La non-violence peut-elle marcher en Afrique du Sud

, par  Sharp (Gene) , popularité : 3%

 

Dans le numéro 9
d’ANV, nous publiions un article intitulé « Echec de la
non-violence en Afrique du Sud », nous constations que les
forces de résistance à l’apartheid (ségrégation
en Afrique du Sud) utilisant jusqu’alors la non-violence comme arme
de lutte se laissaient de plus en plus gagner aux idées
révolutionnaires traditionnelles, c’est-à-dire
préconisant l’affrontement violent par la guérilla et
le terrorisme. Peu après paraissait un article de Gene Sharp
dans « Peace News » sur le problème, nous l’avons
traduit et le présentons dans ce numéro comme un
deuxième élément de ce dossier, d’autant plus
que Gene Sharp fait, au sujet de l’Afrique du Sud, des observations
sur l’efficacité des luttes violentes et non violentes pour
se libérer d’une tyrannie.

La situation en Afrique du
Sud est maintenant désespérée. Le gouvernement,
suivi par le parti d’« opposition », a accru depuis des
années sa dictature sur la partie « non blanche » de
la population qui prédomine. Toutes les possibilités de
réforme ont été endiguées, et les eaux
montent rapidement.

Pour l’Afrique du Sud, il
n’y a pas d’issue qui n’implique de sévères
souffrances et des effusions de sang. Si rien n’est fait, la
situation va empirer, les souffrances constantes du peuple et la
violence du gouvernement vont s’accentuer, contribuant finalement à
une terrifiante explosion. Que les moyens de résistance soient
violents ou non, de grandes souffrances seront encourues par les
« non-Blancs ». Quiconque s’oppose à l’action
sous prétexte que cela conduit à la souffrance est
profondément ignorant de la situation. Le problème est
de savoir agir efficacement pour changer cette situation et de faire
contribuer la souffrance à l’accomplissement d’une société
libre et humaine.

Ceci est une tentative pour
contribuer à une compréhension de ce problème et
par-là apporter de la lumière vers une solution. Il est
évident qu’il y a de grands inconvénients à ce
que cette tentative soit faite par quelqu’un qui n’est pas
sud-africain. Il est possible cependant que ces inconvénients
soient partiellement compensés si, observant du dehors, je
peux examiner la situation d’une manière plus objective et
apporter au problème une compréhension des difficultés
et des moyens de résistance. Mon but, par conséquent,
n’est pas de « juger », de « condamner » ou
« d’instruire », mais de contribuer, par quelques
pensées, à la recherche générale d’une
solution. Personne ne peut présumer connaître toutes les
réponses ; nous avons certainement beaucoup à apprendre
des Sud-Africains, mais comme le problème est celui de
l’humanité aussi bien que celui des « non-Blancs »
d’Afrique du Sud, peut-être cette contribution sera-t-elle
acceptée par ceux qui sont les plus concernés par
l’esprit dans lequel elle est offerte.

En cherchant une forme
d’action, il nous faut accepter le fait que, quoi qu’on fasse, il
y aura un noyau assez important d’Afrikanders qui n’accepteront
jamais volontairement l’abolition de la ségrégation.
Nous devons aussi accepter que beaucoup de Sud-Africains sont très
compromis dans le système de domination blanche et qu’ils
continueront à répondre à chaque provocation par
n’importe quel moyen avec une rigueur accrue. Entre autres, leurs
richesses et leur puissance sont en jeu ; on peut, par conséquent,
s’attendre à ce qu’ils répondent par des
répressions vigoureuses et que l’abolition de la ségrégation
et de la domination blanche ne viendra qu’après une lutte
dure et prolongée.

Moraliser au sujet des
solutions à apporter n’est pas suffisant, le problème
doit être abordé en termes d’actions proposées.
En plus des méthodes d’action spécifiques à
des situations propres, l’attention doit être attirée
par les tactiques à adopter au cours des différentes
phases de la lutte et la recherche d’une stratégie globale.

Une considération
des problèmes posés par une telle stratégie au
cours du déroulement de la lutte inclurait trois points :

— Comment obtenir la
puissance maximum, par conséquent comment obtenir la plus
grande participation des « non-Blancs », principalement des
Africains ?

— Comment amener des
Blancs à quitter le camp des nationalistes, afrikanders et à
soutenir les « non-Blancs » ?

