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Témoins n°33 (été 1963)
Vaincus par eux-mêmes
Article mis en ligne le 29 mars 2008

par Silone (Ignazio)
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C’est
par malheur aujourd’hui devenu un lieu commun que de constater
l’impuissance de ce que l’usage appelle encore la gauche,
libéraux, démocrates et socialistes se montrant jour
après jour impuissants à enrayer la dégénérescence
des libertés civiques. Dans son dernier livre, « l’Ecole
des dictateurs », dont la traduction française doit
incessamment paraître aux éditions Gallimard, Ignazio
Silone nous présente, sous forme de dialogues satiriques, pour
ainsi dire la somme de sa longue expérience et de ses
méditations sur la civilisation de masse et son plus voyant
produit : le phénomène totalitaire. Mais que ce mot de
« somme » n’évoque rien de pédantesque : les
entretiens à l’emporte- pièce imaginés par
Silone se déroulent — en Suisse — entre deux Américains,
Mr. Double Vé, aspirant dictateur, et son conseiller
idéologique le professeur Pickup, venus tous deux en Europe
dans l’espoir d’y découvrir la meilleure méthode
d’arracher leur pays à la « malédiction »
de la liberté, et un exilé politique italien dit Thomas
le Cynique, dont l’ironie, infiniment sérieuse, ne cesse
cependant d’enseigner par le rire. Bien que Silone ait situé
les rencontres de ces trois personnages peu de temps avant la seconde
guerre mondiale, leurs conversations, dans leur forme présente
rédigées de fraîche date en vue de l’édition
italienne, sont, très spécialement pour nous citoyens
de la douce France, d’une brûlante actualité, ainsi
que l’on ne manquera pas de s’en rendre compte en prenant
connaissance du court fragment que grâce à l’obligeance
de l’éditeur français, nous avons la joie de pouvoir
en donner ici.

Thomas
le cynique :


Je dois très expressément dénoncer l’idée
fausse selon laquelle, tant en Italie qu’en Allemagne, le
socialisme aurait été battu par le fascisme. Tout au
contraire, fascisme et nazisme sont nés de la défaite
du socialisme.

Professeur
Pickup :

Et
qui, dans ces pays, a vaincu le socialisme ?

Thomas
le cynique :

Qui ?
Le socialisme lui-même… Les événements et les
complications ultérieures ne doivent pas nous faire oublier
cette vérité initiale que le fascisme fut une
contre-révolution contre une révolution qui n’avait
pas eu lieu.


La plus grande faiblesse, de nos jours, du système
démocratique est à mes yeux son caractère
conservateur. Quiconque s’arrête, alors que la société
continue à marcher, est nécessairement foulé aux
pieds. Il y a une grande différence entre nos
démocrates actuels et leurs ancêtres, ces gens qui se
battaient sur les barricades, dans les guerres civiles et les guerres
d’indépendance, pour les libertés populaires et
l’égalité civique et politique des citoyens. Cette
différence ne découle pas d’un changement dans le
caractère des individus. L’égalité politique
et juridique des citoyens était alors une nouveauté et
un idéal. Par là, elle fascinait, enflammait tous les
esprits de quelque distinction, qu’elle séduisait au point
de les décider à embrasser la cause du peuple et à
combattre avec lui contre la cour, la noblesse, le clergé ou
la domination étrangère. Les démocrates
d’aujourd’hui n’ont plus un idéal à réaliser.
Ils vivent pour ainsi dire de leurs rentes sur le fonds des conquêtes
de leurs aïeux. Un mouvement en ascension et qui remplit une
fonction révolutionnaire grandit ses protagonistes et leur
donne la taille gigantesque des pionniers — des Cromwell, des
Robespierre, des Jefferson, des Mazzini, des Lénine. Une
démocratie sur son déclin, qui ne dure qu’à
force de compromis et de reculades, ne peut avoir au gouvernement que
des Facta, des Brüning, des Laval, des Chamberlain, et plus le
temps passe, plus la descente sera profonde. Il est naturellement
possible que la démocratie trouve encore des interprètes
de grande valeur, mais je crois que cela n’aura guère lieu
que dans les pays où elle n’a jamais existé, les pays
féodaux ou semi-féodaux, coloniaux, qui n’ont atteint
que depuis peu le seuil de la révolution dite bourgeoise.
Pensez à des hommes comme Sun Yat Sen et Gandhi, et
comparez-les à nos ministres démocrates à
l’instant mentionnés ; les uns et les autres appartiennent au
même mouvement historique, mais ceux-là en sont à
l’aube et ceux-ci au couchant. Les chefs de la démocratie
européenne montrent, pour le dire en bref, tous les signes
d’une classe politique qui a épuisé sa mission.

