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L’Unique n°10 (mai 1946)
La Libération de l’homme
I. Que doit-on entendre par libération
Article mis en ligne le 27 mai 2008

par Nexpos
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Le titre de cette étude : « la Libération de l’homme », n’est pas tellement explicite qu’il ne demande à être commenté.

Le mot de « libération » a été fort galvaudé ces temps derniers et il est utile de rappeler son sens exact. La « Libération » est l’acte de libérer, c’est-à-dire de remettre en liberté, il nous faut donc définir cette liberté.

La liberté est de pouvoir d’agir ou de ne pas agir, le pouvoir de choisir dans tous les domaines.

La question de la liberté a été posée avec netteté par Aristote qui, après avoir établi (dans L’Organon) la contingence de certains futurs a (dans l’Ethique a Nicomaque) montré que le mérite ou le démérite ne peuvent être attribués qu’a certains actes qu’on est libre d’accomplir ou de ne pas accomplir.

Emmanuel Kant, après avoir (dans la Critique de la raison pure) opposé les arguments en faveur de la liberté (tirés notamment de la nécessité rationnelle d’un commencement premier à toutes choses), aux arguments empiriques en faveur du déterminisme universel (tirés de la prolongation indéfinie de la série des causes et des effets) ; après avoir montré que le déterminisme phénoménal n’exclut pas la liberté nouménale (c’est-à-dire dans le domaine des choses en soi), Kant affirma cette liberté du « moi noumène » (c’est-à-dire de l’esprit humain considéré en dehors du monde sensible) comme une exigence de la raison pratique.

Puis il y eut Le Dantec et la science mécaniste de la fin du 19e siècle qui nièrent la liberté au profit du déterminisme absolu. La science de 20e siècle n’est plus mécaniste, ni déterministe absolue. Les découvertes faites sur un monde qui n’est plus à notre échelle, le monde atomique, ont prouvé de façon certaine que le déterminisme, s’il existe indéniablement, ne possède néanmoins qu’une valeur statistique. C’est ainsi que l’on peut trouver exactement, par le calcul, la vitesse et le trajet dans l’espace d’un groupe important de particules atomiques (action déterminée par un ensemble de lois physiques) alors qu’il est impossible de prévoir à la fois la vitesse et l’emplacement dans l’espace d’une seule des particules du groupe précité (notion de liberté individuelle).

Ainsi donc, si le déterminisme joue mathématiquement en faveur d’un groupement, d’une association, il ne joue plus que relativement quant à l’individu pris isolément.

L’homme, en tant qu’assemblage physico-chimique de molécules, sera déterminé d’une façon absolue dans le domaine biologique et soumis aux lois physico-chimiques.

Mais l’homme, en tant qu’individu, en tant qu’être pensant isolé dans le groupement humain qu’est l’humanité, peut rester libre sur le plan psychologique, bien que l’ensemble de l’humanité soit déterminé par les lois statistiques s’appliquant aux groupements humains. Le point de vue moderne est donc en accord avec le point de vue Kantien de la liberté nouménale de l’homme.

Nous n’avons pas, au surplus, à renouveler ici la querelle du déterminisme et du non-déterminisme ; ce qui nous importe, en tant qu’individus, n’est pas d’être libres au sens absolu du mot, mais d’avoir l’impression, la sensation, la certitude morale de l’être.

On peut d’ailleurs, par souci de classification, distinguer la liberté dans trois domaines distincts :

1° La liberté physiologique. — C’est la liberté de jouir pleinement et entièrement de nos sensations et de nos possibilités dans le domaine physique.

Un aveugle n’est pas libre de voir, un estropié de marcher, un cardiaque n’est pas libre de courir, ni un asthmatique de respirer. Ce sont là des constatations évidentes, mais relatives, relatives à un type d’homme moyen, bien constitué et en bonne santé. Ce dernier n’est, en effet, qu’un tout petit peu plus libre qu’un malade. Il ne peut se déplacer sur terre qu’à une vitesse bien limitée et bien petite par rapport à d’autres animaux ; il ne peut rester dans l’eau que quelques minutes ; il ne peut pas voler dans les airs comme l’oiseau ; il ne peut déployer qu’une certaine force physique, bien inférieure à celle d’autres êtres vivants, etc., etc…

L’homme a toujours eu conscience de cette limitation de ses moyens, limitation qui pose des bornes à sa liberté physique et physiologique. Aussi, probablement depuis qu’il a un cerveau, s’est-il ingénié à reculer ces bornes. Ses facultés de raisonnement, d’intuition, d’invention entrèrent en jeu. Il réussit à façonner la matière inerte, à en tirer de l’énergie. Et ainsi naquirent ces inventions qui élargirent considérablement, dans le strict domaine physiologique, notons-le, ses moyens et sa liberté : le navire à voile, puis à vapeur qui lui permet de sillonner les mers à une vitesse toujours accrue — la voiture hippomobile, puis automobile, qui lui permet, sur terre, d’atteindre puis de dépasser considérablement la vitesse des autres animaux — l’avion qui lui permet de voler beaucoup plus haut et plus vite que l’oiseau le plus rapide — la radiophonie qui lui permet d’entendre à n’importe quelle distance — la télévision pour voir à, travers l’espace — et que sais-je encore : sur cette voie, l’homme fait des pas de géant et nul ne sait où il s’arrêtera.