— Comment amener le
maximum de pressions internationales à peser sur le
gouvernement d’Afrique du Sud pour l’infléchir dans le
sens de l’autodétermination du peuple sud-africain et de son
développement futur ?

* *

Il y a deux techniques de
lutte en particulier qui pourraient être appliquées par
les « non-Blancs » :

— Une forme de violence
révolutionnaire ;

— La non-coopération
et la désobéissance civile à grande échelle,
c’est-à-dire la non-violence.

La violence suivrait
probablement le modèle algérien, c’est-à-dire
la guérilla.

Il n’y a, par contre, pas
de véritable modèle pour la solution non violente bien
qu’il y ait des expériences et des réflexions en
Afrique du Sud, et ailleurs, sur lesquelles on peut s’appuyer.

Aujourd’hui, la balance
penche lourdement en faveur de la violence. « De tous côtés,
maintenant, il y a une acceptation fataliste de l’inévitabilité
de la violence », écrivait Colin Legum dans l’« Observer »
(5 mai 1963), « la longue période de soutien des méthodes
de lutte non violente du Congrès (incarnée par le chef
Luthuli) est passée. Toute conversation maintenant porte sur
les tactiques de la violence et non plus sur l’opportunité
de son utilisation. »

Amertume, frustration et
désespoir ont conduit à un point où une
explosion violente devient presque inévitable. L’échec,
jusqu’alors, de l’action non violente aboutit à son rejet.
Les précautions du gouvernement pour prévenir toute
protestation amènent à ce sentiment qu’il faut rendre
coup pour coup.

En dépit d’un très
large soutien moral, la réponse du monde à l’appel
des « non-Blancs » pour un boycott économique et
politique, l’ostracisme diplomatique et culturel du gouvernement
afrikander a été bien maigre, si bien que les
« non-Blancs » sont naturellement désillusionnés
quant aux possibilités de tels moyens. En dépit de
quelques gestes, le mouvement non violent mondial a été
incapable d’offrir la moindre assistance sérieuse, que ce
soit comme fer de lance du boycott international ou pour fournir
d’utiles informations et analyses sur les problèmes de
résistance ou des experts pour apporter une réflexion
sérieuse aux problèmes stratégiques et tactiques
d’une lutte non violente efficace.

Bien qu’ils aient été
de toute évidence inadéquats, des efforts significatifs
et des sacrifices pour appliquer des méthodes d’action non
violente ont été faits par les « non-Blancs ».
Personne ne niera que si une issue pacifique leur semblait possible,
ils la choisiraient.

Il y a
d’importantes raisons pour ne pas accepter fatalement
l’inévitabilité de la violence : il ne suffit pas
d’avoir une décharge émotionnelle de haine dans un
acte de violence, pas plus qu’il ne suffit d’avoir une poussée
d’auto-respect chez celui qui défie le gouvernement dans une
action non violente. Il faut aussi considérer dans quelle
mesure les actions proposées vont contribuer au succès
du mouvement.

La reconnaissance des
difficultés et des dangers d’une lutte future par la
résistance non violente et de l’inadaptation du mouvement
non violent dans le passé n’est pas en soi un argument en
faveur de la violence. Il est aussi nécessaire de considérer
les difficultés et les dangers d’une future lutte de
guérilla et de terrorisme et aussi les types de lutte non
violente futurs possibles. Si on veut faire une étude sérieuse
de l’alternative, il faut inclure une comparaison des avantages et
des inconvénients de chacune des techniques de lutte et
considérer si leurs inconvénients peuvent être
vaincus ou contreba­lancés par d’autres facteurs.

Rien ne
montre que cela soit fait. Colin Legum écrivait que « la
perte de la foi dans l’efficacité des vieilles méthodes
ne va pas toujours avec une estimation réaliste des chances
que la violence puisse se révéler également
inefficace ».

Il y a tant de difficultés
et de dangers dans le choix de la lutte violente en Afrique du Sud
qu’une reconsidération de son efficacité doit avoir
lieu assortie d’une étude de moyens de lutte non violents
plus efficaces que ceux du passé.

Bien que la supériorité
militaire ne garantisse pas la victoire (spécialement dans le
domaine de la guérilla), il est important de savoir que le
gouvernement possède une énorme supériorité
sur tout ce que les « non-Blancs » pourraient rassembler,
excluant toute intervention internationale intensive.

