Introduction à l’autogestion

, par  Bernard (André), Lagrave (Rose-Marie), Martin (Marie), Viaud (Marcel) , popularité : 5%

 

C’est par la production,
par la production d’objets, que l’homme s’exprime
essentiellement, par le travail. L’homme est un créateur,
mais l’objet produit lui échappe : il en est dépossédé
par de multiples formes d’exploitation. Ce qui devait être la
joie de créer devient la souffrance du travail. Le travail
n’est plus alors que la nécessité de survivre.

Pour se réapproprier
les objets qu’il produit, pour décider lui-même des
objets qu’il produira, pour organiser directement son travail et sa
vie, l’homme, au cours des temps, a sans cesse fait preuve
d’imagination créatrice. Sans cesse, il a tendu vers la
société idéale qui le libérerait, lui
permettrait le bien-être, pour créer et créer
encore…

Actuellement, cet effort
des producteurs pour prendre en charge totalement, progressivement ou
brusquement, les ateliers, les usines, les champs, les circuits de
consommation, les transports, la culture, les loisirs, etc., cette
recherche est qualifiée d’autogestion.

Sans
doute le terme d’autogestion avait-il déjà été
employé par les premières écoles socialistes,
mais il fut oublié ; ce n’est qu’avec les expériences
yougoslave et algérienne qu’il retrouve une résonance.

Il est
possible de chicaner sur le terme, de préférer d’autres
qualificatifs propres à des lieux d’expérience
particuliers et à différents moments de l’histoire.
Il est vrai que ces termes ne recouvrent pas la même réalité.
L’Espagne de 1936 s’exprima par les « collectivités »,
la « syndicalisation », le « communisme libertaire ».
La Russie de 1905 lança les « soviets », repris en
octobre 17. Repris encore en Allemagne, en Autriche et ailleurs après
17. Soviets ou « conseils » ; conseils ouvriers et paysans.
Avec un contenu moins révolutionnaire, un mot plus ancien
s’est maintenu en tous lieux : la coopérative.

Dans les
pays capitalistes, l’expérience est nettement réformiste
et multiforme. La communauté agraire en Israël fit
fleurir le mot « kibboutz ». Le mouvement social non
violent, en Inde, parle de « gramdan ». Nous pourrions sans
doute continuer l’énumération.

Ainsi un déluge de
mots, contestés pour eux-mêmes ou pour ce qu’ils
désignent, expriment la créativité ouvrière.
Mots galvaudés, pervertis, oubliés, retrouvés,
revalorisés.

Autogestion
nous paraît le terme générique actuellement
employé le mieux compris. Mais peu importe le terme ; seule
compte la réalité. Nous sommes concernés par
l’autogestion : c’est une revendication essentielle de
l’anarchisme. Et nous constatons chaque jour un peu plus qu’une
certaine pratique de la non-violence conduit à poser les
problèmes en fonction de ce « projet ».

Mais nous ne sommes pas des
spécialistes de l’autogestion, des professionnels de la
recherche ; nous voulons tenir notre place de notre mieux, apporter
notre pierre. Nous tentons, à notre niveau, de satisfaire
d’abord un besoin de compréhension, pour mieux combattre,
pour mieux vivre.

Mais
comment bien comprendre ce qui s’est passé, ce qui se passe
de notre temps et quelquefois quasiment sous nos yeux ? Nous manquons
d’une synthèse pour étudier l’expérience
espagnole : on ne peut reprocher aux hommes qui y participèrent
d’avoir d’abord « vécu » plutôt que de
constituer des archives. La pratique des conseils ouvriers allemands
nous est incomplètement connue : nous voudrions en pénétrer
la démarche ; par-là nous connaissons mieux les
Espagnols. L’Algérie est proche, mais mouvante et imprécise,
souvent bâillonnée. La Yougoslavie ne répond pas
rigoureusement à nos schémas préétablis.
A chaque fois, nous devons nous refaire un œil neuf. Que dire de
l’expérience indienne qui nous paraît énorme,
contestée et mal connue ? Étudier le phénomène
coopératif n’est-ce pas entreprendre un travail au-dessus de
nos possibilités ?

Alors ?

Alors nous resterons
modestes.

Il nous
a paru qu’il ne fallait tenter d’abord qu’une introduction
au phénomène autogestionnaire ;
qu’il était
essentiel d’avoir une vue globale, qu’il était nécessaire
de replacer les moments forts dans le temps et dans l’espace. Par
la suite, notre approche pourrait se faire plus précise.