Mais l’homme normal et bien portant quelles que soient les machines perfectionnées qu’il emploie pour étendre ses libertés dans le domaine spatial ou temporel, doit encore subir des contingences diverses de la part de son organisme, contingences qui lui sont autant de chaînes :

La faim, la soif, la fatigue, le sommeil, le froid, la maladie, les secrétions et les excrétions. Ce sont là, autant d’obligations auxquelles l’homme doit satisfaire, car, enfin, ce corps, n’est-ce pas lui qui, par l’intermédiaire des organes des sens (cerveau y compris), nous permet de penser, de ressentir des sensations, des émotions ; n’est-ce pas lui qui conditionne notre intellect, notre pensée ; n’est-ce pas lui qui nous permet de vivre ? Notre existence en tant qu’individu lui est complètement subordonnée. Celui qui voudrait se débarrasser des obligations physiologiques envers son corps, n’aurait plus qu’a recourir au suicide immédiat : to be or not to be, comme disait Shakespeare.

Ce sont donc là des chaînes qu’il faut savoir traîner. La science de l’homme s’emploie, d’ailleurs, à les rendre légères. Mais elles seront toujours la rançon de l’existence.

2° Un second plan où s’exerce la liberté est le plan social.

On y peut considérer la liberté de l’individu comme membre ou cellule de l’organisme social.

Nous connaissons particulièrement et douloureusement les entraves à la liberté de l’homme dans ce domaine. Qui de nous n’a connu le mortel ennui des camps de concentration, la froideur humide des prisons ou bien l’indésirable discipline de la caserne ?

Qui de nous n’a senti sur son dos tout le poids des lois sociales, qui tendent à créer un troupeau obéissant et servile d’êtres déchus, mas exploitables ?

Qui de nous n’a crevé de faim, sur une planète où tout ce qui sert à l’alimentation de l’homme est en quantité surabondante ?

Qui de nous n’habite un taudis alors que toutes les matières premières et la main-d’oeuvre servent à faire des armements ?

Qui, plus que nous, a conscience des chaînes qu’il nous faut traîner sur le plan social ; conscience du peu de liberté dont nous y disposons ?

Qui, plus que nous aussi, lutte dans ce domaine, où chaque pas en avant, chaque chaîne brisée est l’oeuvre de nos mains et de notre volonté ?

Je ne m’appesantirai pas davantage aujourd’hui sur ce point où, aussi bien, tout a été dit (ou presque) par tant de précurseurs, penseurs, propagandistes, et autres, dont nos mouvements libertaires continuent l’oeuvre sur le plan social.

3° J’insisterai par contre tout particulièrement sur le troisième plan où se manifeste le besoin de liberté e l’homme : le plan psychologique.

Car, si la science s’occupe de nous libérer sur le terrain physiologique et matériel ; si les mouvements libertaires oeuvrent pour nous libérer sur le plan social, il n’est que NOUS et Nous Seuls qui pouvons le faire, pour soi-même, sur le plan psychologique et moral.

Nous sommes, en effet, ici, sur un plan où rien d’extérieur à l’individu ne vient s’interposer, où aucune volonté étrangère ne vient contrecarrer nos besoins vitaux, où nous sommes les seuls maîtres… après notre propre déterminisme.

Rien ne servirait, en effet, de libérer l’homme sur le plan social et physique s’il n’est pas libéré intérieurement. Rien ne sert d’ouvrir la cage d’un petit serin car, malgré ses ailes qui peuvent le porter et sou bec qui lui permet de manger, il ne sait pas trouver sa nourriture, ni se garantir des dangers possibles — et, en peu de temps, il sera mort de faim ou tué par quelque chat. C’est là une illusoire liberté — et nos gouvernants le savent bien, qui n’hésitent pas (tant que cela n’atteint pas trop leur portefeuille) à donner au peuple, à la masse, des « libertés » sociales ou autres : la liberté de voter par exemple, la liberté de la presse et quelques autres — cela n’a aucune importance et n’est d’aucun danger pour eux, car, d’un autre côté, ils entretiennent soigneusement, très soigneusement, les chaînes intérieures de l’individu qui, bien mieux que toute brimade trop voyante, le maintiennent dans un état d’esclavage fort propice à l’exploitation.

On se rend très mal compte, en général, de tous les obstacles que nous accumulons nous-mêmes, dans ce domaine, devant notre liberté ; de toutes les chaînes dont nous nous chargeons, je ne dirai pas volontairement, mais inconsciemment.. Nous sommes sur ce plan, et avec l’aide de nos éducateurs, les artisans de notre propre esclavage.

Il est, je pense, utile d’examiner en détail toutes ces entraves à notre liberté, de savoir d’où elles viennent et comment elles se manifestent. C’est ce que je vais essayer de faire.

Nexpos (à suivre)


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