En fait, c’est en
plusieurs points un avantage pour le gouvernement que les
« non-Blancs » aient recours à la violence. Cela lui
fournit une excuse pour une répression extrêmement dure
qui pourrait accentuer encore la démoralisation des
« non-Blancs ». Il a été suggéré
qu’au moins une fois le gouvernement avait pu avoir délibérément
poussé à la violence par l’intermédiaire
d’agents provocateurs, à la fin de la campagne de défi
et de désobéissance civile de 1952.

Les émeutes du 18
octobre au 9 novembre (quand la campagne était au plus fort)
aboutirent à la mort de 33 Africains et de 6 Blancs ; cela aida
beaucoup les Blancs à identifier la campagne non violente avec
le mouvement Mau-Mau et ainsi contrer la tendance de quelques Blancs
à sympathiser avec les non-violents. Les émeutes
aidèrent aussi à écraser l’esprit de
résistance chez les « non-Blancs ».

En octobre, par exemple, 2
354 volontaires défièrent les lois ségrégationnistes,
tandis qu’en novembre et décembre il n’y en eut en tout
que 280. Cette violence ne fut pas le seul facteur de la chute du
mouvement (la crainte d’une sévérité accrue
des sentences fut importante) et certains suggérèrent
que l’activité interne des communistes dans le mouvement
pouvait y être pour quelque chose.

Cependant, dit Léo
Kuper, dans son étude de la campagne (« Résistance
passive en Afrique du Sud », Londres, Jonathan Cape, 1957) « il
est évident que les émeutes jouèrent un rôle
décisif », elles « fournirent aussi l’occasion au
gouvernement de reprendre l’initiative et d’assumer des pouvoirs
spéciaux avec quelque justification ».

Sharpeville est souvent
cité comme une raison d’abandonner l’action non violente.
Cette vue est cependant basée sur un manque grave de
compréhension de la dynamique de l’action non violente. On
se rappelle rarement que les fusillades de Sharpeville furent
précédées d’une émeute à Cato
Manor peu de temps auparavant, qui peut avoir rendu les policiers
plus nerveux et avoir eu une influence irrationnelle sur leur
brutalité à Sharpeville.

Mais
c’est précisément parce que les meurtriers s’étaient
compromis contre de pacifiques manifestants sans armes que s’éleva
en Afrique et dans le monde entier un sentiment si profond et des
protestations si vigoureuses. Si le même nombre d’Africains
avaient été tués par les tirs de la police
contre une foule indisciplinée envahissant une zone
résidentielle blanche pour y commettre des meurtres et y
répandre l’incendie, il n’y aurait eu aucune réaction
comparable. Comparez, par exemple, l’attention et les protestations
soulevées par la mort de moins de cent Africains à
Sharpeville avec les effets de la mort de cent Algériens
pendant la guerre de libération.

Les
meurtres de Sharpeville révélèrent, à
ceux qui ne l’avaient pas encore compris, la véritable
nature du gouvernement et de sa politique. Tout de suite après,
il y eut un soutien considérable pour le programme de
boycottage. Le fait que dans la lointaine Norvège les drapeaux
aient été mis en berne après Sharpeville est
significatif du choc qui a été causé. Ce choc
eût été sensiblement réduit si le
gouvernement avait pu montrer que ceux qui avaient été
exécutés étaient des terroristes plutôt
que des manifestants non violents. Témoins par exemple les
réactions relativement molles aux exécutions des
terroristes du Poqo.

* *

Des
conceptions très naïves, au sujet de la résistance
non violente, sont répandues parmi ses partisans aussi bien
que parmi ses opposants :

— Il
n’est pas vrai que si les opposants à un régime
luttent non violemment, le régime oppresseur sera non violent
aussi et s’inclinera.

— Il
n’est pas vrai qu’en étant non violent on évite la
souffrance et le sacrifice.

— Il
n’est pas vrai que si l’opposant réagit par des
répressions violentes et brutales la lutte est perdue et le
mouvement défait.

— Il
n’est pas vrai que la voie de la non-violence soit une voie facile.

Bien au
contraire, on doit s’attendre à ce qu’il y ait des
souffrances et des morts si les « non-Blancs » résistent
par des moyens non violents mais militants. C’est en partie une
conséquence de l’extrême violence du système
politico-social qui est attaqué, et c’est en partie un
tribut à la puissance de l’action non violente et une
reconnaissance de la menace qu’elle constitue pour la continuation
de l’existence de ce système.

