La Presse Anarchiste
Slogan du site
Descriptif du site
Plus Loin n°1 (mars 1946)
L’or russe ou le travail forcé en U.R.S.S.
Article mis en ligne le 30 mai 2008
Visites : 551 - Popularité :
3%
logo imprimer
Intellectuels et ouvriers de l’Europe occidentale s’émerveillent souvent devant l’envergure de l’effort productif réalisé en Russie ; il leur semble que les sacrifices qu’implique un pareil développement de l’énergie humaine entraînent une approbation des masses solidaires du régime dans lequel elles vivent. Il n’en est rien, à en juger par les récits de témoins oculaires venus de là-bas ; la relation d’un marin, ancien membre des Jeunesses Communistes, puisée à la source indiquée plus haut, est catégorique à ce sujet.

Maintes fois l’opinion publique en Europe a été intriguée par les raisons véritables permettant d’expliquer la formidable efficience de l’appareil économique de l’État russe. La documentation publiée ci-dessous concernant l’organisation méthodique sur une échelle énorme du travail forcé dans la Russie actuelle a donc une grande importance ; voilà pourquoi la rédaction de Plus Loin n’a pas hésité à la reproduire d’après le Courrier Socialiste, numéro du 10 décembre 1945, organe central du Parti social-démocrate russe, publié à New-York. Il va de soi qu’en agissant ainsi les camarades de la rédaction ne se considèrent nullement moralement solidaires des socialistes russes, restés fermement attachés à la cause de la démocratie parlementaire. Mais étant donné la probité, le caractère sérieux de l’information donnée habituellement par cet organe, nous tenons à mettre les faits dénoncés sous les yeux de ceux qui veulent encore bien voir.

Il raconte le travail fiévreux pour construire la voie ferrée conduisant de Komsomolsk-sur-l’Amour à Port-Soviétique tout droit à travers les monts, les marais et la taïga de la région de l’Oussouri. À présent, des centaines de milliers d’hommes travaillent là-bas ; il y a là des prisonniers allemands, des Polonais qui sont demeurés là depuis 1939—1940, des Ukrainiens, des habitants du Kouban, des Blancs-Russiens déportés par cantons entiers, obligés de quitter leur pays natal pour le crime de ne pas être partis en insurrection contre l’occupation allemande… Il a de ses yeux vu à Port-Soviétique des centaines de jeunes filles et de femmes portant à travers la poitrine l’inscription : « J’ai trahi mon pays natal. » Il dit qu’il y a des dizaines de milliers de cas de ce genre. Leur faute est d’avoir lié connaissance avec des Allemands. Le N.K.V.D. (ex-Guépéou) à l’heure actuelle « peigne » minutieusement les régions autrefois occupées par l’Allemagne.. C’est là qu’il a entendu aussi décrire la grève qui fut organisée en 1940 par des prisonniers polonais pour obtenir une augmentation de la ration de pain. D’après ces récits, il y eut 27.000 grévistes ; des déportés russes et d’autres se sont joints à eux : environ 10.000. La répression fut impitoyable : « Vous avez demandé du pain ? Alors, voici du plomb. » À Port-Soviétique, on ne faisait pas de mystère pour dire qu’ils furent tous mitraillés. « Pour que les autres n’aient pas envie d’en faire autant. » Peut-être ces chiffres sont-ils exagérés ; mais c’est précisément dans cette localité qu’on les proclamait publiquement, sans craindre le N.K.V.D. ; en effet, cette répression par son caractère était faite « pour l’exemple ». Personne n’a plus parlé de protester, il n’y a plus de revendications formulées. On travaille été comme hiver, avec une ration de famine, en haillons, souvent nu-pieds… Notre interlocuteur a entendu dire que sur ces travaux le nombre des prisonniers allemands à eux seuls s’élevait à 300.000. La construction avance rapidement ; Port-Soviétique, transformé d’urgence en une base de marine de guerre de premier ordre, doit établir au plus tôt une liaison par terre avec la voie ferrée principale.

