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Les Temps Nouveaux n°11 (13/19 juillet 1895)
Dialogue
Article mis en ligne le 10 juillet 2008

par Guérineau (Lucien)
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La scène se passe au coup de 4, chez un bistro du faubourg.

ANAR. — Ton ménage est mal dirigé, tes enfants ne sont pas bien guidés.

MOUTON. — Tu es un impertinent, ce n’est pas vrai !

ANAR. — Il faut chez toi un gouvernant, qui prenne soin de ton intérieur.

MOUTON. — Sache, mon cher, que mes affaires ne te regardent pas !

ANAR. — Il te faut un directeur, ta femme ne sait pas tenir ta paye, elle la dépense en mille choses dont tu pourrais te passer.

MOUTON. — Tu n’as jamais vu ma femme ! — Je crois que tu deviens fou ?

ANAR. — Tu t’occuperas à travailler sans perdre de temps, et chaque samedi tu apporteras ta paye au gouvernant.

MOUTON.— Pauvre petit ! je dis comme toi.

ANAR. — Ton gouvernant sera nourri, couché et blanchi chez toi, et, comme il tiendra la caisse, il prélèvera la première part pour ses menus frais : cigares, théâtre, etc.

MOUTON. — Après, il ne restera plus rien pour croûter, alors ?

ANAR. — C’est lui qui ordonnera à ta compagne quelle soupe il faudra manger, son goût sera le vôtre. Le matin, si tu oublies de te lever pour aller travailler, il te réveillera et te rappellera au devoir.

MOUTON. — Mon. vieil Anar, je crois que tu déménages ?

ANAR. — Tous les ans, au 14 juillet, il te donnera dix sous afin que tu fêtes dignement cette date. Les autres jours de cette semaine glorieuse, tu t’arrangeras comme tu pourras, car ton gouvernant pour toutes ses peines n’aura pas trop de ta paye pour aller banqueter avec les gens du monde.

MOUTON. — Et pendant ce temps on greffera à la maison ?… Jamais de la vie !

ANAR. — Quand, par hasard, au jeu de boules hors les fortifications, on aura chicané ton gouvernant, tes intérêts étant en jeu, tu prendras un gourdin et tu iras te battre contre les gens de Saint-Mandé ; tu te feras tuer, s’il le faut, pour l’honneur de Charonne et de ton gouvernant.

MOUTON. — Si tu continues, je te flanque mon pied au derrière, j’en ai assez de tes loufoqueries !

ANAR. — Alors, tu trouves stupide tout ce que je viens de te dire ?

MOUTON. — Oui ! Oui ! Oui !

ANAR. — Je ne t’imposerai pas de gouvernants, tu en as de tout imposés, parce que tu es ce sujet qui ne croit pas savoir faire ses affaires.

MOUTON. — Comment ?

ANAR. — Est-ce que le député que tu t’es nommé n’est pas chargé par toi de te faire de bonnes lois ? — de penser pour toi ? — N’est-ce pas lui qui grève ton budget d’impôts : sur le pain, le vin, le sucre, le logement, etc.?

MOUTON. — Je commence à saisir, mais…

ANAR. — N’est-ce pas toi qui travailles toute l’année ? ne sont-ce pas les gouvernants qui arrondissent leurs panses ?

MOUTON. — C’est pourtant vrai, tu m’épates !

ANAR. — Ne sont-ce pas les députés qui déclarent les guerres dans lesquelles les pauvres diables se font tuer ? Cela, disent-ils, pour le débouché du commerce ; en réalité, au plus grand profit de la classe qui possède.

Après comme avant, n’es-tu pas la bête de somme qui paye la casse en travaillant pour les autres ? — Ton père s’est suicidé par misère après quarante-cinq années de travail, pourtant ses patrons vivent de leurs rentes dans les châteaux de la Touraine.

MOUTON. — Mais depuis une éternité c’est comme ça, et puis, que ferait-on sans patrons ?

ANAR. — Le patron est un intermédiaire entre le producteur et le consommateur, il est bien simple de comprendre que, sans lui, tu exécuterais la même chose ton ouvrage, et que ça serait une bouche de moins que tu aurais à nourrir.

MOUTON. — Bien ; mais le député n’est-il pas utile pour gérer les affaires du pays ?

