À propos des marches de la paix

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Divers camarades, qui ont participé à des marches de la Paix, nous ont communiqué leurs comptes rendus assortis de commentaires. Il s’agit de Denis Durand (Aix-Marseille), Julien Stern (Olten-Bâle), Lucien Grelaud (Saint-Priest-la-Prugne), Christiane Appert (Frontignan-Sète), Michel Tepernowski (Taverny-Suresnes), Jacky Turquin (Sud-Est). Denis Durand a rassemblé le tout et en a tiré un commentaire d’ensemble.

Le côté spectaculaire. de l’affaire des « espions de la Paix » en Angleterre et des marches pour l’intégration des Noirs aux États-unis a consacré la « marche de la Paix ». Bien que la presse n’en fasse pas aussi grand cas, dans beaucoup de pays européens (Grande-Bretagne, Allemagne, Suisse, France, etc.) se déroulent, généralement aux alentours de Pâques, de telles manifestations.

Si ce genre n’en est en Europe qu’à ses débuts, il vient cependant en bonne place après d’autres formes de manifestations comme la grève, le rassemblement dans la rue, etc.

Quelques proches exemples nous permettront quelques considérations techniques, réflexions ou critiques.

Aix — Marseille

Première de ce genre dans la région, la marche eut lieu le dimanche 21 mars 1965. Les groupes d’Action civique non violente d’Aix et de Marseille l’avaient suggérée et avaient invité divers mouvements et individualités à l’organiser et à y participer (M.C.A.A., Mouvement de la Paix, Fédération de l’Éducation nationale, Fédération Anarchiste, « Anarchisme et Non-Violence »). Cette marche, de 20 à 25 km, clôturait la série de manifestations silencieuses qui avaient eu lieu, un samedi soir par mois, dans divers quartiers de Marseille. Environ 120 personnes se retrouvaient à Aix ; après avoir écouté les consignes générales et observé un temps de silence, ils défilèrent sur deux rangs dans les rues encombrées de la ville (ce jour-là, on votait !). Environ une heure après, à la sortie de la ville, près de 80 personnes se rangeaient en une seule file indienne et prenaient la direction de Marseille. Un car les transporta de Lynes à Septêmes, cette portion de route (7 km) se trouvant en rase campagne. Vers 17 heures, le « cortège » pénétrait dans la banlieue ouvrière de Marseille. Les derniers kilomètres furent parcourus par environ 120 personnes ; la marche se termina vers 18 heures après une pause silencieuse en haut de la Canebière.

Tandis que quelques-uns distribuaient des tracts aux piétons comme aux voitures qui, le plus souvent, ralentissaient l’allure, tandis que quelques voitures suiveuses transportaient tracts, « chasubles », vêtements, les marcheurs défilaient silencieusement sur une file, suffisamment espacés pour laisser lire les slogans inscrits sur les « chasubles » qu’ils portaient. Celles-ci (deux pans en carton, liés et retenus sur les épaules par deux bouts de ficelle) s’avérèrent beaucoup plus commodes à porter que des banderoles.

Le tract imprimé, distribué lors de cette marche, m’a paru être très intéressant.

En dehors de la présentation et de l’organisation de la marche, quelques phrases bien forgées comme « La Paix est l’affaire de tous », des adresses de mouvements pacifistes ou non-violents, de la signature des mouvements, et surtout de l’adresse du porte-parole, en dehors de tout cela, un judicieux rappel, l’article 19 de la Déclaration universelle des droits de l’homme : « Tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considération de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit. » Enfin, ce tract explique clairement le but d’une telle marche ; il rappelle notamment le droit à la désobéissance civile. Voici comment :

« Elle a pour but (la marche) :