Au moment où
l’adversaire intensifie sa répression, les résistants
doivent manifester beaucoup de courage et non seulement poursuivre
mais accroître leur résistance.

Ceci n’a
pas toujours été fait en Afrique du Sud.

Cette volonté de
persister dans la résistance en dépit de la répression
est une sorte de jiu-jitsu politique. C’est-à-dire que la
supposée toute-puissance du gouvernement est rendue inefficace
et se retourne contre lui. La répression contre des
non-violents tend à aliéner la sympathie et le soutien
au gouvernement parmi ceux qui pourraient se joindre aux résistants,
aussi bien que parmi les supporters habituels du gouvernement et dans
le monde entier. Dans la mesure où le régime repose sur
la violence brutale et est prêt à l’utiliser contre
des non-violents ceci peut amener à accroître le nombre
des gens décidés à résister à un
tel système et peut-être à provoquer des failles
dans le propre camp gouvernemental. Grossi suffisamment, un mouvement
massif de défi pourrait, dans une deuxième étape,
devenir assez vaste pour immobiliser même les agents de
répression.

Le coût du changement
est donc terrible, mais il n’est pas pire que celui de la violence,
car bien qu’il y ait des souffrances à attendre en
s’engageant dans un mouvement de résistance non violent,
elles sont loin d’atteindre celles qui accompagnent un mouvement
violent. Toutes proportions gardées, il y eut moins de morts
au cours de la lutte non violente en Inde qu’au cours de la
campagne des Mau-Mau au Kenya, toutes deux dirigées contre la
domination britannique.

Les
informations que nous possédons au sujet des séries de
grèves dans les camps de concentration russes en 1953 montrent
que lorsque les grèves étaient menées d’une
manière non violente les pertes étaient beaucoup moins
grandes que lorsque la violence avait été utilisée ;
de même, au sein des campagnes indiennes elles-mêmes, il
y eut moins de blessés ou de morts dans les actions où
aucune violence n’avait eu lieu que dans celles où la
violence subsistait.

Dans la
lutte pour l’indépendance, globalement, il n’y eut
probablement pas plus de 8000 tués, directement ou
indirectement, à la suite de fusillades ou d’autres
blessures occasionnées par la lutte. Le contraste avec le
chiffre d’environ 150 000 Algériens tués dans une
population qui n’est qu’une petite fraction de celle de l’Inde
est très alarmant. On n’explique rien en disant que les
Français sont par nature beaucoup plus sauvages que les
Anglais.

Donc, le
coût d’une révolte violente sera vraisemblablement
plus élevé que celui d’une révolte non
violente. L’impatience provoquée par la lenteur des
changements apportés par l’action non violente (en ne se
basant que sur l’expérience sud-africaine) ne devrait pas
nous aveugler et nous dissimuler la durée d’une lutte
violente et l’éventualité de défaites et
d’échecs.

* *

Les
techniques de lutte violentes ou non violentes requièrent,
l’une l’autre, des sacrifices et du temps pour avoir des
résultats.

En certaines circonstances,
l’une peut paraître sensiblement plus rapide que l’autre,
mais, même à ce moment-là, d’importants
facteurs doivent être considérés tels que :

— le nombre de morts
possibles,

— le type de société
susceptible d’être engendrée par la lutte.

*

La lutte sud-africaine est
un mouvement pour rejeter la tyrannie et obtenir la liberté.
Il est par conséquent très important de savoir si la
technique de lutte utilisée est susceptible de réaliser
ce but ou si, au mieux, elle est susceptible de remplacer une
minorité dominante par une autre. Les luttes violentes tendent
à être suivies d’une concentration de pouvoir aux
mains de ceux qui contrôlent les moyens de violence les plus
efficaces (généralement l’armée et la police).
La population, alors désarmée et ne connaissant aucun
autre moyen de lutte, est relativement impuissante en face de
dirigeants qui possèdent de tels moyens de répression
violente.

Au contraire, l’action
non violente tend à diffuser le pouvoir à toute la
population. Le cours de la lutte lui-même repose sur un large
soutien populaire volontaire et une participation massive. Après
un succès, il n’y a aucune concentration de pouvoirs
militaires dans les mains de chefs qui pourraient promouvoir une
nouvelle dictature, et la population est entraînée à
une forme de lutte efficace grâce à laquelle elle pourra
maintenir et étendre sa liberté contre de nouveaux
usurpateurs. Ces considérations sont très importantes
si l’on est vraiment concerné par la libération et
non seulement par la fin d’un seul système tyrannique.