Dans le
plan de travail que nous avons choisi, nous avons éliminé
ce que nous pouvons appeler les micro-réalisations, comme les
phalanstères, les « colonies » libertaires, les
communautés diverses, également les kibboutzim. Cette
façon de faire peut être discutée et il est
souhaitable qu’elle le soit. Et nous avons privilégié :

1. Les
collectivités libertaires espagnoles de 1936.

2. Les
soviets et conseils de 1905, 1917 et après.

3.
L’autogestion en Yougoslavie.

4.
L’autogestion en Algérie.

5. Les
coopératives.

6. Le gramdan en Inde.

Puis
nous nous proposons d’étudier chaque phénomène
autogestionnaire ainsi délimité suivant un schéma
type. Là encore, la discussion reste ouverte. Nous pensons que
le schéma n’est qu’un point de départ, qu’il peut
être modifié, qu’il peut éclater. Une tribune
de discussion parallèle pourrait être ménagée
à nos lecteurs ; seul le courrier reçu nous éclairera
à ce sujet.

Voici le plan que nous nous
proposons de suivre, avec des exemples qui ne sont qu’indicatifs :

1. Antécédents
traditionnels, usages coutumiers, les racines

— « Esprit
communautaire et sentiment collectif qui unissaient les hommes par le
cœur, par la sympathie, par la cordialité qui prolongeaient
les coutumes décrites par Joaquim Costa dans son livre le
Collectivisme agraire en Espagne
(G. Leval, Cahiers de
l’humanisme libertaire,
n° 152.) Dès 1840, en
Catalogne, dans l’industrie textile, formation des premières
coopératives de consommation et de production d’inspiration
proudhonienne.

— Le mir, organisme de
propriété collective rurale, en Russie avant 1917.

— La
décentralisation politique yougoslave et la zadrouga.

— La
pratique communautaire kabyle.

— La
coopérative : base historique de l’autogestion ?

— L’isolement
des villages indiens par rapport au pouvoir central.

2. Préparation
théorique

— L’influence
de Bakounine, de la Ire Internationale ; histoire de la CNT et de la
FAI. Importance de la propagande anarchiste.

— L’influence
de Proudhon sur les soviets russes (Gurvitch, Autogestion,
1). Influence de Tolstoï sur les coopératives hongroises
et roumaines.

— L’autogestion
à partir du marxisme avec l’influence de Proudhon.

— L’exemple
yougoslave sur les combattants algériens ?

— Proudhon,
C. Gide, Kropotkine (cf. Desroches).

— Charité
et justice à partir d’une conception religieuse non violente
(Vinoba).

3. Le
passage à l’autogestion. La révolution

— La
« gymnastique révolutionnaire » : les grèves
et les différentes insurrections du prolétariat
espagnol. La montée du fascisme, les putsch. La révolution
(et la guerre) de 36 : formation des collectivités, occupation
des biens vacants.

— La
guerre, facteur de dissolution du pouvoir central. La révolution
de 1917.

— Initiative du
gouvernement yougoslave pour résoudre des problèmes
économiques et politiques précis. Essai récent
en Tchécoslovaquie et dans d’autres pays de l’Est.

— L’occupation des
biens vacants en Algérie.

— Le coopérativisme
est un réformisme.

— Le don volontaire de la
terre, de l’argent, en Inde, etc.

4. Le fonctionnement de
l’autogestion. Les problèmes, les échecs, les
réussites

— De nombreux témoignages
parcellaires et éparpillés sur les collectivités
espagnoles.

— Noyautage des soviets
par les communistes. Destruction des expériences de Kronstadt
et d’Ukraine.

— Ou l’étatisme
ou l’autogestion : balancement entre deux pouvoirs. Manque de
qualification. Le sabotage du pouvoir central.

— Des coopératives
partout et de tous les genres.

— Manque d’informations.
Réorganisation des villages. Autonomie, décentralisation
et fédéralisme. Une société non violente.

5. Discussion,
critiques, prolongements : que pouvons-nous faire, ici et maintenant ;
notre attitude

6. Problèmes
divers sur l’autogestion

— Possibilité
d’installer une gestion ouvrière qui change les rapports de
production, qui ne soit pas une gestion démocratique du
capitalisme.

— Sur l’intérêt,
malgré tout, de participer à l’animation de
coopératives, mutuelles, etc., qui sont récupérées
par le système capitaliste. L’autogestion d’un seul
secteur de la société vire au capitalisme ou est
absorbée par l’État.

— La nécessité
d’une planification de l’autogestion. Laquelle ? L’ouvrier face
au produit de son travail.

— « Société
de consommation » opposée à « société
d’autogestion ». L’autogestion est-elle anarchiste ?
L’autogestion en pays socialistes ; l’autogestion en pays
capitalistes.

— Côté
psychologique de l’autogestion : acceptation et possibilité
d’assumer l’autogestion.

— La
créativité du monde ouvrier.

— Gestion
de l’entreprise, gestion de la société.

— Autonomie
des entreprises et concurrence.