  • de souligner la responsabilité commune que nous avons dans la paix comme dans la guerre : c’est, en effet, avec notre consentement tacite, voire notre complicité, en tout cas notre argent, que la guerre se prépare ; la paix peut se construire avec notre travail, notre dévouement, notre esprit de résistance civique ;
  • d’informer l’opinion de la menace que font peser sur l’humanité les armes nucléaires d’ores et déjà préparées et suffisantes pour détruire cent fois la population du globe ; de rappeler aussi que toute explosion expérimentale est déjà « un attentat contre l’homme ». Certains pensent que l’équilibre de la terreur préserve la paix. Mais, il peut y avoir : accident — erreur — cas de folie — faute de calcul diplomatique et militaire. Les armes atomiques, par leur multiplication, échapperont de plus en plus à notre contrôle ;
  • de proclamer enfin ces deux principes universels :
    • Toutes les armes de destruction massive, qu’elles soient américaines, russes, anglaises, chinoises ou françaises, sont un crime et une erreur.
    • Tout homme, à quelque pays qu’il appartienne, a le droit de refuser sa collaboration à la fabrication et à l’emploi de telles armes. »

Ce tract a été repris intégralement lors de la marche Brignoles-Cadarache.

Marche de la paix… Olten — Bâle (Suisse)

Elle eut lieu à Pâques et dura trois jours.

Les manifestants — 700 au départ, 2000 à l’arrivée — étaient de nationalités très diverses (surtout des Suisses et des Allemands) ; on y distinguait une majorité de moins de 30 ans ; leurs origines « spirituelles » étaient très variées : non-violents, pacifistes, communistes, anarchistes, ennemis de la bombe atomique (mais non pacifistes et parfois même militaristes), Aguigui et les « Amis de la vie ». Le parcours (petits chemins, avec cependant accès à la route nationale, notamment à Liestal et à Bâle) réservait un accueil généralement assez froid, parfois même inexistant. À Bâle, où 2 000 à 3 000 personnes attendaient la marche, cet accueil fut plus chaleureux ; la manifestation était présidée par de nombreux conseillers et députés fédéraux, et le président du conseil cantonal ; les marcheurs furent hébergés au lycée de la ville. Cette marche a bénéficié du soutien actif des partis de gauche, organisations pacifistes et syndicales (en particulier de la Fédération des Ouvriers du Bois et du Bâtiment).

Marches du 25 avril 1965 organisées par le M.C.A.A.

Ce même jour, 6 marches eurent lieu, organisées par le M.C.A.A. La marche Lille — Lomme [1] fut interdite, un ministre étranger se trouvant à Lille, et fut remplacée par un meeting. La marche Rouen — Malaunay groupait 350 participants, celle de Mourenx — Pau, 250, celle de Cannes — Nice, 100 au départ, 200 à l’arrivée, celle de Paris, 250 au départ, 1 000 à l’arrivée, celle de Frontignan — Sète, 350, et celle sur Saint-Priest, 350 (dont 200 du M.C.A.A.). Le M.C.A.A. indique encore que 15 000 affiches et 40 000 papillons gommés furent collés et que 90 000 tracts furent distribués. Il se signale satisfait malgré le petit nombre de participants. Il remarque à ce propos que de nombreux membres du M.C.A.A. prennent une carte, mais ne font rien.

Saint-Priest — la-Prugne (Loire)

Le M.C.A.A. avait invité divers mouvements avec leurs propres banderoles et slogans. Y participaient l’A.C.N.V., le M.I.A.J., des groupes anarchistes, la Libre Pensée, le P.S.U., quelques « Témoignage chrétien », des militants C.F.D.T., ainsi que des ouvriers de l’usine d’uranium de Saint-Priest. Dans la semaine, les syndicats C.G.T. Et C.F.D.T. avaient distribué environ 2 000 tracts à l’usine. De même, des affiches avaient déjà été collées dans les villages. « Le Progrès » et « Le Dauphiné » avaient annoncé la manifestation.

Plusieurs points de départ : entre autres Clermont-Ferrand, Vichy, Commentry, Montluçon et Roanne, d’où 200 personnes environ partirent en voiture vers la mine. Là, rendez-vous général : les banderoles sont déroulées et la marche (1,500 km) commence. Deux cortèges encerclent la mine et se retrouvent sur la place du village. La marche se termine, après une prise de parole, par une lecture du message de Jean Rostand. Le « service d’ordre » était assez compact, mais correct (gendarmerie dans le village, C.R.S. 2 km plus loin). Il y eut une altercation avec la gendarmerie au sujet d’une banderole du M.I.A.J. de Saint-Chamond (Loire) : « Non à l’armée, non à la guerre. » Après discussion, la banderole fut maintenue.