* *

Ces critiques de la
violence n’impliquant nullement que le mouvement non violent en
Afrique du Sud a été adéquat. D’abord, il n’a
pas été assez important. C’est-à-dire que
l’inaction, la non-résistance et une absence de violence ne
peuvent aucunement être assimilés à l’action
non violente. La minorité indienne, utilisant la non-violence
sous la direction de Gandhi entre 1906 et 1914, obtint de grands
résultats. Pourtant l’action non violente ne fut plus
utilisée jusqu’en 1946, encore une fois par les Indiens pour
se débarrasser du « ghetto act ».

Depuis lors, il y a eu
plusieurs boycotts des autobus par les Africains (quelques-uns furent
victorieux), la campagne de défi de 1952 (dans laquelle plus
de 8500 « non-Blancs » furent emprisonnés pour
désobéissance civile aux lois de ségrégation),
la défense pan-africaine des « pass laws » qui
aboutit à Sharpeville et les tentatives pour organiser des
grèves générales (qui furent en général
plus suivies que ne l’admit le gouvernement à l’époque,
par exemple la grève générale de 3 jours en
1961). Il y eut d’autres actions semblables, mais il est clair que
les actions non violentes ont été sporadiques et qu’il
y a eu de longues périodes d’inaction. Souvent, ce fut pour
des raisons très compréhensibles et nécessaires.
Mais quand ces périodes d’inaction ont été
nécessaires, cela provenait de la faiblesse du mouvement de
résistance et de la population non blanche.

Imaginez une armée
qui ne se battrait que lors de quelques escarmouches laissant à
l’ennemi le temps de rafraîchir ses troupes dans les
intervalles.

L’inaction, cependant,
même dans une situation telle celle de l’Afrique du Sud a
tendance quelquefois non pas à renforcer mais à
affaiblir les participants. L’impression que des progrès
seront réalisés aussi longtemps que l’on s’abstiendra
de faire preuve de violence est une erreur.

Si un
mouvement de résistance n’entreprend que des actions
sporadiques dans une telle situation, il n’obtiendra évidemment
pas de résultats significatifs, à moins que le nombre
de ses membres ne se renforce considérablement et que
l’organisation ne progresse pendant les périodes de silence.

La lutte ne peut être
victorieuse non plus si les participants et la population ne sont pas
prêts à payer le prix de la résistance. C’est
très semblable à une lutte violente. Si dans une guerre
de type traditionnel l’infanterie s’effondre sous un lourd tir
d’artillerie ennemi, ce côté ne peut évidemment
pas gagner. La faute dans un tel cas n’est pas tant due à la
guerre elle-même qu’à l’habileté à la
faire.

De même
dans la lutte non violente, quand l’adversaire déclenche la
répression et l’accroît, pour avoir une chance de
gagner, les militants non violents doivent avoir la force de
persister et d’encourir les peines les plus graves. S’ils
manquent d’une force suffisante pour le faire, le mal ne vient pas
de la technique mais des militants eux-mêmes.

Ainsi en 1952, quand le
gouvernement infligea de graves punitions pour désobéissance
civile, ce fut une grave erreur tactique de ne pas avoir renforcé
la campagne de défi. Les Africains n’auraient pas dû
non plus être pris par surprise en 1959 quand, en réponse
à leur défi, le gouvernement proclama l’état
d’urgence. Le retrait, à un tel point, permit au
gouvernement de reprendre les choses en main et développa une
atmosphère de crainte et de conformisme chez les « non-Blancs ».

Il y a eu, à mon
avis, une autre faiblesse dans le passé du mouvement non
violent. Un des moyens les plus intelligents utilisé par le
gouvernement pour répondre à des actions non violentes
a été de faire quitter la lutte aux leaders sans en
faire des martyrs et des modèles à suivre en les
emprisonnant.

Par exemple, on peut
dénoncer et « liquider » quelqu’un en vertu de la
loi pour la suppression du communisme et par-là lui interdire
toute appartenance à une organisation politique, toute
fonction de meneur et même toute participation à une
réunion politique. Des leaders nationaux furent parfois jugés
d’après cette loi, déclarés coupables,
condamnés à plusieurs années de prison avec
sursis « à condition qu’ils ne continuent pas à
enfreindre la loi ».

