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Iztok (hors série de septembre 1982)
Lettre ouverte aux éditions indépendantes NOWA
Article mis en ligne le 11 juillet 2008
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Les éditions indépendantes NOWA ont été créées en 1977 à Varsovie dans la mouvance du KOR. Elles sont très vite devenues une institution en Pologne par le remarquable travail éditorial qu’elles ont accompli. Elles ont publié plus de 150 livres, documents, œuvres littéraires, travaux historiques qui n’auraient jamais pu être publiés par les maisons d’édition officielles. Parmi les auteurs publiés, on trouve Soljenitsyne, Sandor Kopacsi, Zdenek Mlynar, George Orwell, Czeslaw Milosz, Bertold Brecht.

Les animateurs de NOWA ont dépensé des trésors d’ingéniosité pour parvenir à publier tous ces ouvrages, dont certains ont été des best-sellers avec plus de vingt mille exemplaires en circulation. En bref, NOWA a été l’un de ces espaces de liberté qui ont aidé à préparer août 1980.

Pourtant le texte qui suit est très critique vis à vis de son action. Nous l’avons publié pour deux raisons. La première est que ces attaques sont en fin de compte justifiées. Lorsqu’on lit la liste des titres de NOWA, les livres les plus « à gauche » (selon la définition des auteurs de ce texte) que l’on peut trouver sont ceux d’Orwell et Brecht en littérature, et des ouvrages sur le Parti Socialiste Polonais et l’euro communisme en politique. Et ce n’est pas un hasard. La seconde est que ce texte est le premier paru en Pologne Populaire (à notre connaissance) qui fasse allusion en bien à la Fédération Anarchiste Polonaise qui a existé entre les deux guerres et qui est aujourd’hui inconnue ou ignorée. C’est la résurgence d’une histoire oubliée. D’après ce que nous en savons, la « Nowa Gazeta Mazowiecka » est une revue qui a eu 6 numéros avant le 13 décembre. Elle était publiée par des étudiants de l’Université de Varsovie, qui étaient essentiellement trotskystes et marxistes révolutionnaires. Un courant favorable à l’anarchisme y existait aussi : le texte ci-dessous et un article sur l’anarchisme russe paru dans un numéro précédent en témoigne.

La Maison d’Édition Indépendante NOWA est sans aucun doute la meilleure maison d’édition politique de Pologne. En ces jours de gloire méritée de NOWA, nous voudrions attirer l’attention sur quelques phénomènes négatifs fondamentaux de son action.

Nowa s’est toujours déclarée comme étant une institution ne représentant aucun courant politique. De la définition : « NOWA ne représente aucun courant politique » et « brise le monopole d’État de l’édition et de l’information », il résulte que la maison d’édition souhaite présenter tous les points de vue politiques réprimés. Cela signifie aussi que NOWA n’a pas l’intention de favoriser des options politiques déterminées. En allant plus loin, nous sommes arrivés à la conclusion que ces éditions tendent à reconstruire tout le champs de choix politique de la démocratie formelle. Ces déductions de la déclaration d’intention des éditions sont louables, et comme partisans de la gauche antibureaucratique et antitotalitaire, nous sommes totalement d’accord avec elles. Après ces simples déductions à partir de ces deux axiomes (ne représenter aucun courant politique, briser le monopole d’État) , nous avons jeté un regard sur la liste des titres signés par NOWA.

Nous avons été étonnés.

La grande majorité des titres (y compris littéraires) présente et représente des points de vue que nous définissons comme étant du centre ou de droite. Des travaux social-démocrates forment un petit pourcentage de la totalité. Il manque totalement des travaux représentatifs de l’anarchisme polonais (par exemple autour de la Fédération Anarchiste Polonaise ― AFP), du trotskysme polonais (par exemple autour de Deutcher, « Na Lewo », « Walka Nias », « Szersze »), du syndicalisme ou bien du marxisme-révolutionnaire et antibureaucratique. De même il manque aussi des travaux présentant les points de vue mentionnés plus haut provenant d’autres pays (un texte de Christian Rakovsky ne fait pas le printemps). À l’exception des sociaux-démocrates, aucune des opinions classées par convention à gauche ne sont représentées. Et cela, malgré qu’elles soient réprimées. Et cela, dans une situation où sur les couvertures de NOWA s’étalent les mots d’ordre de représenter tous ceux qui sont attaqués par la bureaucratie. Nous avons décidé de tirer au clair et de comprendre cette étonnante situation. Nous avons donc réfléchi sur toutes les interprétations possibles. Les voici :

  1. Nous avons commis une erreur de déduction. Par leur activité, les éditions NOWA sont en accord avec leurs déclarations.
  2. Les déclarations programmatiques sont uniquement tactiques et on ne peut pas en tirer des conclusions aussi poussées.
  3. NOWA définit autrement les concepts politiques (par exemple « gauche », « droite »).
  4. Les points de vue de gauche sont sans signification sociale pour NOWA et on peut les dédaigner dans la politique d’ édition.
  5. NOWA déclare une chose (elle représente tout le monde) et fait autre chose (elle imprime seulement les œuvres se situant de la « droite » à la social-démocratie).

