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Iztok n°8 (mars 1984)
Le 1300ème anniversaire de l’État bulgare
Article mis en ligne le 13 juillet 2008

par Tenzerkov (Nicolas)
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La chute du fascisme en Bulgarie fut la conséquence réelle de la guerre malheureuse faite du côté d’Hitler laquelle d’ailleurs touchait déjà à sa fin, et aussi de la résistance contre le pouvoir fasciste instaurée à l’intérieur du pays. Pendant la seconde guerre mondiale, la Bulgarie est devenue une annexe de l’Allemagne nazie, comme elle est transformée aujourd’hui en « Région Soviétique d’Outre-Danube ». La cause principale de l’installation des bolcheviks en Europe de l’Est et chez nous fut Hitler qui, en abandonnant tout sur le champ de bataille et en s’enfuyant précipitamment, les a faits entrer en Europe. La seconde cause fut ce vieux gaga de Roosevelt qui les a légalisés et consolidés au pouvoir chez nous. Honteuse histoire ! Trahison du siècle ! La moitié de l’Europe est vendue au dictateur Staline (académicien, docteur es Agumentum baculinum…), la Bulgarie incluse. Pas un mot ! Aucune allusion en son temps, après la guerre, à ce que les intérêts liés aux millions de victimes humaines des peuples européens de l’Est dans la lutte contre le fascisme pendant la deuxième guerre mondiale ont été sacrifiés au nom de la « grande » politique de l’Europe occidentale. La Bulgarie, avec ses consœurs ― les autres pays de l’Europe de l’Est ―, s’avéra la « jeune mariée vendue » et livrée à l’Union Soviétique avec le droit éternel à l’usufruit.

Après la livraison, suivirent l’administration, la culture de la terre et l’exploitation de la Bulgarie sur le modèle russe et sous surveillance russe. Le gouvernement prosoviétique du Front National de Kimon Gueorguiev constitué chez nous le 9 septembre 1944 devait jouer le rôle de « cheval de Troie ». Les communistes, qui ont obtenu le portefeuille de l’Intérieur dans le cabinet de Kimon Gueorguiev (agent soviétique), se sont avérés les maîtres tout-puissants de la situation dans notre pays. La liberté hautement proclamée fut de très courte durée, « l’espace d’un matin ». Du mariage des communistes bulgares avec les staliniens russes, avec la bénédiction de Truman, naquit chez nous et se réalisa le soi-disant pouvoir populaire démocratique. En principe « démocratique », mais sans principes démocratiques, ce pouvoir ne sert que de façade auprès du reste du monde démocratique de l’Europe de l’Ouest.

De cette liberté largement proclamée (à laquelle nous n’avons jamais crû), nous les anarchistes nous étions les premiers à savourer sa « douceur ». En mars 1945 des soldats soviétiques (ce qui prouve qu’en réalité ils sont les seuls maîtres de la situation chez nous) et des miliciens armés de mitraillettes entrent dans la salle, à Sofia, où se tenait la Conférence de la Fédération des anarcho-communistes, arrêtent les délégués, au nombre de 96, et les conduisent au camp de concentration de Koutzian. Libérés fin 1945, ils sont arrêtés à nouveau en décembre 1948 mais bien plus nombreux, et avec eux plusieurs milliers de personnes, en priorité des militants du Front National : des agrariens, des socialistes, des adhérents des anciens régimes royalistes et même des gens sans appartenance politique. Par cet acte, les communistes ont fait débuter le « fascisme rouge » chez nous, dont les premières victimes furent nous, les anarchistes.

Pour consolider leur pouvoir en Bulgarie et contraindre l’opposition populaire à reculer avec eux vers l’abîme de l’enfer soviétique, les communistes bulgares se servirent dans ce domaine de l’expérience soviétique. Avec un zèle exagéré, ils se mirent à modeler « l’homme nouveau » et à le dresser par la peur de la cravache dans la soumission et l’obéissance. « Il faut faire peur au peuple ! Livrez des otages ! Leur place est dans les camps de travaux forcés et de « rééducation » (dans les soi-disant « communauté de travail éducatif »…) et ainsi leurs proches et leurs amis sympathisants s’inclineront ! » disaient les nouveaux dévots du « Très Saint Patriarcat du Marxisme-Léninisme » du Kremlin.

Les élections législatives en 1946 se distinguèrent chez nous par une terreur jamais vue de la part du parti communiste contre toutes les autres organisations et mouvements politiques antifascistes. Les élections sont falsifiées, on n’admet que les résultats des votes qui conviennent aux communistes, tant pour la consommation intérieure que pour le monde extérieur. Les droits et les libertés du peuple sont empalés sur des perches et brandis d’une manière menaçante comme des épouvantails sur la terre bulgare. Arrestations et tortures sévissent dans les villes et les villages, des clubs sont fermés, des ouvrages de presse sont interdits ou brûlés. On diffuse la maxime « Celui qui n’est pas avec nous est contre nous ». Le but est atteint, le peuple est effrayé.