Professeur
Pickup :

Goebbels
a écrit que le succès du national-socialisme a été
dû en grande partie à la sottise de ses adversaires. Ils
avaient tout en main, l’armée, la police, la bureaucratie,
les banques, la majorité parlementaire, la radio, la grande
presse, et ils ne surent pas s’en servir.

Thomas
le cynique :

Examiné
de ce point de vue, tout changement de régime semble le fruit
de l’imbécillité de la vieille classe dirigeante,
battue par surprise. Il ne manque pas d’historiens pour chercher à
démontrer que si Louis XVI avait agi de telle ou telle manière
et si les milieux tsaristes avaient, en 1917, pris telle ou telle
précaution, ni la révolution française ni la
révolution russe n’auraient eu lieu. On pourrait facilement
en dire autant de toutes les autres révolutions, qui, aux yeux
des observateurs superficiels, gardent toujours quelque chose
d’incompréhensible. Certes, une classe dirigeante, jusqu’au
jour du changement de régime, dispose de tous les moyens
matériels pour se défendre. Mais ce qui lui manque,
c’est la volonté, la capacité et le courage de s’en
servir ; or, ce sont là les attributs essentiels de la
domination. Avant d’être battue et déposée
physiquement, elle est déjà spirituellement défaite.
Une classe dirigeante au bout de son rouleau ne tient debout que par
force d’inertie. Myope, aboulique, acéphale, affectée
des maladies séniles du formalisme et du légalitarisme,
elle continue à rendre un culte aux formules et à se
retrancher derrière le respect rituel des lois et de la
procédure ; mais procédure et lois profitent mieux aux
adversaires de la démocratie qu’à elle-même, et
ont désormais un effet exactement contraire à celui
pour lequel on les avait conçues.

Professeur
Pickup :

Se
servir de la légalité démocratique pour la
détruire, c’est là effectivement chose à
laquelle fascistes et nazis se sont remarquablement entendus. La
position des communistes à l’égard de la loi, dans
les pays démocratiques, n’est d’ailleurs pas différente.

Thomas
le cynique :

Les
démocrates ne l’ignorent point, mais sont impuissants à
y porter remède. Une classe dirigeante condamnée vit de
demi-mesures, au jour le jour, et renvoie toujours au lendemain
l’examen des questions brûlantes. Se voit-elle acculée
à la nécessité de prendre des décisions,
elle nomme des commissions et des sous-commissions qui ne termineront
leurs travaux que lorsque la situation ne sera plus la même.
Or, arriver trop tard, c’est ici, comme dit le proverbe, fermer
l’étable quand les bœufs ont déjà pris la clé
des champs. Et c’est aussi se bercer de l’illusion d’échapper
aux responsabilités, de s’en laver les mains et de pouvoir
montrer patte blanche aux historiens de l’avenir. Pour les
démocrates des pays en crise, le fin du fin semble consister à
aller au devant des gifles pour éviter d’encaisser les coups
de pied, à prendre son parti du moindre mal, à inventer
de toujours nouveaux compromis pour atténuer les contrastes et
à s’efforcer de concilier l’inconciliable. Les adversaires
de la démocratie en font leurs choux gras et deviennent de
plus en plus arrogants. Ils conspirent en plein jour, entassent des
dépôts d’armes, font défiler sur la voie
publique leurs partisans rassemblés en formations militaires
et se livrent, à dix contre un, à des agressions contre
les chefs démocrates les plus détestés. Le
gouvernement, « pesant bien ses mots dans le souci de ne pas
aggraver la situation », déplore les incidents et
souhaite, « pour le bon renom du pays », qu’ils n’aient
pas été le fait d’une préméditation, en
même temps qu’il adresse à tous les citoyens un
pressant appel pour que « le calme revienne dans les esprits ».
L’important, en effet, pour les chefs démocrates, c’est
d’éviter les paroles et les mesures propres à irriter
les factieux et donc à aggraver le péril. Si la police
découvre que des chefs politiques et militaires se sont
compromis avec l’organisation séditieuse, ont, par exemple,
directement collaboré à la formation des dépôts
d’armes, il se peut que le gouvernement se résigne à
montrer une velléité d’audace et, sous prétexte
de statuer un exemple, fasse arrêter, parmi les complices,
quelque sous-fifre. Quant à faire arrêter les chefs,
jamais, car ce serait provoquer un scandale, et donc
précipiter la catastrophe. De fait, les responsables de la
démocratie savent qu’ils ont tout à perdre et rien à
espérer du durcissement des rapports entre adversaires alors
qu’ils se flattent de pouvoir gagner du temps en pratiquant la
politique de l’autruche. C’est ainsi que la jeune République
espagnole, gracia Sanjurjo, maintint les généraux
royalistes à la tête de l’armée, bien que ce ne
fût un secret pour personne qu’ils préparaient un coup
d’Etat. Tout à fait de la même façon, jamais
Mussolini ne fut inquiété pour les violences
auxquelles, sous sa direction et sur ses ordres, les faisceaux par
lui créés se livraient dans le pays. Quant aux généraux
et officiers inscrits dans ces mêmes faisceaux, on se garda
bien de les rayer des cadres. En Allemagne, même chanson. « Pour
contribuer à la pacification des esprits », la République
de Weimar gracia Ludendorff aussi bien après le putsch manqué
de Kapp de 1920 qu’au lendemain de la tentative prématurée
de coup de force agencée par Hitler en 1923, tout comme elle
devait laisser impunis les chefs de l’organisation terroriste
« Consul », instigateurs de l’assassinat des ministres
Erzberger et Rathenau, bien qu’aucun doute ne fût possible
sur leur identité et leur responsabilité.

