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La Plèbe n°1 (13 avril 1918)
Romain Rolland
Article mis en ligne le 16 juillet 2008

par Martinet (Marcel)
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À Pierre Monatte et Alfred Rosmer, leur compagnon de lutte et leur ami.

Marcel Martinet.

Avertissement

La Pensée qui a inspiré les articles d’Au-Dessus de la Mêlée parait être dépassée aujourd’hui ; Romain Rolland lui-même ne s’y est pas tenu. D’autre part cet ouvrage a sans doute atteint maintenant la plupart des lecteurs qu’il était susceptible de toucher durant la guerre, et son action immédiate sur l’esprit public peut sembler accomplie.

Si cependant nous revoyons d’ensemble l’état de l’opinion depuis juillet 1914 et que nous nous reportions à l’époque où furent publiés ces articles, notamment celui qui a donné son titre au recueil, nous constatons combien cette action a été puissante et profonde. Au-dessus de la mêlée, c’est notre première lumière avant Zimmerwald ; ce sont ces deux-là, dans la nuit du monde, qui nous ont sauvés du désespoir. Les foyers dont elles ont jailli, puisqu’alors ils n’ont pas été submergés, ne sont pas près de s’éteindre ; la grande flamme russe, de la Russie de Gorki et de Trotsky, est née d’eux ; et d’autres naîtront.

Le présent essai a été écrit en juillet 1916. Il ne convient pas d’enfermer Romain Rolland dans aucune tendance et ceci n’est pas une tentative d’annexion. Rolland est un grand esprit de liberté, c’est la liberté qui l’a fait notre ami, nous n’avons pas à le tirer vers nous. Mais dans la guerre qui a également piétiner les deux forces de civilisation que sont l’intelligence et la justice, il s’est dressé pour défendre la liberté de l’intelligence, et il a été aussi, en France, le premier protestataire qui se soit levé pour la justice. Pour ceux qui tâchent de mener le même combat, il pourrait être utile de préciser ce que furent, dans ce procès contre la raison d’État et la barbarie moderne, la place et l’action propre de notre grand camarade. C’est ce que j’avais essayé de faire. Deux ans presque ont passé, mais les événements qui les ont remplis n’ont fait que montrer, dans une clarté plus terrible, le fond même de la cause.

M. M. 18 mars 1918.

― O ―

Ni des milliards de roubles, ni des millions de soldats, ni des institutions, ni des guerres, ni des révolutions ne peuvent faire ce que peut la simple parole d’un homme libre disant ce qu’il trouve bien ou mal. Quand un homme libre énonce franchement ce qu’il pense ou ressent, au milieu de milliers d’hommes qui défendent par la parole et par leurs actes justement le contraire de ce qu’il dit, on pourrait croire qu’il restera isolé avec son opinion. Mais généralement ce n’est pas ainsi que les choses se passent : tous ou presque tous ont depuis longtemps pensé et sentit comme lui, mais sans le dire, et alors ce qui aujourd’hui encore a été la conception nouvelle d’un seul homme, sera demain peut-être l’opinion commune de la majorité.

Tolstoï.

C’est en octobre 1915 qu’a paru en France Au-Dessus de la Mêlée, le recueil des articles que Romain Rolland avait publiés, en Suisse, depuis le début de la guerre. Aujourd’hui, moins de dix mois après, le livre est à sa soixante-troisième édition.

Le niveau de vente d’un livre est rarement un bon témoignage de sa diffusion réelle et de sa portée. Mais quand il s’agit d’une œuvre qui avant sa publication est déjà dénoncée comme criminelle, et que les manieurs de porte-plume, dociles aux suggestions gouvernementales, ont à peu près unanimement tenté d’étouffer par le silence ou d’écraser sous les injures, le succès prend un sens ; le nom de l’auteur et l’attachement de son public ne suffisent pas à rendre compte d’une vente aussi rapide, non plus que la curiosité des amateurs d’hérésies ; les hérétiques ont peu d’amateurs, depuis deux ans.

Il y a autre chose, une explication qui est aussi un enseignement et un réconfort. Depuis Zimmerwald nous savons que sous la cendre le feu est vivant, nous le savons avec certitude, et c’est l’action comme toujours qui a ressuscité la vie. Un feu trop maigre encore, une vie bien frêle. Mais le temps n’est pas si loin où certains de nous pouvait se croire seuls ; l’opinion publique, toute l’opinion vraiment publique, celle des conversations, celle des journaux, n’avaient qu’une voix. Cependant dès que s’élève la voix contradictoire de Rolland seul alors contre tous, elle est écoutée ; c’est que si persuasive qu’elle fût par elle-même, elle avait un écho préparé dans des cœurs qui l’attendaient.