Vient alors le tour de l’opposition parlementaire. En 1947, la milice fait irruption dans l’Assemblée Nationale et arrête les députés de l’opposition au nombre au nombre de 99 personnes. L’opposition est déclarée « hors-la-loi » et son chef Nicolas Petkov est condamné à la peine capitale et pendu, malgré les « protestations » des États-Unis.

En 1947 est proclamée la nationalisation, qui n’a rien changé à l’inégalité sociale héritée des anciens régimes. Aux nouveaux directeurs nommés dans les entreprises nationalisées, on accorde des traitements dix fois supérieurs à ceux des ouvriers. Ayant perdu toute base matérielle après la nationalisation, les citoyens bulgares s’appauvrissent à l’extrême et sont réduits à l’esclavage, sans droits, comme au temps du joug turc. Les institutions de l’État ― l’armée, la milice, l’administration et la justice ― ont augmenté démesurément, et les deux dernières furent structurées sur le modèle militaire.

L’État, en tant que pouvoir législatif et exécutif suprême et constitué par les institutions sus-mentionnées, s’accrut et se consolida plus que l’État capitaliste d’avant et avec son bureaucratisme et sa surcharge s’abattit comme une meute sur les épaules du peuple, surtout sur celles des larges masses populaires et des ouvriers. Les employés de la fonction publique et des entreprises sont devenus hautains et inaccessibles, et les réceptions dans la plupart des cas sont soumises à des autorisations spéciales. Drôles de favoris impopulaires issus des entrailles du peuple ! Les postes des dirigeants dans l’appareil d’État sont réservés exclusivement aux membres du parti qui, dans la plupart des cas, sont des ignorants, des incapables et inaptes pour les postes qu’ils occupent avec la bienveillance et la bénédiction du parti, alors que la fine fleur des personnes douées et de talent des autres partis politiques et organisations, en dehors du PC bulgare, et qui se sont distinguées dans la société bulgare par voie de sélection naturelle en tant que médecins, maîtres artisans, poètes et écrivains (et non comme les génies dégénérés des personnalités de la culture, de la politique et de l’économie communistes) sont soumises à des humiliations, persécutions, exils et destructions physiques. Ainsi la science et la culture bulgares ont été privées de représentants éminents comme Triphon Kounev, le Dr Balev, le Pr Stanichev et des milliers d’autres [1]. La culture bulgare est tombée au plus bas niveau ; quant à l’industrie et à l’économie rurale, elles ont perdu beaucoup de leurs traditions nationales dont elles avaient hérité.

Aujourd’hui, alors qu’on célèbre le 1300e anniversaire de la création de l’État bulgare, le ravitaillement du citoyen bulgare en produits de première nécessité est l’un des plus bas en Europe. Par l’accaparement des postes de responsabilité dans l’appareil de l’État, le parti Communiste s’est approprié toutes les prérogatives du pouvoir législatif et exécutif, sans la participation de l’opposition, et par cet acte il a vidé de son contenu l’expression, qui d’ailleurs n’avait aucun contenu, de « démocratie populaire ». Les phrases fortement claironnées par les communistes bulgares à l’image de leurs maîtres Marx et Lénine en faveur de a/ La disparition de l’État, b/ la disparition des privilèges, c/ la disparition des classes, etc. sont restées seulement des notions encyclopédiques, et on peut les découvrir pour vérification dans le dernier chapitre, inédit, du « Capital », vraisemblablement écrit par les Polonais durant l’été 1981 sous le titre « La disparition du Marxisme-Léninisme est déjà un fait accompli »…

Des passions inhumaines et bestiales se sont déchaînées (elles se déchaînent encore de nos jours). Tout est bon et utile, et bien venu, quand on arrive à noircir la réputation d’un homme honnête et à le liquider moralement, politiquement et même physiquement. Les gens honnêtes, qu’on ne pouvait pas acheter et qui ne vendaient pas leur conscience et portaient en eux les vertus et la morale de leur nation qui a survécu au joug turc et rejeté l’obscurantisme fasciste, devaient ou bien changer de direction, ou s’arrêter à mi-chemin dans leur marche en avant vers la lumière, la liberté et la vérité. Ils ont exclu l’homme de toutes les vertus humaines, l’ont mis à genoux, l’ont converti à une nouvelle religion et l’ont obligé à se sentir étranger dans sa propre patrie ; ils lui enseignent à mépriser tout ce qui vient de l’Ouest et à glorifier tout ce qui est soviétique. En détruisant sciemment la famille, cellule principale de la société, ils restent fidèles au principe archaïque des empereurs : « Diviser pour régner ».