D’après une loi
sur les émeutes, un homme peut être assigné à
résidence loin de son foyer, de son travail et de ses
activités.

L’alternative pour les
leaders non blancs a été l’emprisonnement dans
d’infâmes cellules ; cette alternative est dure et aucun de
nous ne peut dire à l’un d’eux qu’il devrait aller en
prison plutôt que d’accepter cette cessation essentiellement
volontaire de ses activités politiques. Pourtant, un des
résultats objectifs de leur choix d’accepter ces limitations
au lieu de refuser de se soumettre, et donc d’aller en prison, a
été le refus de la base de risquer des peines plus
fortes que ses leaders.

Par conséquent,
accepter l’emprisonnement et d’autres souffrances est une des
premières conditions pour que cela change. Il est significatif
que Robert Sobukwe, qui fonda le Congrès pan-africain, choisit
d’être parmi les premiers à aller en prison pour
désobéissance civile.

Albert Luthuli, d’un
autre côté, a accepté de se conformer au
bannissement jusqu’au bout (1964) bien qu’il fût douteux
qu’il puisse reprendre ses activités. Le gouvernement a
ainsi obtenu les avantages de l’emprisonnement sans en avoir les
inconvénients. Tout cela a eu tendance à réduire
le militantisme et l’activité du mouvement non violent.

L’existence du
gouvernement d’Afrique du Sud (comme tous les gouvernements, qu’ils
soient démocratiques ou tyranniques) dépend de la
volonté de ses sujets à continuer à y coopérer
et à s’y soumettre. Cette coopération et cette
soumission peuvent prendre des formes variées telles qu’aider
à gérer le système économique, servir
comme fonctionnaire et simplement obéir aux lois et aux ordres
du régime.

Ce consentement peut être
« libre » soutien au régime ou passive soumission ;
dans d’autres cas il peut être « forcé » par
crainte de l’emprisonnement ou d’autres sanctions qui peuvent
leur être imposées s’ils tentent de désobéir.

Mais
même le consentement forcé implique le choix soit de se
soumettre et éviter les pénalités, soit défier
et encourir la souffrance. Dans les deux cas, la continuation de
l’existence de n’importe quel régime est le résultat,
non seulement des aspirations et des décisions des personnes
et des groupes qui contrôlent directement les rouages de l’Etat
mais d’abord de la soumission et de la coopération du peuple
tout entier. Le coût du défi peut varier : dans certaines
situations il peut être terrible. La capacité du peuple
à retirer son consentement peut varier, dépendant de sa
détermination, de sa force et de sa volonté de payer le
prix du changement.

Par conséquent, le
problème de modifier le gouvernement en place ou de réaliser
une révolution consiste non seulement à attaquer les
gouvernants et leurs agents immédiats, mais surtout à
« responsabiliser » le plus grand nombre.

Si le système actuel
continue, la faute en est à la majorité de la
population sans le consentement et la collaboration de laquelle ce
système s’écroulerait (après une tentative
sanglante pour une reprise de la coopération). La réalisation
d’un changement en Afrique du Sud dépend donc des moyens
d’accroître la force des « non-Blancs » et en
particulier des Africains.

Le changement peut ainsi se
faire même si les gouvernants actuels ne sont jamais convaincus
qu’il est souhaitable. La tâche principale est de savoir
donner des forces au peuple. Leur résolution d’abolir le
régime doit être accrue. Leur force d’organisation et
leur capacité d’agir collectivement et spontanément
doivent être améliorées. Leur volonté de
persister à défier le gouvernement doit être
renforcée.

L’état
de véritable tyrannie dans n’importe quelle société
est donc pour une grande part une conséquence de la faiblesse
du peuple dans le passé ou dans le présent. Si
maintenant les peuples sont faibles et craintifs, incapables de payer
le prix de leur refus, alors aucune forme réelle et durable de
la liberté ne peut être réalisée. Car la
vraie liberté n’est pas quelque chose de donné, mais
quelque chose qui se gagne et se prend et qui, par conséquent,
peut être défendue et étendue même face à
de nouvelles menaces.

Ainsi, ceux qui ne pensent
plus maintenant qu’à une intervention extérieure pour
libérer l’Afrique du Sud tentent d’outrepasser le problème
révolutionnaire le plus important et de prendre un raccourci
vers la liberté quand il n’en existe pas.

