Mais pourquoi ai-je la migraine ?

, par  Depoorter (Alain) , popularité : 7%
La lutte anarchiste et non violente de tous les jours, si elle présente des avantages pour notre compréhension des problèmes rencontrés face à l’exploitation de l’homme par l’homme, dans la mesure où nous ne nous coupons pas des problèmes des gens et où nous les vivons comme eux, cette lutte a pourtant un inconvénient majeur.

Dans les discussions, les prises à partie, les provocations que nous suscitons, nous en arrivons vite à une attaque de la psychologie de
l’interlocuteur en passant par le démantèlement de sa propre vie.

Je commence à trouver ce processus inévitable mais dégueulasse dans la mesure où nous n’avons pas nous‑mêmes changé notre propre vie de façon à démontrer que ce que nous disons est réalisable et de donner, à l’interlocuteur, la possibilité d’entrevoir, de façon concrète, une partie de ce qu’il pourrait réaliser lui‑même ; alors que nous le projetons le nez dans sa merde ne lui laissant plus pour horizon que cette merde ; ce qui l’amène soit à patauger dedans comme finalement beaucoup d’entre nous, soit, pour continuer à vivre et par instinct de conservation, à nous éliminer de ses pensées et à ne plus nous entendre (chacun d’entre nous a entendu parler du Tchad, de la ségrégation raciale, de la brutalité policière, de Daniel Brochier, pourtant un tas de gens ne savent pas. Pourtant l’information leur est parvenue. Ils n’ont pas entendu). Ceci m’apparaît comme une façon de survivre dans cette société.

En tant que travailleur manuel, je ne suis pas habitué à élaborer un raisonnement à partir de l’abstrait, mais je raisonne dans l’instant présent, plus ou moins rapidement, ce qui a pour effet dans une réunion, en voulant suivre les exposés de ne pas pouvoir donner d’avis n’ayant pas le temps de l’élaborer suffisamment, soit de tenter l’élaboration et ainsi de perdre le fil de l’exposé, finalement de me taire puisque ce que je pourrais dire arrive trop tard où encore de le dire à contretemps, ce qui entraîne parfois une remise en cause de ce qui paraissait établi.

Sur les origines de cet état de fait, je propose comme analyse ce qui suit :

Le manuel tire son expérience de situations vécues par lui journellement, et cette façon de vivre et de penser provoque des émotions sensorielles qui se traduisent par un désir d’action contre toutes les choses astreignantes, avilissantes, abrutissantes, emmerdantes. Ses moyens d’expression et de progression sont donc d’abord physiques.

L’intellectuel, par l’analyse d’expériences vécues un peu par lui et beaucoup par un tas d’autres, engendre une expérience personnelle abstraite (non transmissible à qui ne prend pas le temps de faire la même analyse et à qui ne possède pas la somme d’informations suffi­santes pour en tirer des conclusions). Cette expérience intellectuelle se traduit par une façon élaborée et approfondie dans son mode d’ex­pression « la parole, l’écrit ».

Si ce raisonnement est juste, il est donc plus facile à un intellectuel de travailler sur papier un sujet, un système social, une action, d’approfondir une façon de voir, de se dépasser lui‑même, ayant toujours, il me semble, un certain recul vis‑à‑vis du vécu, alors que pour d’au­tres, raisonnant au niveau sensoriel, nerveux, l’approfondissement se fait par le vécu, d’où ce grand et profond désir d’action sur sa propre vie car c’est par l’action que nous dépasserons notre problème, de même que c’est par un changement de notre vie vers ce que nous désirons que notre problème trouvera sa solution. A un certain niveau, la mise en pratique à une échelle, aussi réduite soit‑elle, devient nécessaire à notre équilibre. On ne peut pas toujours vivre en contradiction.

À force d’accumulation de mon impuissance et ne pouvant me satis­faire de conclusions intellectuelles et d’analyses abstraites, arrivé à un point où les choses sont ressenties au niveau de l’épiderme, sous peine de sombrer dans des réactions à caractère défoulant et de re­tomber « plaf » comme un pavé, il me faut entreprendre des actions capables de me laisser entrevoir autre chose que mon propre écœurement.