Sous l’opinion superficielle, seule apparente, ne cesse jamais de secrètement persister, comme une nappe souterraine, la véritable opinion populaire, aussi réelle que l’autre, et seule foncière ; et cela non chez quelques-uns, mais en chaque homme. Trouble, longtemps endormi et peureuse, formée de courants bien divers ; il faut qu’enfin elle vienne au jour. C’est cette secrète opinion publique, ignorante d’elle-même, qu’en beaucoup de ses lecteurs Rolland a fait sourdre et qui s’est reconnue en lui.

En tous pays l’homme qui peine pour le pain quotidien, espère, veut la paix ; en tous pays, obscurément et puissamment, il sent sa fraternité avec tous les hommes qui comme lui vivent en travaillant ; partout et toujours il garde sa méfiance des combinaisons mystérieuses des gouvernants et de leurs paroles dorées, combinaisons et paroles dont il sait qu’il fera les frais. Ce sont des hommes comme les autres, cette pauvre phrase qui contiens la plus haute comme la plus humaine sagesse de ce temps et de tous les temps, elle a été répétée, à l’adresse des « ennemis », par des hommes et des femmes de toutes les nations, de toutes les opinions, et même quand une tyrannie, peut-être inouïe dans l’histoire moderne, de l’opinion d’État parut avoir paralysé les pensées et les consciences dans toutes les patries, même quand la folie elle aussi prodigieuse de cette guerre eût entraîné la moitié du monde dans une surenchère d’atrocités et déchaîné toutes les haines, l’instinct d’où s’échappait cette phrase banale, cet instinct résigne et révolutionnaire vivait toujours, aussi fort, dans tous les cœurs.

Cette âme profonde, l’âme éternelle de l’humanité, c’est elle qu’aux temps d’épreuves quelques hommes ont l’honneur de redécouvrir, sous l’épaisse et lourde couche des sottises et des mensonges amoncelés par les hommes d’État intéressés, et des abstractions et des sophismes de leurs idéologues. Une croûte terriblement dure et envahissante — mais il n’est pas vrai que, dessous, la vérité et la liberté soient taries. — qu’une parole hardiment lucide et fidèle pénètre jusqu’à elles, elles jailliront.

Au-dessus de la Mêlée a réveillé bien des hommes. Nous qui croyons qu’il faut, non diriger, commander, gouverner les hommes mais tenir clairement éveillés en eux ces grands et simples instincts engourdis et voilés par toutes les forces de la contrainte sociale, écoutons Rolland : nous avons à apprendre auprès de lui.

— O —

Mais nous ne pouvons penser à lui froidement. Nous sommes quelques-uns qui n’oublierons pas quelle joie, quelle délivrance nous lui avons dues, le premier souffle d’air pur après deux mois de désespoir fiévreux et de dégoût, nous aussi nous avons eu par lui notre renaissance.

C’est en fin septembre 1914, nous étions, ces quelques-uns qui ne pouvions parler, écrasés, devant la déroute lamentable de tout ce que nous avions aimé, et sans même avoir pu combattre. Combien ? Plus sans doute que nous le croyions, mais chacun presque fou de solitude devait porter seul l’immense deuil de la conscience ouvrière saccagée, de l’Internationale morte tout était fini en même temps, comme les autres mais sans pouvoir comme eux nous soutenir et nous consoler avec l’ivresse patriotique, nous portions aussi nos douleurs et nos angoisses privées, tous les nôtres étaient là-bas. Et nous gardions notre foi, plus forte que jamais, mais c’était le pis ; cette guerre nous l’avions prévue, elle confirmait toutes nos craintes, toutes nos luttes ; et il fallait nous taire ! Une presse alors entièrement asservie et triomphant de l’être ; aucune possibilité de se faire entendre en dehors d’elle. Comme nous l’attendions, la voix libre qui s’élèverait !

Et rien ne venait. Tous ceux qui avaient été nos compagnons, et les écrivains, et les savants, quand l’un après l’autre ils rompaient le silence, c’était peur se renier. Les plus proches de nous, les plus chers, songeant seulement sans doute qu’ils étaient les plus compromis, c’étaient eux qui se reniaient avec le plus d’éclat.

Rolland parle alors, parle seul.

À cette époque on n’avait pas encore pris l’habitude, autant qu’aujourd’hui, de chercher dans la presse suisse un peu de cette vérité que nos journaux n’ont ni la permission ni le désir de faire connaître, et la surprise, l’émotion de retrouver chez les écrivains, chez tant de pantins et de lâches roquets, un homme, ce n’est pas dans le Journal de Genève que nous les avons rencontrées, c’est au Matin ! Au Matin où l’historien Aulard, traduisant devant une opinion affolée par ses semblables son ancien collègue Romain Rolland, venait de déposer un réquisitoire digne du Matin. Quelques lambeaux de la pensée de Rolland, accrochés aux invectives démagogiques dudit historien, ce fut notre première clarté.

Marcel Martinet (à suivre)


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