ANAR. — C’est la même chose ; le député est la conséquence de l’exploitation de l’homme par l’homme, il a été inventé pour faire croire au peuple qu’il s’occuperait du bien public : c’est un leurre, les institutions sont mauvaises, on n’a pas à les étayer avec les réformes qu’il propose, elles les font au contraire durer plus longtemps, tandis qu’il faut détruire complètement ce qui n’est pas bon.

MOUTON. — Quand il n’y aura plus d’ordre, je crains que l’on manque du nécessaire, on se disputera même les plus belles choses.

ANAR. — Aujourd’hui l’ordre te force à être un véritable esclave du capital. Mais sache donc que c’est le désordre qui existe dans le soldat qui ne travaille pas et que nous nourrissons forcément ; il en est de même de cette armée de fonctionnaires, notaires, huissiers, gendarmes, douaniers, curés, magistrats, négociants, patrons et députés, tous ces inutiles devront disparaître ; sache encore que nombre de métiers qui fabriquent des objets de vanité ridicule tomberont avec le progrès, tels les joailliers, les bijoutiers, les graveurs de pierres fines, les ouvriers en talons Louis XV, les rembourreurs de faux-culs, les marchands de cheveux, enfin tous ces métiers de paradeurs s’atténueront de plus en plus, car on cherchera d’abord l’utile dans l’agréable.

Toute cette immense quantité d’hommes et de femmes occupés à des choses inutiles et nuisibles chercheront un autre travail, ils le trouveront. Ainsi, l’agriculture manque de bras, de grandes contrées de la Provence et du Languedoc sont en friche, abandonnées parce qu’elles manquent d’eau : on les rendra productives en créant des canaux d’irrigation, et comme la terre est la chose primordiale de laquelle sort tout le bonheur des humains, c’est la terre que chacun travaillera, chacun sera d’abord cultivateur, parce que ce métier est naturel à notre espèce. Dans les loisirs de l’hiver ou de l’époque de croissance de l’été, on fera les choses accessoires : charrues, mobiliers, maisons.

MOUTON. — Alors, si je veux mettre une bague à mon doigt, je ne le pourrai pas ?

ANAR. — Oh ! oui ! — mais tu te la fabriqueras toi-même, on pourra même en conserver une malle des plus belles qui existent pour donner à ceux qui en auront le pépin. Mais, vois d’ici ! celui qui se mettra une bague au doigt, un anneau au nez ou des grelots aux oreilles, il tombera sous la risée générale, car plus on évoluera, plus on sera positif en s’éloignant de plus en plus de la fanfaronnade des êtres primitifs, lesquels se tatouent, se font des colliers de dents d’animaux, etc.

MOUTON. — On sera donc tous forcés de travailler ?

ANAR. — Tu sais qu’en ce moment, peu ou prou tout le monde travaille ; ceux dont le travail consiste à faire baisser l’échine, aux autres sont les seigneurs et gouvernants, tandis que ceux qui baissent le dos sont les salariés, les esclaves.

Dans notre société, quoique le travail de réciprocité publique sera très court, on ne forcera personne à travailler, on ne rétablira aucune autorité militaire ni policière, on préférera laisser dormir les quelques malades qui ne voudront pas faire une part de production ; au contraire, on les instruira le plus qu’on pourra.

MOUTON. — Comment arriver là, les gros bonnets, ne se dessaisiront jamais de leurs privilèges ?

ANAR. — Eh bien ! pour te débarrasser des pieuvres qui te sucent jusqu’à la moelle, il faut t’approprier toute la richesse sociale, c’est le travailleur qui l’a produite et non ceux qui la détiennent.

MOUTON. — Alors, après ?

ANAR. — Quand les riches seront expropriés et que la pièce de monnaie ne sera utile qu’à fondre pour faire des cuillers, les travailleurs s’arrangeront pour produire afin de suffire aux besoins de tous, ils s’associeront comme bon leur semblera pour travailler à des choses utiles.

Les soldats, les députés et les maquereaux n’existant plus, on ne verra plus que des hommes libres s’arrangeant pour être tous heureux.

On vivra avec ce monstre anarchiste dont le sens a été faussé dans ton esprit par tous les intéressés.

MOUTON. — J’en suis ! mille bombes !

ANAR. — Mais, pense que pour arriver à ce but, avant, il faut faire la révolution. Et de suite il faut dire au député ce que tu m’as dit tout à l’heure : que tes affaires ne le regardent pas.

Guérineau


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