Les solutions individuelles nous menant petit à petit à un isolement total, je serais fortement intéressé par une recherche sur les moyens de créer tout de suite un embryon de société autogérée.

Cet embryon s’inscrirait comme seconde partie d’un processus révolutionnaire. La première partie étant déjà entamée depuis trop longtemps et demande à être dépassée : je pense à la réaction vis‑à‑vis de l’oppresseur.

Comme seconde étape, il faudrait trouver le joint pour poursuivre ce qui a été entrepris avec le refus de l’armée ; c’est‑à‑dire le refus de participer. Ceci est beaucoup plus difficile. Il ne suffit plus de dire non, il faut créer une manière de société parallèle avec des structures économiques et une façon de vivre qui refuse tout compromis et ne contredise pas l’esprit du mouvement.

Pour cela il faut admettre dès le départ la réduction de nos besoins. Je pense que, même si certains côtés du confort matériel nous sont un dû, le prix qu’il nous faut payer est inacceptable (abrutissement devant les chaînes, compromission avec la bourgeoisie, traites en fin de mois, heures supplémentaires, intoxication publicitaire, dépersonnalisation).

La création d’une telle collectivité, avec le souci de ne pas être repliée sur elle‑même, aurait à mon sens deux avantages :

  1. De permettre à ses participants, en faisant cette expérience, d’en faire l’analyse à partir de ce qu’ils vivront eux‑mêmes et d’en tirer, sinon des conclusions, du moins un enseignement.
  2. Dans leurs rapports avec l’extérieur de provoquer une réflexion « peut‑être révolutionnaire ».

Quant à la non‑violence, si certains la ressentent comme une méthode d’action, je la ressens, pour ma part, comme un état d’esprit.

Il ne m’est jamais apparu au cours des expériences que j’ai pu avoir, qu’il me fallait faire un choix entre la violence et la non‑violence (il est possible que né sous d’autres cieux j’aurais eu un état d’esprit différent).

Je me demande si la violence qui se veut action n’est pas seulement qu’une réaction. Chacun se défoule et rentre se reposer.

La non‑violence se doit d’être active.

La réflexion qu’elle suscite peut engendrer un vaste mouvement de libération consciente. Pour cela il faut l’envisager comme une façon de vivre et non de réagir ou de se protéger.

Ne pouvant vivre totalement comme nous le désirons, il nous faut donc avoir une action.

Cette action ne doit pas seulement se faire connaître en période de crise, où elle devient réaction, mais avoir lieu partout, à tout instant, avec suffisamment d’ampleur pour finalement créer un climat.

Pour que ceci se fasse, il devient indispensable de changer notre mode de vie. La vie dans une entreprise ne nous laisse pas suffisamment de temps pour être disponible.

Si ce que je dis ici est ressenti par d’autres, serait‑il possible d’organiser, dans un premier temps, une étude économique sur différentes façons d’y parvenir ? Et en utiliser une qui soit anarchiste non violente.

Se posera alors le problème de la propriété. Qui sera propriétaire si achat il y a ? Ne serait‑il pas possible, parallèlement à la collectivité de créer un organisme propriétaire des biens ? Puisque l’Etat va forcément nous entraver pour peu que nous arrivions à être conséquents, il nous faut prévoir notre défense (de la durée dépend aussi la réussite). La saisie étant un bon moyen de mater certaines actions (refus de l’impôt), n’étant pas propriétaires, il lui faudra donc s’attaquer plus directement aux personnes physiques ? Et puis, la propriété n’est guère anarchiste. Les moyens de production resteraient donc à la disposition d’autres camarades. La bourgeoisie a bien dû pondre une loi pour se protéger de la mauvaise gestion de ses établissements confiés à des gérants. Profitons‑en.

Ouvrons la porte à la création.

Alain Depoorter