La réunion se disloque vers 13 heures. Les départs se font plus ou moins en cortèges. Malgré le temps (neige et froid, environ 0°), les résultats semblent satisfaisants (accueil favorable de la population, distribution de tracts, ventes de journaux et insignes).

Commentaires

Les gens viennent là par conviction, naturellement, mais aussi parce que cela n’engage pas à grand-chose. La manifestation terminée, l’« action » cesse pour les neuf dixièmes d’entre eux. D’autre part, ils se sentent beaucoup moins engagés en rase campagne qu’en ville devant leurs voisins, leurs employeurs, leurs commerçants.

On remarque une forte participation d’intellectuels (étudiants, instituteurs, professeurs) alors que celle des prolétaires est assez faible et manque beaucoup.

Bien que dites « non violentes », les marches sont surtout des marches silencieuses préparées en petits comités avec des gens mal informés et pas toujours non violents, c’est-à-dire enclins à les rendre violentes en cas de provocation, voir l’exemple de la banderole de Saint-Chamond.

La lutte antiatomique n’est pas suffisante, il faut la déborder. Le M.C.A.A. est d’accord, mais ses slogans (d’ailleurs trop mous) n’en parlent que peu.

Frontignan — Sète

Elle rassemblait environ 350 personnes au départ. En silence, les marcheurs groupés deux par deux portaient des banderoles sur lesquelles on pouvait lire par exemple : « Halte au péril atomique », « Laisser préparer la bombe, c’est se tuer soi-même », etc.

À leur arrivée à Sète, vers midi, les marcheurs, plus de 400, furent longuement applaudis, puis accueillis par le maire de la ville. Celui-ci prononça alors un discours rappelant à la mémoire les camps de concentration et fit leur rapprochement avec les « fours crématoires » atomiques. Un des responsables de la marche lui succéda. Après avoir parlé d’Hiroshima, il dénonça l’explosion imminente de la bombe atomique française dans le Pacifique. L’après-midi, quelques « marcheurs » firent un sondage d’opinion publique à Sète. Par équipes de deux, ils notaient par écrit pour chaque personne interrogée son âge approximatif et ses réponses, afin d’établir des statistiques. Les trois questions posées étaient : « Que pensez-vous de la bombe atomique ? De la force de frappe ? Des marches de la Paix ? » Le plus souvent, il fallait noter soit pour, contre ou entre le deux. Quelques réponses intéressantes ou plus réfléchies ont cependant été données. Le plus généralement, les gens étaient contre la bombe sans préciser davantage. La question de la force de frappe était plus épineuse. Quant aux marches, une personne sur deux les trouvait folkloriques ou insuffisantes, l’autre étant sans opinion définie.

Cette marche débouchait ainsi sur une seconde forme d’information qui la complétait : le sondage d’opinion. Au point de vue pratique, on peut relever les deux critiques suivantes : le port de banderoles se révèle moins commode que celui de chasubles, 1a lecture en est plus difficile et le témoignage moins personnel ; être deux par deux demande plus de largeur qu’une file indienne, ce qui rend plus difficile la distribution des tracts et provoque des embouteillages. Dans cette marche qui comptait relativement un grand nombre de participants, le rôle des porte-parole était particulièrement délicat et exigeait d’eux une certaine expérience.

Taverny — Suresnes

Le M.C.A.A. organisait le dimanche 25 avril 1965 une « marche de la Paix » dans la banlieue parisienne. Au départ de Bessancourt (poste de commandement de la future force de frappe), nous étions environ 200 personnes de groupes et mouvements divers. Les tracts distribués n’étaient cependant signés que par le M.C.A.A.

Les banderoles et les pancartes avec les slogans habituels étaient nombreux. La banderole « Paix au Vietnam » a suscité un intérêt particulier.

En dehors des centres des agglomérations, nous avons rencontré très peu de gens et les 25 km que nous parcourûmes nous parurent plutôt monotones.