Nous n’avons pas commis d’erreur de déduction. Les déclarations programmatiques ne sont jamais tactiques. La partie « tactique » de la déclaration concerne seulement de petites retouches et n’est pas fondamentale. Il n’y a pas non plus de base pour juger que nos définitions politiques diffèrent résolument. Il nous semble qu’on arrive en ligne droite à une incohérence entre les objectifs (formulés dans les déclarations programmatiques) et les actes. Cette incohérence se voit d’une part dans le dédain de NOWA pour toute la gauche antibureaucratique et d’autre part dans la volonté de restreindre l’optique politique de la société à des clichés en noir et blanc.

Ce sont des reproches très graves.

Repousser la première proposition est le plus facile. On peut tout simplement dire que la gauche antistalinienne sous des formes autres que social-démocrates n’existe vraiment pas en Pologne, et se limite à quelques dizaines de fanatiques, des « trotskystes fous » et des gens hésitant entre l’antibureaucratisme et l’appui à une quelconque fraction de la bureaucratie. Une telle réponse dans une certaine optique politique est possible, et on peut l’argumenter. Mais qu’il n’y ait pas de nombreux partisans de ces idées politiques, et qu’elles ne soient pas populaires, il ne résulte pas qu’il ne faille rien présenter d’elles Et nous arrivons au reproche central. Nous considérons que NOWA évite de manière consciente de présenter les projets de solution de gauche, afin de rétrécir le champs de vision de la société. Nous ne voudrions pas rester sur des suspicions contre une maison d’édition réprimée. Il faut donc dire que ce rétrécissement du champs de vision, les « œillères partisanes » de droite, servent la bureaucratie et toute la réaction politique possible. Le chemin vers la réaction (par exemple sous la forme autoritaire et totalitaire) passe entre autres par la non diffusion de toutes les interprétations possibles de la réalité politique. Seule une grande quantité d’avis permet de se délivrer de la vision en noir et blanc du « socialisme sans visage humain ». NOWA a voulu prendre dans sa barque cette grande mission, malheureusement sans succès. Au lieu d’une multiplicité d’interprétation, nous avons une série d’opinions que se font les sociaux-démocrates de l’« ultragauche », et qui sont aussi convenablement choisis (par exemple Masaryk et non Ceretelli). Tout ceci nous a décidés à proposer une déclaration pour NOWA. La voici :

« Les Éditions Indépendantes NOWA ne souhaitent briser d’aucune manière le monopole d’État de l’information et de l’édition. NOWA représente les tendances politiques de la droite à la social-démocratie. Elles ne servent pas les initiatives de gauche de création et d’édition. »

La déclaration ainsi formulée ne suscite aucune restriction de notre part car elle définit les actions réelles de NOWA. La déclaration imprimée sur les couvertures est une tromperie politique qui ne sert qu’à renforcer les groupes de tendance de droite ou du centre, et non toutes les interprétations de la réalité. C’est dangereux car cela amène à conclure que la droite, et elle seule, est antibureaucratique. En allant plus loin, on peut arriver à la conclusion que tout ce qui sert le marxisme, le syndicalisme, l’anarchisme, etc. doit en fin de compte conduire aux pouvoirs policiers et aux crises économiques. Il faut justifier avec précision de telles conclusions, et ne pas appliquer d’après elles, sur une échelle de masse, la ligne de la politique d’édition. Nous ne pouvons polémiquer contre elles qu’à l’aide d’une argumentation rationnelle. La polémique avec des réponses déguisées (que NOWA donne indirectement, à travers sa politique d’édition) sur des questions politiques fondamentales, rappelle la lutte contre les moulins à vent.

Avec notre profonde considération

La rédaction de la « Nowa Gazeta Mazowiecka » et les « Archives de Gauche » (Varsovie, le 20/10/1981).

Nowa Gazeta Mazowiecka numéro 6 du 7 décembre 1981

P.S. :

Une réponse à cet article est paru dans le numéro 6 d’Iztok


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