Mr.
Double Vé :

Nous
avons rencontré à Berlin le baron von Killinger et le
duc de Cobourg, président de la Croix-Rouge allemande, tous
deux, dès l’origine, chefs de l’organisation « Consul ».
Ils nous ont raconté dans tous les détails comment
avaient été préparés ces attentats, dont
ils se vantent aujourd’hui publiquement, et le peu de peine qu’ils
durent se donner, sous le régime démocratique, pour
dissimuler leurs responsabilités. Leur courage, à dire
vrai, était en proportion de la lâcheté des
autorités républicaines.

Thomas
le cynique :

Il
y eut cependant des démocrates qui ne furent ni lâches
ni passifs et payèrent de leur vie, de la prison, de la
déportation ou de l’exil la cohérence de leur
attitude. Mais c’étaient des isolés, qui ne pouvaient
plus compter ni sur leur ancienne base traditionnelle, les classes
moyennes, ni, bien moins encore, sur les ouvriers, déçus
dans leurs espérances révolutionnaires.

Mr.
Double Vé :

Ne
croyez-vous pas que les expériences d’Italie et d’Allemagne
ont appris quelque chose aux démocrates des autres pays ?

Thomas
le cynique :

Appris
quoi ? Tant que la situation est bonne, chacun est convaincu que
certaines choses ne sont pas possibles dans son pays : puis, quand
survient le cyclone, le mot d’ordre le plus suivi est « sauve
qui peut ». La vérité, c’est qu’une classe
politique sur son déclin a toutes les infirmités de la
vieillesse, y compris la surdité. Necker adressa à son
roi conseils sur conseils et avertissements sur avertissements, mais
avertissements et conseils ne pouvaient servir de rien. Combien de
mises en garde le tzar Nicolas II n’avait-il pas reçues ?
Pour les comprendre, il aurait dû ne pas être le tzar.
Non seulement une classe politique à bout de souffle n’a
plus la force, la capacité, la volonté, le courage de
se servir des moyens à sa disposition pour gouverner et se
défendre contre ses ennemis, mais en outre elle n’a même
plus l’intelligence indispensable pour dominer une situation sans
cesse changeante et comprendre ce qui se passe. Tous facteurs qui ne
peuvent que favoriser les initiatives totalitaires.

Mr.
Double Vé :

Pourquoi
au lieu de fasciste, dites-vous si souvent totalitaire ? Est-ce
peut-être pour ne pas frustrer de ce qui leur revient les
communistes ?

Thomas
le cynique :

Tout
à fait exact. Mais aussi par équitable estimation des
possibilités dictatoriales de n’importe quel groupe
audacieux, fût-il d’étiquette démocratique ou
libérale.

Mr.
Double Vé :

Vous
voulez rire. Outre qu’après tout ce que vous avez dit
pareille hypothèse me semble irréelle, croyez-vous
concevable un totalitarisme démocratique ?

Thomas
le cynique :

Pourquoi
pas ? J’entends un totalitarisme de type jacobin, sincèrement
démocratique quant à son idéal et
antidémocratique dans sa méthode, du fait des
conditions encore trop peu évoluées des masses. Il est
fort possible que ce soit là le système politique le
plus accessible aux chefs démocrates des peuples coloniaux, le
jour où ils accéderont à l’indépendance.

Mr.
Double Vé :

Pardonnez-moi
une question personnelle : me trompé-je en croyant deviner que
vos préférences vont à un parti de ce genre ?

Thomas
le cynique :

Plus
maintenant. Depuis que je me suis avisé que, chemin faisant,
le moyen se substitue à la fin.

Ignazio
Silone
(l’École des dictateurs)

Copyright :
éditions Gallimard. Traduction de Jean Paul Samson.


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