— Inégalité
de développement.

— etc.

André Bernard

___________________________________

Commentaire 1

En gros,
j’aime beaucoup ce poème sur l’autogestion, cet hymne au
travail créateur, bien qu’on puisse qualifier de petit
bourgeoise cette idéalisation par les anarchistes du
travail créateur, artisanal, paysan, etc. (c’est, entre
autres, une critique que fait Sartre). Après, je trouve, le
plan de travail très bon. Sur la 2e partie, préparation
théorique :

1) Bakounine n’a pas dit
grand-chose sur l’autogestion. Il faudrait plutôt présenter
la chose ainsi :

La Ire Internationale,
les sociétés de résistance, l’organisation ;

Le syndicalisme
révolutionnaire, l’idée de grève générale,
de grève avec occupation ;

Histoire de la CNT et
de la FAI ; importance de la propagande anarchiste, etc.

2) C’est plutôt
vague, et méchant pour le marxisme. Je propose :

La conception marxiste :
autogestion, conseils ouvriers, Etat. Et laisser Proudhon ailleurs.
On peut en parler avec le marxisme, mais c’est relativement peu
important, à mon avis. En tout cas, faire une place plus
grande au marxisme.

La 4e
partie et la 6e (dernière) se recoupent plus ou moins, et la
liste des problèmes peut s’allonger à l’infini. La
partie 4 serait plus historique, la 6e plus théorique. Je
propose éventuellement de supprimer la 6e partie et d’intégrer
par la suite cet ensemble de problèmes et d’autres aux
différents chapitres, en particulier au 4e et 5e.

Marie
Matin

Commentaire 2 : Critique de la démarche

Toute
démarche pour une étude sur l’autogestion me paraît
devoir comporter un relevé des publications sur ce sujet, les
différentes revues spécialisées françaises
et étrangères, les livres (d’un point de vue
historique ou monographique), les thèses.

Pour un plan de travail
collectif comme celui-ci, à mon avis, il faudrait :

que
chacun lise la « théorie » de l’autogestion (l’un
d’entre vous pourrait faire un repérage parmi les grandes
théories historiques et économiques (Proudhon, Marx,
Bakounine, Desroches, Bourdieu, Meister, etc.) et en faire une
synthèse en dégageant une ligne directrice ;

ensuite
que chacun étudie plus particulièrement une expérience
originale, suivant l’affinité ou la compétence, pour
une période historique ou un pays, que chacun fasse circuler
son étude pour qu’elle soit lue de tous. Dégager les
principales ressemblances des expériences.

Ceci me
semble être seulement le travail préliminaire, la
base à partir de laquelle on peut se poser les problèmes.

1.
Relier la théorie et
la pratique.

A partir
de la synthèse, théorique et des exemples concrets, se
demander si l’autogestion peut être théorisée,
si elle n’est pas une praxis ?

2.
Fonctionnement de l’autogestion.

Echec.
Succès. Essayer d’analyser à partir d’exemples
concrets en relation avec : la période historique et la société
globale où l’expérience autogestionnaire s’insère.
Pourquoi échec ou réussite ? Quels sont les critères
qui permettent de décider si c’est un échec ou une
réussite ?

Ces deux
points nous permettent alors de nous interroger sur le pourquoi et
le fondement d’une telle étude :

Comment
l’autogestion peut s’insérer dans un mouvement anarchiste
non violent ?

a) Essayer de dégager
la doctrine plus particulièrement anarchiste sur
l’autogestion.

b) Relation de la
non-violence et de l’autogestion. Y a-t-il une relation ? Comment
est-elle fondée ? Légitimité de cette relation.

c) Pourquoi la non-violence
à-t-elle plutôt prôné des communautés ?

* * *

Quelle
est la fonction de votre groupe ou revue ? Que devez-vous apporter à
une telle étude ? Dans la société anarchiste et
non violente, comment voyez-vous l’autogestion ? Que faites-vous,
quels sont vos moyens pour 1a réaliser ? Quels sont les points
théoriques à revoir par rapport à la théorie
officielle ?

C’est ce dernier point
qui est le plus important car c’est se demander comment, par
rapport à une doctrine originale anarchiste et non violente,
situer l’autogestion. Les autres problèmes ont été
traités par bien des gens, c’est le seul que vous pouvez
dégager vous-mêmes et donc le plus intéressant
quant à l’apport pour l’autogestion et la perspective
d’une société anarchiste et non violente. C’est
presque à ce seul niveau que votre travail commence, puisque
le reste a été plus ou moins fait ou en passe d’être
fait.

Critique de détail

1. Pour
une introduction à l’autogestion il convient de définir
qui est « l’homme qui s’exprime essentiellement par le
travail ». L’autogestion peut-elle s’appliquer à
n’importe quel genre de travailleurs ?

