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Iztok n°9 (septembre 1984)
Entretien avec un libertaire polonais
Article mis en ligne le 15 juillet 2008
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Les documents actuels sur l’influence libertaire en Pologne sont suffisamment rares pour que nous n’hésitions pas à vous présenter cette interview, malgré sa date un peu ancienne. De plus, cette interview a été le fruit du hasard. Ce compagnon n’appartenait pas à un groupe libertaire connu (notamment ceux issus de SIGMA et qui sont les seuls à être relativement bien connus à l’heure actuelle) et il a été rencontré à l’occasion… d’une soirée d’anniversaire. Cet entretien nous a été transmis par un compagnon de la CNTf.

Peux-tu nous expliquer comment tu es arrivé aux idées anarchistes ?

Mon évolution politique est assez compliquée car je suis parti d’un nationalisme polonais extrême, ce n’est qu’ensuite que je me suis intéressé aux idées du mouvement socialiste polonais. Alors je me suis rendu compte que ce que je pensais n’allait pas, je suis passé d’idées de droite à des idées de gauche ; ensuite, j’ai fait la connaissance des idées de Bakounine et de Kropotkine.

De quelle façon ?

Il n’y a pas en Pologne de livres anarchistes édités récemment même si Bakounine a été réédité en 1965, mais on peut trouver des extraits de textes dans les critiques marxistes sur ce thème. D’autre part, il reste des livres d’avant-guerre dans les bibliothèques, c’est dans l’une d’entre elles que j’ai pu lire des livres sur l’anarchisme.

Quelle est ton opinion sur Solidarność ?

D’après moi, Solidarność était un mouvement réformiste et non révolutionnaire, et c’est ça qui a fait sa faiblesse. Bien sûr, il faut aussi tenir compte du fait que Solidarność était isolé, et que dans ce bloc les liens sont trop étroits pour qu’un pays puisse espérer s’en sortir seul. Néanmoins, c’est bien que Solidarność ait existé car il a réveillé la conscience des travailleurs, de la population.

Et le projet de Solidarność, l’autogestion… ?

Je pense que le projet ébauché par Solidarność pouvait aider à la formation d’une conception polonaise du socialisme, mais dès l’instant où j’ai connu le contenu de ce projet, j’ai pensé que sa réalisation était impossible dans le rapport de force de l’époque. On pouvait prévoir d’avance que le gouvernement s’y opposerait.

Mais l’opposition a-t-elle plutôt des orientations de droite ou socialistes d’un type nouveau ?

Je pense que ce mouvement a dans son ensemble des tendances plutôt socialistes, mais les idées qui gagnent du terrain actuellement sont les idées démocrates-chrétiennes et sociales-démocrates. Les Polonais ont un a priori péjoratif envers le socialisme, car ils l’assimilent à ce que représente le gouvernement. Celui-ci a pris comme emblème les drapeaux polonais et rouges, alors qu’il ne représente ni l’un, ni l’autre.

Comment vois-tu l’évolution actuelle de la résistance ?

L’idée d’auto-formation [1], un travail à long terme d’éveil des consciences et de formation dans la population est un bon moyen pour l’émergence dans l’avenir d’un mouvement de type Solidarność, mais avec plus de chance de réussite.

Les idées anarchistes ou anarcho-syndicalistes peuvent-elles représenter une alternative dans la situation actuelle ?

Oui, mais elles impliquent l’idée d’une société autogérée, pour cela il faut d’abord que nous soyons indépendants.

De quelle façon alors un mouvement de ce type pourrait se développer ?

Il faut travailler la conscience des gens, de toutes les façons possibles, et pour cela il faut un groupe qui rassemble les initiatives diverses. D’autre part, certains aspects comme celui du fédéralisme entre les pays ont peu de chance de succès, alors que les idées libertaires sur l’action syndicale ou la liberté individuelle en ont beaucoup plus. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas lutter contre les antagonismes nationaux.

Penses-tu que le nationalisme et la religion soient des obstacles aux idées libertaires ?

Je pense qu’il faut lutter contre le nationalisme, par contre le christianisme a certains aspects qui sont proches de l’anarchisme, je parle bien sûr de la religion chrétienne et non de l’Église.

On dit que le meilleur moyen de réduire l’importance du nationalisme, c’est d’obtenir l’indépendance… ?