Voici une des conditions et des circonstances dans lesquelles vit aujourd’hui le peuple bulgare, « se développe » et célèbre nos anniversaires et les anniversaires étrangers. Il ne serait pas superflu de rappeler que dans le domaine de la technique agraire, les communistes nous ont laissé les fameux « trous de Lom » (c’est à dire des trous de neige), trouvaille soviétique d’après la théorie de Lissenko et implantée dans les champs bulgares [2]. Dans le domaine des améliorations, ils nous ont légué « La mer de Sofia ». Il faut citer aussi leur système de planification économique : ils exigent de la viande et du lait des vaches stériles comme ils demandent de la laine aux fermiers qui ne possèdent ni brebis ni moutons, et qui sont imposés sur le nombre d’hectare de terres cultivables et non cultivables.

Ils nous ont laissé aussi les camps de travaux forcés comme ceux de Bogdanov Dol, Koutzian, Belene, etc. où on apprend à nos proches à renoncer à leurs vertus et à leurs convictions politiques, et d’où ceux qui avaient la chance de revenir chez eux revenaient transformés en cadavres vivants : il ne leur restait que la peau et les os. Ces revenants étaient méconnaissables, seuls leurs chiens les reconnaissaient à leur odeur.

Le niveau culturel des fonctionnaires bolcheviques actuels est bien illustré par le folklore populaire dans des anecdotes telles que celle-ci : des citoyens demandent à un groupe de terrassiers ce qu’ils fouillent. Les terrassiers répondent qu’ils cherchent « le diplôme de Tocho » (Thodor Jivkov, actuel 1er secrétaire du PCB). Quant à l’esprit critique populaire, on le voit à travers les blagues comme celle-ci : « Descendez des estrades ! Laissez monter les camarades ! ».

Quelques uns de ceux qui étaient déclarés hérétiques par les communistes parce qu’ils portaient en eux le bacille de la révolte ont préféré vivre à l’étranger plutôt que de vivre auprès d’une « marâtre ». « Mieux vaut être étranger dans un autre pays qu’étranger dans sa propre patrie ! » disons-nous, les gens qui avons choisi le chemin de l’exil, la vie des émigrés… Nous étions excommuniés. Ensuite on nous a privé du droit de nous appeler « Bulgares ». Ils nous ont « bannis au nom du Peuple », et voilà que parfois, quand on célèbre un anniversaire comme c’est le cas du 1300e anniversaire, ils se rappellent de nous, ils s’adoucissent et avec un certain apitoiement ils manifestent leur miséricorde : ils nous accordent l’amnistie. « L’amnistie bolchevique, c’est l’ombre de l’âne ! » leur répondons-nous, les émigrés.

Les éloges quotidiens des actuels chefs et pages communistes au sujet de la croissance et de l’augmentation du nombre des cheminées des usines chez nous ne peuvent pas nous donner d’illusions. Nous leur demandons quel est le résultat final ? Que crachent ces cheminées : la prospérité ou des endettements en dollars ? Si un plus grand nombre de cheminées d’usines et de hauts-fourneaux suffisait pour édifier une société communiste dans tel ou tel pays, alors seules les grandes puissances comme l’Amérique, l’Allemagne, la Grande Bretagne, la France, le Japon et d’autres auraient construit depuis belle lurette cette société communiste. Ce n’est pas le nombre des cheminées d’usine ni la hauteur des murs des barrages qui nous prouvent que nous construisons une société sans classes, mais le partage juste des biens matériels, la suppression des classes et des privilèges dont jouissent sans honte ni vergogne les privilégiés du régime actuel.

Que cela soit la leçon que vous devrez apprendre le plus vite possible, vous pseudo-communistes, vaniteux et ignorants, vous qui célébrez aujourd’hui si solennellement le 1300e anniversaire de la Bulgarie qui a tellement souffert. Vos efforts, tyrans, pour vous authentifier comme héritiers légitimes et uniques et comme constructeurs de l’histoire la plus récente de la Bulgarie ne résisteront pas à la pression de la figure de granit d’Asparouch et finiront par s’écrouler [3].

Nicolas Tenzerkov

Notes :

[1T. Kounev, écrivain très populaire de tendance agrarienne, emprisonné plusieurs années par le nouveau pouvoir communiste et décédé peu après sa libération. Dr Balev, chirurgien réputé de tendance libertaire, fut emprisonné de nombreuses années après 1948 pour ses idées politiques et finit sa carrière comme médecin de campagne. Pr Stanichev, inventeur du vaccin contre la polio, de tendance fasciste, il participe au gouvernement fasciste de B. Filov comme ministre de l’Intérieur et il est condamné à mort et exécuté pour ce motif à la libération par les communistes.

[2On creusait ces trous dans les champs pour y conserver de la neige, et donc de l’humidité au printemps. Mais la terre remuée par le creusement séchait plus vite que la neige ne fournissait d’humidité. La mer de Sofia était un projet de canal entre la capitale et la mer Noire (cf Iztok n°4 sept. 81 ) 

[3Roi des bulgares qui amena son peuple au VIIe siècle du sud de la Russie à son territoire actuel en 681 (d’où l’anniversaire).


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