Arrivés à Suresnes (où se trouvent les usines Dassault qui construisent les « Mirage-IV »), nous étions à peu près 500. C’est là que la marche s’est terminée par un discours de Jean Rostand.

Commentaires

Une manifestation silencieuse, dans une banlieue à pavillons, cela n’attire pas grand monde. Nous sommes passés dans quelques endroits où il y avait quand même un peu de monde (banlieue plus ouvrière, mais nous n’y fûmes que le dimanche après-midi, d’où peu de monde dans les rues).

Il aurait fallu des binious ou des cornemuses, même jouant des marches funèbres, vu le caractère de la marche contre la bombe apocalyptique, pour que les gens sortent de chez eux.

Une manifestation comme celle-là aurait dû avoir lieu sur les Champs-Elysées ou à la République à 6 heures du soir. Évidemment, elle aurait été interdite, mais pour respecter la légalité on pourrait aussi bien aller en forêt de Fontainebleau ou dans le désert de Gobi.

À propos des trois marches dans le Sud-Est

Le 25 avril 1965 eut lieu la marche Cannes — Nice (30 km) organisée par le M.C.A.A. de Nice, à laquelle ont participé de 60 à 80 marcheurs dont certains seulement pour la seconde partie, de Cagnes-sur-Mer à Nice. Au départ de Cannes, on redoutait quelque esclandre de la part d’un certain nombre de participants communistes et la possibilité de rencontrer sur le parcours des groupes de nationalistes ; mais il n’y eut aucun incident de ce genre. Les consignes, données le matin au départ, ne furent pas totalement suivies (distance pas très souvent respectée, certains fument et discutent). On peut regretter aussi que le discours prononcé à Nice ait été agressif et d’un ton politique. Malgré tous ces défauts, la marche ne fut pas un fiasco, et il faut tenir compte que c’était la première expérience de ce genre du mouvement organisateur.

La marche Brignoles — Cadarache, organisée par le Mouvement de la Paix de Brignoles le 9 mai, fut d’un genre différent. Il ne s’agissait pas d’une marche continue, mais simplement d’une succession de traversées de villages et villes, le reste du parcours étant effectué en voiture. Cette marche réunit une trentaine de participants de divers mouvements. Beaucoup mieux préparée que la précédente, cette marche fut en quelque sorte une réussite pour les participants : consignes respectées ; pauses silencieuses de 10 à 15 minutes dans chaque village. Le discours final tenu sur la petite place de Tourves fut très bref et très clair, mettant l’accent sur une chose essentielle : la suppression des mots « guerre » et « ennemis ». La municipalité de Tourves offrit le pastis aux marcheurs avant leur séparation !

Le 13 juin, sur l’initiative d’un objecteur du camp de Brignoles, se déroula la marche Vidauban — Draguignan dont se déclarèrent responsables les mouvements suivants : A.C.N.V. de Marseille, M.C.A.A. de Nice, Mouvement de la Paix de Brignoles, Pax Christi de Marseille, « Anarchisme et Non-Violence ». Elle fut très mal préparée (aucune réunion préalable de discussion entre ces divers groupes) et ceci se répercuta sur le déroulement. Les consignes furent très mal respectées par certains qui n’avaient pas, semble-t-il, l’esprit de la marche (à la sortie de Vidauban, deux ou trois quittèrent le défilé pour fumer sur l’autre bord de la route ; d’autres n’arrêtèrent pas de bavarder). Les pauses de silence qui eurent lieu aux Arcs et devant la préfecture de Draguignan ne furent pas appréciées de tous les participants. Pendant l’arrêt de midi eut lieu un petit débat sur les objecteurs de Brignoles et sur les marches de la Paix non violentes.

Commentaires

Il ressort de ces trois marches que la non-violence ne peut pas et ne doit pas être uniquement considérée comme une technique de manifestation, mais comme un état d’esprit qu’il faut s’efforcer d’acquérir, ce qui demande beaucoup de réflexion et d’effort sur soi-même. Il n’est évidemment pas question d’imposer aux participants telle ou telle consigne, mais, si elles sont acceptées au départ, il faudrait qu’elles soient respectées tout au long du trajet car critiquer une chose sans l’avoir essayée ne me paraît pas une attitude valable. (Il vaut mieux alors la critiquer avant la marche et rechercher une autre solution.) Il faudrait aussi se pencher sur quelques détails techniques, comme le fait de risquer plus ou moins l’accident en distribuant des tracts aux automobilistes.