2. Ceci amène une
autre question : les différences de termes ne sont pas des
« chicaneries ». Il convient au contraire de les examiner
de près. Il faudrait faire une sociologie de la dénomination
pour montrer que des expériences différentes portent
des noms différents, et que ces différences sont riches
en enseignements, le nom d’un groupe a une double fonction :

désigner
le groupe en tant que tel et les membres du groupe.

définir les
relations sociales qu’un groupe entretient avec d’autres groupes.
Voir la différence des termes historiquement ; y a-t-il un
enchaînement, un processus de développement (dans quel
sens) de l’un à l’autre ? L’autogestion est-elle
l’aboutissement de telles expériences, ou bien se
situe-t-elle à côté ? Donc, pas un « déluge
de mots » mais des expériences différentes qui
s’expriment sous des termes différents. Bien voir que le
terme et la réalité sont étroitement liés.

Point
très important. Affirmations : « nous sommes concernés
par l’autogestion », « nous constatons chaque jour un peu
plus qu’une certaine pratique de la non-violence conduit à
poser les problèmes en fonction de ce projet ». Comment
êtes-vous concernés ? Pourquoi ? Quelle est cette pratique
de la non-violence qui conduit à l’autogestion ? Affirmation
théorique. Où, en pratique avez-vous été
concernés ? Dans ce même ordre d’idées, définir
ce que vous voulez dire par « apporter notre pierre ».
C’est là que se situe le problème. Que pouvez-vous
apporter d’original qui n’ait été dit ? (Rapport
autogestion-non-violence ?) J’aimerais savoir ce que recouvre « pour
mieux combattre, pour mieux vivre » ? (formule vide). Qu’est-ce
que ça change dans votre vie de tous les jours ?

Que cherchez-vous
finalement ?

Une
étude théorique de ce qui a été fait et
dit ?

Ou,
à partir de cela, essayer de dégager une théorie
de l’autogestion dans la société anarchiste et
non-violente ? C’est là que ça commence à être
intéressant.

Rose-Marie
Lagrave

Commentaire 3

Pourquoi avoir écarté
les « micro-réalisations » du plan de travail ? Il me
paraît inutile et vain d’essayer d’en faire le recensement
et l’historique, mais malgré leur insertion parcellaire dans
un cadre réformiste ou capitaliste, il me parait intéressant
de se poser à leur sujet un certain nombre de questions :

1)
Quelles sont les motivations qui poussent des individus à ce
genre de tentative ?

2) Elles
sont généralement vouées à l’échec
ou à la disparition à plus ou moins long terme. Est-ce
à cause de leur anachronisme en société
capitaliste ou plutôt à la difficulté des
rapports entre individus qui se veulent libres et responsables mais
n’ont pas atteint le degré de maturité nécessaire ?

3)
Conséquence de la question précédente : Si nous
imaginons une société ou une situation révolutionnaire
où production et distribution seraient autogérées,
ne risque-t-on pas de voir rapidement se recréer des rapports
aliénants entre individus, aussi pénibles à
vivre que ceux que nous connaissons actuellement ?

4)
Depuis l’avènement des sociétés
industrialisées, les révolutionnaires s’accordent à
vouloir briser l’exploitation capitaliste, mais ne convient-il
pas dès maintenant d’apprendre à assumer sa propre
liberté sur un plan positif, alors que nous l’exerçons
habituellement sur un plan négatif ou oppositionnel ?

5) Certains préconisent
la création immédiate de réalisations
communautaires, se coordonnant ensuite entre elles, comme un moyen de
création de société parallèle. N’est-ce
pas là un moyen révolutionnaire non violent, un
apprentissage de l’autogestion, la voie ouverte à une
escalade allant des micro aux macro-réalisations ?

Le plan de travail

Je crains que l’étude
et l’analyse suivant un schéma type de chacun des phénomènes
autogestionnaires ne soit qu’un travail fastidieux de compilation.
Il y a là en tout cas fort peu de possibilités de
créativité ou de recherche réelle.

Personnellement, je
préférerais que nous privilégiions :

I. Esprit communautaire et
sentiment collectif (les racines).

II. Les théories
(Bakounine, Proudhon, Tolstoï, Vinoba, etc.).

III. Le passage à
l’autogestion (comment ? analyse des forces).

IV. La planification
(comment ne pas perdre la dimension individuelle) : entités
communales, urbaines, régionales, nationales, entités
de production, de la plus petite à la plus grande.

V. La
distribution. Suppression du profit, de la monnaie, comment
établir des nouveaux rapports d’échange ?

VI.
Aspects psychologiques. L’homme face à sa liberté,
le développement de la créativité,
démystification de la consommation, le droit à la
paresse, etc.

Marcel Viaud