beauté du peuple

« Depuis
trois jours la population de Paris est admirable de beauté
physique. Les veilles et la fatigue affaissent les corps, mais le
sentiment des droits reconquis les redresse et fait porter haut
toutes les têtes. Les physionomies sont illuminées
d’enthousiasme et de fierté républicaine. Ils
voulaient, les infâmes, faire la bourgeoisie à leur
image — tout estomac et tout ventre — pendant que le peuple
geignait la faim. Peuple et bourgeoisie ont secoué du corps de
la France cette vermine de corruption et d’immoralité ! Qui
peut voir des hommes beaux, des hommes de six pieds, qu’il vienne
en France ! Un homme libre, quel qu’il soit, est plus beau que le
marbre et il n’y a pas de nain qui ne vaille un géant quand
il porte le front haut et qu’il a le sentiment de ses droits de
citoyen dans le cœur. »

« Aux
prêtres !

« Au
dernier siècle, la royauté et l’Église
dormaient fraternellement dans la même fange, quand la
Révolution fondit sur elles et les mit en lambeaux.

« Inconvénient
des mauvaises compagnies, se dit l’Eglise ; on ne m’y reprendra
plus.

« L’Église
a eu raison. Les rois, quoi qu’ils fassent, sont toujours rois, et
le meilleur ne vaut pas mieux que ses ministres.

« Prêtres,
n’hésitez pas : jetez-vous hardiment dans les bras du peuple.
Vous vous régénérerez à son contact, il
vous respecte, il vous aimera. Jésus-Christ, votre maître
est aussi le nôtre ; il était avec nous aux barricades,
et c’est par lui, par lui seul, que nous avons vaincu. Jésus-Christ
est le fondateur de toutes les républiques modernes ; quiconque
en doute n’a pas lu l’Évangile. Prêtres,
ralliez-vous hardiment à nous ; Affre et Lacordaire vous en ont
donné l’exemple. Nous avons le même Dieu : pourquoi
deux autels ? »

Et
le second et dernier Salut public (orné d’une
vignette de Courbet « qui servira à distinguer leur
feuille d’une autre qui s’est emparée du même
titre ») se termine sur ces lignes de ferveur républicaine :

« Décidément
la Révolution de 1848 sera plus grande que celle de 1789 ;
d’ailleurs elle commence où l’autre a fini. VIVE LA
RÉPUBLIQUE ! »

* * *

Le
Salut public
mort-né, ou peu s’en faut, apparaît
en avril la Tribune nationale. Baudelaire rétrograde au
rang de secrétaire de rédaction. La Tribune qui
s’affirmait primitivement démocrate-socialiste se mue
bientôt en organe conservateur ! Entre temps, de l’argent
frais était arrivé par le canal d’un nouveau
directeur, Combarel de Leyval, ancien député sous la
monarchie… La Tribune a vécu douze numéros.
Presque un succès ! Mais Baudelaire tire toujours le diable par
la queue.

Sur
ces entrefaites, il apprend qu’un journal de province (c’est au
diable, dans l’Indre !) réclame un rédacteur en chef.
Et Baudelaire « le moins journaliste des poètes »,
ainsi que l’a dépeint un de ses contemporains, prend le
coche pour Châteauroux. Mais non point seul. Une dame amie, de
petite vertu et vaguement actrice, l’accompagne. Il la présentera
à la ronde comme « Madame Baudelaire ». Les
actionnaires de l’Indépendant de l’Indre (c’est
le titre du journal) ont dressé les tréteaux d’un
généreux banquet d’accueil. Ce poète chevelu,
flanqué d’une belle fille un peu vulgaire, cravaté
d’une grande écharpe rouge, les fait loucher. Ce n’est pas
ainsi à Châteauroux qu’on imagine les publicistes
parisiens. Et puis, ne le dit-on pas poète, de la race de ceux
qui empêchent « les honnêtes gens de dormir
tranquilles » — pour reprendre le mot fameux de Villiers de
l’Isle Adam ?

Durant
les agapes, l’invité d’honneur se montre de fort méchante
humeur. On s’inquiète, on le questionne : « Monsieur
Baudelaire, vous ne dites rien ? » Un regard glacé :
« Messieurs, ne suis-je pas venu ici pour me faire le domestique
de vos intelligences ? »

Au
dessert, se déclenchent, comme mus par un mécanisme
immuable, les discours — souhaits de bienvenue, conseils, mises en
garde — des bons bourgeois provinciaux, soucieux de bonne chair,
d’ordre, d’idées reçues, de paix sociale et de
légalité. On a des mots pour stigmatiser les
révolutionnaires, ceux de 89, comme ceux de la veille, les
impardonnables trouble-fête des pansus et des timorés,
les éternels nostalgiques de la justice et de la liberté
dont l’espèce ne s’éteindra qu’avec l’extinction
des mots et des maux qu’ils combattent. Notre poète se lève,
et la voix sifflante, il entame : « Messieurs, dans cette
révolution qu’on vient de flétrir devant vous, il y a
eu un grand homme, le plus grand de cette époque. Et cet homme
c’est Robespierre ! »

C’est
un haut-le-cœur général. L’indignation se lit sur
les visages rubiconds des convives que les liqueurs ne parviennent
pas à rasséréner.

Le
lendemain, Baudelaire se rend aux bureaux de l’Indépendant
et réclame à l’imprimeur médusé
« l’eau-de-vie de la rédaction » ! Et il pond, à
la diable, un premier article vengeur et incendiaire… Dès le
second numéro, on le prie poliment d’interrompre sa
collaboration. Pour comble, les actionnaires venaient d’en
apprendre de belles sur sa vie privée ! En le congédiant,
le président du conseil d’administration, Me Ponroy, lui
lance (on se croirait dans un drame bourgeois) :

— Monsieur,
vous nous avez trompés ! Mme Baudelaire n’est pas votre
femme : c’est votre favorite.

Et
Baudelaire, superbe, de rétorquer avec une flamme ironique et
furieuse au fond des yeux :

— Monsieur,
la favorite d’un poète vaut bien la femme d’un notaire !


Et il reprend la route de Paris,

« Promenant
sur le ciel des yeux appesantis

Par
le morne regret des chimères absentes. »

* *

Paris,
où l’« ordre » règne. Paris où la
république bourgeoise qui a triomphé dans le sang (« Je
ne crois plus à une République qui commence par tuer
ses prolétaires », s’exclame George Sand) s’achemine
sordidement et inéluctablement vers le 2 décembre 1851
 [5]
« En
militaire habitué à traiter sans ménagement le
« rebelle » algérien, il transpose son état
d’esprit à l’« insurgé » parisien… »

Ce
qui, évoquant des événements plus récents,
rend superflu tout commentaire !">.

Michel
Boujut

Notes :

[1« Démocraties et capitalismes »,
t. XVI de la collection Peuples et Civilisations. Paris,
1941.

[2« Quarante-Huit », Club français
du livre, 1957.

[3« Baudelaire
par lui-même », Écrivains de toujours, Ed.
du Seuil, 1956.

[4J. Mouquet et W. T. Bandy : Baudelaire en
1848,
Emile-Paul, 1946.

[5Dans son remarquable « Quarante-Huit » (op. cit.), M.
E. Tersen note à propos de Cavaignac — artisan de
l’impitoyable répression :

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