Mais l’intérêt de cette relation est dans la description du grand trust, le « Dalstroï » (Construction de l’Extrême-Orient). On parle très peu de celui-ci clans les publications, même son nom est rarement cité ; pourtant cet énorme cartel industriel, créé et contrôlé par le N.K.V.D., domine avec pleins pouvoirs un territoire qui par son étendue ne le cède guère à la France.

Il y a quinze à seize ans on avait trouvé entre la mer d’Okhotsk et le cours supérieur de la rivière Kolyma des gisements aurifères extrêmement riches. La région inhabitée et sauvage, l’éloignement considérable et l’absence complète des voies de communication rendaient la mise en exploitation extrêmement difficile. Le pouvoir des Soviets résolut ce problème en confiant cette entreprise au Guépéou, qui transforma toute la région en un seul camp de concentration. On y jeta d’énormes masses de « réprimés ».

On peut établir avec plus de précision qu’il a été transporté par bateaux de Vladivostok de 1937 à 1940 vers la région du « Dalstroï » au moins un million et demi d’hommes ; durant toute la période on se pratique la navigation, d’avril à novembre, quatre bateaux opérèrent (Félix-Djerzinski Dalstroï, Sovlatvia, Djourma), exécutant chacun de douze à quinze parcours et amenant de 6 à 9.000 personnes à chaque voyage.

La. journée de travail est officiellement fixée à dix heures ; depuis le début de la guerre elle a été prolongée jusqu’à douze heures. Mais étant donné que des tâches réglementaires ont été fixées pour la production, en. fait le travail se trouve être organisé à la tâche. Chaque ouvrier est obligé de travailler par jour 8 mètres cubes de minerai. S’il ne les manipule pas, on lui diminue la ration de pain.

S’il dépasse la tâche, on augmente la ration. Étant donné que rares sont ceux qui arrivent à terminer la tâche dans le délai réglementaire, en fait l’énorme majorité des ouvriers travaille beaucoup plus que les heures de travail officielles.

Les détenus vivent dans des baraquements construits en planches assemblées à la hâte ; les bas-flancs s’élèvent sur trois ou quatre étages ; à chaque bout du baraquement il y a un poêle en fer ; les baraques sont ’terriblement surpeuplées. On ne « protège contre le froid » que les baraques habitées par les gardes ; dans celles-ci, entre les deux parois formées par les planches, on met de la sciure.

Le témoin n’a jamais vu de baraques pour détenus « protégées contre le froid ». Les trous sont nombreux, dans le meilleur cas, on bouche ceux-ci avec des chiffons ou du foin. Même en été il y fait froid, car le vent s’y promène librement. Il est difficile de s’imaginer comment des hommes peuvent y vivre en hiver ; or, là-bas, les hivers sont cruels !

Nourriture : de l’eau chaude matin et soir ; une fois par jour, la gamelle de prison qui sent le poisson, mais dans laquelle, même lors des grandes fêtes, on ne voit pas de poisson. On l’assaisonne de gruau. La nourriture principale est le pain. La ration officielle est de 700 grammes par jour. Si l’on dépasse la tâche, la ration est augmentée ; on raconte que de très bons ouvriers arrivent à gagner un kilo et même un kilo et demi. Bien plus souvent on n’arrive pas à remplir la tâche, d’où une réduction jusqu’à 500 ou 400 grammes. Cela pour des travaux durs, surtout lors des grands froids…

Vêtements : si l’on s’y efforçait spécialement, on ne pourrait en inventer de plus vilains. Pourtant, qui sait ? on les a peut-être spécialement inventés.