Ce n’est pas si sûr. Entre les deux guerres, la Pologne était indépendante, mais les antagonismes nationaux ont persisté ; ils étaient l’expression de la lutte des classes, mais il faut espérer qu’ils disparaîtront. À cette époque Pilsudski [2] avait un projet d’une fédération entre la Pologne, l’Ukraine et les pays baltes. Or ce fut le nationalisme polonais qui en a empêché la réalisation.

Que sais-tu du mouvement libertaire en Pologne ?

Il n’y a pas de groupes formés. Pour le passé, il n’y a jamais eu une tradition anarchiste forte en Pologne car l’occupation étrangère a polarisé les énergies sur la lutte patriotique. Cela n’empêche qu’un anarchiste comme Abramowski [3] soit relativement connu ; je sais également que durant la seconde guerre mondiale, il y avait une organisation clandestine anarcho-syndicaliste qui possédait même ses structures armées, elle s’appelait l’« Union Polonaise des Syndicalistes » (« Polski Zwiazek Syndikalistów ») ou quelque chose dans ce genre. Pour l’après-guerre, je ne sais pas ce qui s’est passé. Pendant la période de Solidarność, il y avait des gens qui voulaient transformer Solidarność en un mouvement anarcho-syndicaliste et qui militaient dans ses structures, mais ils n’étaient pas organisés.

Actuellement, quels types d’activités mènent ces gens ?

Toute leur activité se déroule à l’intérieur des structures générales de la résistance, ils cherchent à s’exprimer dans Solidarność en participant à la presse, aux cercles d’auto-éducation… C’est difficile de dire où exactement, car il y a eu de nombreux articles sur l’anarchisme dans la presse de Solidarność qui reste un mouvement pluraliste. On y rencontre une multitude de courants, dont les libertaires, qui sont surtout actifs dans les cercles d’auto-éducation.

As-tu entendu parler d’activités anarchistes en dehors de la Pologne ?

J’ai entendu parler de mouvements anarchistes, par exemple en Tchécoslovaquie, en Hongrie où en 1956 les anarchistes apparaissaient au grand jour. Je connais personnellement des jeunes anarchistes en Bulgarie. Cependant, ceux-ci voient plus l’anarchisme comme un comportement que comme un mouvement.

Tu es d’origine ukrainienne, l’idée de la Makhnovtchina s’est-elle maintenue jusqu’à présent ?

En Ukraine, on reparle de plus en plus de la Makhnovtchina, surtout dans les milieux étudiants ou intellectuels, mais on la voit plus comme un mouvement nationaliste que comme un mouvement anarchiste. Moi-même, j’en ai pris connaissance à travers des livres, et également dans des films russes où on la présente d’une façon très péjorative.

Que pourrait faire le mouvement libertaire occidental pour vous aider ?

Je pense que le plus important serait d’entretenir des contacts, de transmettre des textes, des informations. Le projet anarchiste tel qu’il est défini par Bakounine ou Kropotkine est d’autre part un peu vieilli, par exemple face à l’Église, car son rôle a changé. Il faut s’en rappeler…

(27 janvier 1984)

Notes :

[1Solidarność encourage, en l’absence de perspectives à court terme l’organisation de cours, de cercles de discussion, permettant de maintenir la société en éveil et d’élaborer des projets et des stratégies d’une façon plus précise.

[2Le maréchal Pilsudski est le héros de l’indépendance de la Pologne de 1918. Né en 1867, il fonde en 1892 le Parti Socialiste Polonais, modéré et nationaliste, qui s’opposera avant la première guerre mondiale à la SDKP iL de Rosa Luxemburg. Au pouvoir de 1918 à 1922, Pilsudski y revient à la faveur d’un putsch, de mai 1926 à sa mort en 1935.

[3Edward Abramowski est sans doute la principale figure du mouvement anarchiste polonais. Socialiste à ses débuts, il devient anarchiste et publie en 1899 un livre « Problèmes du Socialisme », puis en 1904 « Le Socialisme et l’État ». Initiateur de la sociologie en Pologne, il est également à l’initiative du mouvement coopérativiste qui sera longtemps influencé par les libertaires. Mort en 1917, il reste encore connu et certaines figures de l’opposition, comme Adam Michnik, s’en revendiquent : « le système de valeur dont je suis le plus proche est celui qui est inscrit dans la tradition du Parti Socialiste Polonais, dans les textes d’Abramowski, de Prochnik et d’Ossowski. » (A. Michnik, novembre 1980).


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