Mais le plus grand danger de ces marches dites « de la Paix », c’est qu’elles risquent de tourner au folklore ou de servir de prétexte à pique-nique. (Je cite pour mémoire un certain projet qui courait à Brignoles consistant à manifester le matin dans deux ou trois villages, puis à passer le reste de l’après- midi sur la plage.) La non-violence ne peut se suffire de manifestations dégénérées et édulcorées, car si l’on veut faire prendre conscience aux gens du problème de la paix, il faut que notre manifestation marque notre volonté et notre conviction de résoudre ce problème. Si notre conviction n’est pas très grande, les gens le comprendront assez vite et se désintéresseront du problème. C’est pourquoi une marche ne doit pas être trop courte (18-20 km me semblent un minimum), ni désordonnée. Il serait également bon de rechercher d’autres formes d’actions non violentes que la marche qui seraient susceptibles de toucher les gens profondément, et surtout ne pas se limiter à cette seule forme d’action qui alors ne deviendrait plus qu’une technique sans autre valeur.

Quelques remarques générales

Le problème de la préparation et de l’organisation d’une marche me semble très important. J’ai pu le remarquer au travers des participants. Certains, mal informés sur la non-violence, viennent là comme pour suivre la marche des autres. Il me semble qu’un manifestant devrait faire sa marche, c’est-à-dire qu’il la veut, qu’il la comprend, qu’il l’organise lui-même pour lui-même dans ce sens là, enfin qu’il y apporte, d’abord, son individualité et, ensuite seulement, la représentativité d’un mouvement s’il le désire. Non pas suivre la volonté d’organisateurs, mais participer à l’organisation. Autrement dit, bien comprendre le pourquoi de la marche et marcher en conséquence : rester silencieux parce qu’on attribue un sens à ce silence et non pas parce que c’est la consigne. Cependant, une participation même minime est toujours trop importante pour ne pas nécessiter une préparation sérieuse. Nécessité ? Il arrive par exemple que certains au cours de la marche, n’acceptent pas certaines consignes, soit qu’ils ne les connaissent pas, soit qu’ils ne les aient pas comprises au départ. C’est pourquoi la préparation me paraît primordiale. Prenons les choses au début.

Un groupe d’hommes a conscience de la nécessité d’une marche. Il en fait part à des personnes susceptibles d’être intéressées, ce qui nécessite un énorme travail de recherches et de contacts. Là, deux méthodes sont possibles : ou bien ce groupe est organisateur (c’est, me semble-t-il, le cas des marches du M.C.A.A.), ou bien ce groupe invite les futurs participants à être eux aussi des organisateurs (par exemple, la marche d’Aix-Marseille). Cette dernière méthode est à mon avis la meilleure. Non pas seulement parce que dans la première un groupe se distingue, mais surtout parce que le reste des personnes en profitent pour abandonner une bonne part de leur responsabilité et de leur conscience, se contentant d’attendre le résultat des discussions.

Mais, me dira-t-on, des principes à la réalité… La seconde méthode manque-t-elle de réalisme, ou bien tout simplement est-elle plus difficile à réaliser ?

Ces principes précisés, il reste le travail de préparation. Il ne faut évidemment pas négliger les considérations pratiques ou techniques : le parcours, le port de « chasubles », de pancartes ou de banderoles et leur réalisation, distribution des tracts, prévoir le manger, le coucher (si cela est nécessaire), prévoir les réserves de tracts (il me semble à ce propos que quelques voitures suiveuses font bien l’affaire) et enfin informer sérieusement les participants des détails de l’organisation. S’il est convenu dès le départ que la marche doit, avoir un caractère non violent, il faut qu’elle le présente. Ce caractère doit se trouver chez les marcheurs et dans les principes.