Une sorte de pourpoint poilu, affreux comme un sac. L’ « oulonovka » (de Oulou, abréviation de Direction des camps de destination spéciale), un bonnet en drap, ne « protégeant pas contre le froid », une chemise et des pantalons également poilus…

Tout cela d’une certaine couleur souris sordide. Aux pieds, n’importe quoi : chez l’un, des « laptis » (pantoufles en écorce) ; chez l’autre, des chaussures en feutre sans tige ; d’autres portent des haillons inconcevables ; pas de moufles.

Le travail est particulièrement pénible en hiver. Les gelées atteignent jusqu’à 50°C. et même plus bas, mais la présence au travail est obligatoire, quel que soit le temps. Bien rares sont ceux qui ne gèlent pas en hiver. De 10 à 15% des gelés présentent des cas graves exigeant d’être soignés dans les hôpitaux. Beaucoup de maladies sérieuses par suite de refroidissements. En général, ces travaux sont tellement durs que rares sont les hommes qui les supportent plus d’un hiver. Un grand nombre doit être dirigé vers les hôpitaux, bien que les médecins n’aient pas le cœur tendre.

Les baraquements des détenus sont entourés d’une haute palissade d’environ six mètres de haut : à des intervalles réguliers se dressent des miradors où veillent des sentinelles armées de fusils. Si on le voulait même, on ne pourrait s’enfuir. Et où s’enfuir ?

Plusieurs milliers de verstes séparent des premières habitations libres. Pourtant des évasions se produisent. En réalité, c’est une forme de suicide compensant le fait de s’être promené quelques jours dans la taïga… On fusille les fugitifs sans jugement.

Auprès de chaque camp il existe un cachot dans lequel on est enfermé pour des délits bénins, après avoir été complètement dévêtu ; en hiver, on va ainsi à la mort certaine ; en été, c’est la torture par la morsure des moustiques. En général, la mortalité est très élevée. Il y a eu des cas de révoltes désespérées. C’est aussi une forme de suicide.

Parmi les détenus, il y a beaucoup de femmes. Leur sort est particulièrement pénible…

Les détenus sont répartis entre deux catégories les « perpétuels » portent des carrés blancs cousus sur les pantalons ; au-dessus des genoux, avec leurs numéros et un losange blanc sur le dos. Parmi les condamnés « temporaires », seuls ceux qui ont été condamnés pour des crimes strictement de droit commun ont quelques chances de sortir du bagne : véritables assassins ou pillards. Ceux condamnés d’après un article du Code ayant trait à la politique ou, pour délit contre la propriété « socialiste » doivent s’attendre à ne jamais être libérés : il y a un ordre général de Moscou de prolonger les peines.

En 1942—43 on a emmené à la guerre les détenus du « Dalstroï » condamnés à de petites peines ; d’abord ceux ayant trois ans, puis ceux de cinq ans ; mais, même dans ce cas, on n’a pas emmené les politiques…

La discipline est rigoureuse, c’est la fusillade pour n’importe quelle vétille ; plus exactement, c’est l’assassinat sur place. Un jour, sur un bateau on déchargeait des caisses avec des conserves ; l’une d’elles tomba et se brisa ; une boîte de fruits conservés s’écrasa. Un docker déporté se baissa, ramassa par terre et mit en bouche un morceau de poire ou de quelque autre fruit. Un agent du N.K.V.D. qui était de garde, sans dire un mot, s’approcha et d’un coup de revolver abattit le docker sur place… C’est la règle : pour vol lors du déchargement, c’est l’assassinat sur place, même si ce vol a le même aspect que celui décrit dans le cas précédent. Néanmoins, on vole beaucoup… De toutes façons, la vie n’a pas de valeur.

Si cette entreprise était bien organisée, le « Dalstroï » à lui seul donnerait plus d’or que l’Amérique entière. En tout cas, dès à présent on en extrait beaucoup : chaque semaine, de Magadan, capitale de la région, part pour Vladivostock un torpilleur d’escadre emportant le butin


Mots-clés associés

Évènements à venir

Pas d'évènements à venir


Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.89
Version Escal-V4 disponible pour SPIP3.2