Même si le
gouvernement afrikander actuel est aboli par une intervention
extérieure et si la domination blanche est terminée,
s’il n’y a dans ce processus aucun renforcement du peuple tout
entier, aucune diffusion effective du pouvoir, aucun accroissement de
leur capacité à contrôler eux-mêmes leurs
gouvernants, alors le gouvernement suivant, quelle que soit sa
couleur, sera au moins aussi tyrannique que l’actuel et, ayant
attendu une aide extérieure pour en finir avec le système,
le peuple manquerait alors de capacité pour aboutir à
une vraie liberté.

Les mouvements de
terrorisme et de guérilla reconnaissent souvent à un
point extrême l’importance du retrait de la coopération
et du consentement du peuple au gouvernement. Ceci aide à
expliquer pourquoi si souvent la terreur est dirigée non
contre l’ennemi, comme on pourrait s’y attendre, mais
essentiellement contre le peuple pour le contraindre à
résister (certains signes montrent que cela commence déjà
en Afrique du Sud). C’est donc une tentative pour forcer les gens à
être libres, une tentative pour réaliser l’impossible.
Même si c’est politiquement efficace dans l’immédiat,
le type de société et le type de liberté qui en
découlent sont d’une valeur assez discutable ! Il y a une
preuve que l’action non violente peut permettre d’accroître
les forces d’un peuple opprimé. Gandhi prétendait
toujours que le but primordial des luttes non violentes qu’il
menait n’était pas d’attaquer les Anglais qui étaient
un facteur important mais secondaire de la situation, mais de
renforcer la détermination, l’indépendance et la
capacité de résistance des Indiens, facteur le plus
important.

Ceci fut
démontré en Afrique du Sud en 1952 au cours de la
campagne de défi durant laquelle les effectifs du Congrès
national africain sau­tèrent de 7000 à 100 000. Le
nombre des membres n’est pas le seul critère d’une force
accrue, mais cela révèle la contribution de l’action
non violente à l’accroissement de la capacité de
résistance et de la force d’organisation. Semblablement, en
Inde, le Congrès, un minus­cule groupe prenant des
résolution une fois par an, se transforma, sous l’impulsion
de Gandhi, en une organisation de combat de masse capable de secouer
le joug du puissant empire britannique.

On a dit (par exemple,
Patrick Duncan) que dans la mesure où le gouvernement
d’Afrique du Sud a rendu illégal tout effort politique
conventionnel pour produire une réforme et a interdit
l’utilisation de la non-violence pour s’attaquer à
l’apartheid, que la violence était maintenant justifiée.
C’est malgré tout raisonner très superficiellement
que de dire : puisque la non-violence est illégale, on doit
utiliser la violence puisqu’elle est illégale aussi.

La répression
accrue, aujourd’hui, rend plus difficile l’organisation de la
résistance non violente (surtout ouvertement) qu’en 1952,
mais il n’est pas plus facile d’organiser la résistance
violente. Il est vrai que la résistance non violente est
d’habitude mieux organisée ouvertement, mais, dans un
mouvement violent les agents et les informateurs ne peuvent
travailler non plus avec une totale efficacité dans le secret.

La résistance
norvégienne sous l’occupation nazie fut organisée
secrètement bien que pratiquée ouvertement. D’autre
part, la totalité de la résistance non violente n’a
pas besoin d’être organisée à l’avance pour
être efficace. Parfois, une résistance hautement
efficace a été tout à fait spontanée ;
d’autres fois, des actions organisées et démarrées
par un très petit nombre peuvent frapper la fibre de la
responsabilité et leur exemple peut être suivi
massivement.

C’est extrêmement
difficile, maintenant, de mettre sur pied une stratégie et des
tactiques appropriées à la lutte en Afrique du Sud et
ce serait présomptueux de ma part de chercher à en
imposer. Il est très important, cependant, que de sérieux
efforts soient faits pour en trouver. Alors seulement une sérieuse
alternative au terrorisme et à la guérilla ou à
l’invasion militaire gagneront une audience sérieuse.

Il y a au moins cinq
facteurs essentiels qui devront retenir toute notre attention pour
dégager cette stratégie :

1. La condition présente
de l’Afrique du Sud et en particulier les conditions et les
potentiels des différents groupes qui peuvent entraver ou
aider la résistance

a) le gouvernement,

b) l’opposition blanche
potentielle,

c) les activistes et les
organisations non blanches,

d) la résistance
potentielle non blanche,

e) le reste de la
population.