Prenons l’exemple du silence qu’il est convenu de respecter. Beaucoup ne le comprennent pas : dans ces conditions. qu’ils ne le tiennent pas, mais qu’ils quittent les rangs de façon à ne pas gêner la marche. Une remarque : l’ambiance fébrile d’une manifestation agitée où l’on crie de toutes parts « Paix au Vietnam » ou « Non à la Bombe » n’est guère favorable à la maîtrise de soi. Comparez-la avec le calme et la détente d’une marche silencieuse. J’ai donné au silence une signification purement pratique. On peut aussi le considérer comme étant une disposition commode pour la réflexion. Enfin. il me semble bon de rappeler que des cris ne valent pas une attitude ferme et digne. En résumé, il est compréhensible qu’une marche non violente soit silencieuse, que la consigne pour être acceptée doit être comprise et alors respectée.

Lors d’une préparation, il s’agit donc en particulier de se mettre d’accord sur quelques principes et d’en faire des consignes de façon que la marche ne dégénère pas au moindre incident. Les consignes données sur un bout de papier lors de la marche Aix-Marseille m’ont paru à cet effet intéressantes :

  1. Le rassemblement se fera dans l’ordre et le silence.
  2. Écoutez le porte-parole.
  3. Suivez les consignes des porteurs de brassards.
  4. Ne parlez pas, ne répondez nos aux provocations.
  5. Devant une intervention, seul le porte-parole dialogue.
  6. En cas de force majeure, nous nous assiérons par terre sur décision du porte-parole. Ceux qui le désirent pourront s’en aller, à ce moment-là, silencieusement.

L’attitude des « autorités » étant bienveillante, ces consignes (excepté la première) furent inutiles et les porteurs de brassards n’existèrent qu’au début. Cependant il faut parer à toute éventualité.

La rédaction du tract n’est pas un petit problème. On pense immédiatement au style direct, en alignant des chiffres, des pourcentages ou des équivalences, en criant (écriture grasse) des slogans, des « vérités ». Je préfère encore le style du tract d’Aix : cette marche a pour but… Comme pour la question du silence, il ne s’agit peut-être pas de crier plus fort que les marchands de canons ou de bombes, mais d’adopter une attitude claire et ferme. Je lis sur le tract de Cannes-Nice une formule qui me révolte : « Avec les 100 000 autres « marcheurs de Pâques » en France, Grande-Bretagne. Allemagne… Avec les Jean Rostand, les Docteur Schweitzer, les Jacques Brel… Participez à la marche… » C’est une méthode de jour d’élection, et comme le dirait justement Jacques Brel : « suivant… »

Les tracts de Cannes et d’Aix ont ceci d’intéressant en commun : en dehors des signatures de mouvements, il y a un nom et une adresse. L’anonymat est rompu. Mais dans le premier, l’adresse est précédée de « organisation » dans le second, de « porte-parole ». Dans le premier cas, on marchait, dans le second, on participait. Faut-il rejeter la responsabilité de ses actes ? Des détails…, alors qu’on ne s’étonne pas du nombre de moutons.

Il m’apparaît donc qu’une marche doit être préparée sérieusement, bien à l’avance, de façon à avoir le temps nécessaire et suffisant. Cette préparation pourrait même être faite en plusieurs temps (détails pratiques, principes et consignes, tracts, information des participants éventuels de tous les détails…).

Comme on peut le constater, le Sud-Est de la France a vu se dérouler un certain nombre de manifestations. Peut-être trop. La marche d’Aix, la première, avait une tenue, mais le commentaire de celle de Draguignan était peu flatteur. Il est écrit plus haut : cela n’engage en rien. En effet, l’attitude bienveillante de la gendarmerie et le fait que les gens prennent l’habitude de ces marches sans risques contribuent à dévaluer le fort témoignage individuel que l’on devrait apporter dans une marche. Il semblerait donc qu’il ne faudrait pas exagérer le nombre de marches et qu’il serait préférable de varier les formes (ainsi la marche d’Aix, je le rappelle, clôturait une série de manifestations silencieuses dans des quartiers : pause, marche, chasubles et tracts). Une marche du genre de celles-ci n’est pas une action, mais un mode d’informations ainsi qu’un témoignage individuel. Il manque donc le complément, c’est-à-dire l’action qui porte.