2. La technique d’action
non violente, sa dynamique, ses exigences, pour aboutir au succès
et à une expérience valables.

3. Comment réduire
ou balayer la faiblesse actuelle chez les « non-Blancs »,
ce qui accroîtrait leur capacité à rejeter
l’oppression. En particulier, ceci inclut des questions telles que :

a) Comment rejeter la
crainte et le peu d’empressement à persister dans la
résistance en dépit des répressions ?

b) Comment développer
la connaissance et la capacité de résister avec le plus
d’efficacité en termes spécifiques ?

c) Comment leur faire
prendre confiance en leur propre capacité de changer les
situations (par exemple, en remportant de petites victoires locales,
comme cela a déjà été fait pour le
boycott des bus) ?

4. Comment séparer
la population blanche du gouvernement (les libéraux, les
groupes religieux, la minorité anglaise et en particulier les
industriels) ? Il est significatif que la campagne de défi de
1952 ait été efficace dans ce sens, amenant la création
du Parti libéral et du Congrès des démocrates.

5. Comment stimuler
l’assistance internationale maximum et comment l’utiliser avec le
plus d’efficacité ? Il y a plusieurs façons concrètes
d’apporter de l’aide à un mouvement intérieur de
résistance non violente :

a) Aider à
communiquer les nouvelles, les encouragements, les projets de
résistance, etc., par exemple par une station radio basée
hors de l’Afrique du Sud, par des journaux imprimés à
l’extérieur pour être distribués dans le pays.

b) Une propagande plus
efficace et des campagnes d’éducation exposant au monde la
situation en Afrique du Sud et parlant du mouvement de résistance.

c) Des pressions
économiques plus efficaces contre l’Afrique du Sud tels que
des mouvements d’embargo et de boycott plus sérieux qu’ils
ne l’ont été jusqu’alors (c’est ce qui fut
recommandé à l’Assemblée générale
des Nations unies en novembre 1962 ).

d) Des pressions
diplomatiques et culturelles plus efficaces (rupture des relations
diplomatiques également recommandée par les Nations
unies) et le refus de collaboration culturelle sauf quand cela
implique la rupture des pratiques d’apartheid.

e) Le refus de livraison
d’armes ou de matériel pouvant être utilisé à
en fabriquer en Afrique du Sud.

f) Le retrait de tous les
investissements étrangers sauf là où les
industriels acceptent de payer des salaires raisonnables aux
« non-Blancs » et d’abandonner les pratiques de
l’apartheid.

g) L’application de par
le monde de différents types d’action non violente pour
réaliser ces objectifs.

De telles mesures
pourraient être d’un grand secours pour :

1. Renforcer le moral, la
détermination et la capacité de résistance des
« non-Blancs ».

2. Affaiblir le moral, la
détermination et la capacité :

— du gouvernement pour
continuer comme actuellement ;

— de la population
blanche en général pour soutenir le gouvernement.

L’alternative
à ce programme d’action est sans aucun doute une forme de
guerre, impliquant probablement :

— ou
bien une longue campagne de terrorisme et de guérilla sur le
modèle algérien,

— ou
bien une grande intervention militaire internationale par une armée
des Nations unies, une alliance africaine ou une aide plus directe
des Russes ou des Chinois.

Toutes
ces possibilités sont extrêmement dangereuses, en
particulier dans la mesure où elles entreraient dans le cadre
du conflit Est-Ouest et où le conflit pourrait dégénérer
en une guerre nucléaire. A ce dernier stade, les chances ne
sont franchement pas lourdes pour que la lutte s’engage vers une
application plus efficace de la résistance non violente
intérieure avec une puissante aide extérieure. Si cela
ne se produit pas cependant, ce sera faute d’audace, de
compréhension et d’initiative et non parce que la
non-violence eût été incapable de triompher si
elle avait été appliquée intelligemment et
courageusement. Et si cela ne se produit pas, la tragédie de
l’Afrique du Sud de l’avenir pourrait faire paraître
insignifiante la tragédie actuelle et passée.

Il y a
encore de l’espoir pourtant, et des occasions. Si on les saisit,
l’avenir peut encore être brillant pour ces terres
déshéritées, et le monde peut recevoir cette
leçon : comment se débarrasser de la tyrannie et établir
simultanément une liberté véritable et durable.

Gene Sharp